Dimanche 2 juin. Encore des gêneurs qui m'empêchent de dormir en bas de l'immeuble. Durant des années, j'ai cherché à me battre avec l'un ou plusieurs d'entre-eux pour régler le problème ; je n'ai jamais trouvé personne. Depuis que j'ai du mal à tenir debout, même avec ma canne, ils veulent tous s'essayer à la boxe avec moi. J'ai cru comprendre que, si je chiais dans mon froc, ils cesseraient leur petit jeu. Mais je garde ma dignité.
4 heures du matin. Je jette un coup de yeux aux sites des journaux et j'apprends la mort de Michel Serres. Encore une bonne raison de caguer. Je me retiens. Je lis la première nécrologie qui me tombe sous la main et je n'ai plus envie de chier, mais de vomir. L'article date de 2007, l'un des deux auteurs est mort et ils prennent le philosophe de haut. Pas un mot sur le fond de l'oeuvre, mais un long bulletin scolaire qui rappelle aux plébéiens ce qu'il fallait de travail pour se faire une place dans la vie intellectuelle au temps des maîtres-à-penser, et qui met surtout en valeur la culture des grands journalistes qu'ils restent. La photo en surplomb, loin de l'avantager, le montre déjà à l'article de la mort.
Durant mes quelques heures de repos, j'ai repensé à ce voyage au Canada et au Mexique, sac sur le dos, que j'avais entrepris à 22 ans. A Acapulco, ne trouvant pas de toilettes publiques, j'ai chié dans la mer. Ça flotte et mon Dieu que ça pique ! Ce sont des gens comme Michel Serres qui donnent envie d'aller à la rencontre de l'autre - à l'étranger et à travers les textes.
Sait-on encore ce qu'est un humaniste ? Celui-ci avait écrit « Les cinq Sens » mais ce n'est pas pour autant qu'il croyait, comme tous ces jeunes crétins que je croise, en la vérité du pipi et du caca. Ce fils de paysan s'est intéressé à tout avec une gourmandise encyclopédique. Je n'ai lu qu'un de ses ouvrages, mais j'en garde un souvenir ébloui. J'ai essayé de m'attaquer à la série des « Hermès » publiée dans la fougueuse collection « Critique » des Editions de Minuit mais, mauvais moment ou mauvais lieu, ça m'est passé au-dessus. Je me rappelle surtout de son œil espiègle lors de ses passages à la télévision, durant lesquels il ne manquait jamais de rappeler qu'il venait de la France rurale, face à des journalistes qui ne s'imaginaient même pas quelle force il fallait pour accomplir un tel parcours ni ce qu'il avait d'exceptionnel.
Peut-on encore se faire une place grâce à des maîtres en philosophie ?
Je rejette un troisième œil aux nécros des autres sites. Pas mieux. Pas un seul effort pour donner envie de se plonger dans son œuvre, forte de 80 titres. Même à l'heure de l'écologie reine, pas un seul passeur parmi les croque-morts du jour. Je me souviens qu'on les nomme ainsi parce qu'ils donnaient un coup de dents dans le gros orteil des cadavres pour s'assurer de leur mort certaine. Le goût rance de mon café au lait... Mais non, je ne vais pas vomir...
Saul Santangelo des Regs