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A l'âge des premiers émois, lorsque le désir de l'autre commence à titiller les sens, que chaque geste, effectué par un membre de l'autre sexe, est sujet à interprétation, et que les allusions sexuelles pullulent, dans une parole qui, encore en construction, a du mal à dire les choses de la vie, et à faire siennes, par la langue, les émotions nouvelles, qui embarrassent autant qu'elles attirent, il arrive souvent que, de ce trop-plein d'énergie mal canalisé, naissent des événements spectaculairement ridicules. Comme d'autres, au collège, puis au lycée, Quentin manifesta, parfois, son attirance pour la gent féminine de manière grotesque. Coeurs dessinés au tableau, durant la récréation, percés d'une flèche et ornementés du prénom de la jeune fille convoitée, ou petites fleurs croquées en marge d'un billet doux, transmis, de table en table, à travers la classe : les méthodes, pour dépasser la timidité adolescente, avant l'apparition du portable, sont connues. Et, à la grande surprise des protagonistes, il arrive parfois que ça marche, que la déclaration enflammée atteigne son but, et qu'un premier baiser, fougueux, par-delà les appareils dentaires, porteur de tant de promesses de joie et de jouissance, commence par sceller une union bancale, flamboyante et drôle, clownesque et attendrissante.
Pourtant, à mesure que la timidité se mue en assurance, que l'expérience remplace la gaucherie, et que le langage se pare de compliments plus subtils, que les émotions se partagent en mots choisis, les manifestations déclaratives se font moins tonitruantes. Et les conséquences plus discrètes. Chez Quentin, on observa, à plusieurs reprises, au cours de sa vie adulte, des résurgences de cet état pré-pubère. Sa grande timidité ne le quittait, en société, qu'à force d'alcool ; et l'alcool le poussait au burlesque, en matière amoureuse.
À l'université, lors d'une soirée organisée dans un bar en vogue, une première fois. Il s'apprêtait à partir, en voiture, avec un couple d'amis, et une jeune fille qui le couvait de regards mouillés depuis des semaines, en excursion au Portugal. Les amis étaient loyaux et la jeune fille lui plaisait. Chacun prenait des précautions, en prévision d'une relation durable. Mais, par on ne sait quelle diablerie, la veille du départ, lors de cette soirée, fortement imbibé, Quentin grimpa sur le bar et, ainsi juché en surplomb de l'assemblée, fit taire le DJ et prononça une déclaration aussi confuse que passionnée, destinée... à une jeune fille, dont il venait de faire la connaissance, et qu'il trouvait plutôt rasoir et passablement laide. Il fit impression. Il raccompagna la fille même pas convoitée chez elle, qui ne l'invita même pas à entrer. Et ils partirent pour le Portugal, le lendemain, sans la promise. Ce qui calma, pour plusieurs années, son goût de la déclamation théâtrale.
Pourtant, devenu jeune journaliste en radio, après bien des déboires personnels et professionnels, il récidiva, avec encore plus de pathos. Il s'était amouraché d'une jeune journaliste précaire, comme lui, et ils vivaient, depuis quelques semaines, une aventure banale et terne, d'une platitude qui les aurait presque poussés à économiser, en prévision d'une retraite qu'ils commençaient à entrevoir, sous l'horizon des marronniers. Un jour de congé, alors qu'il avait passé l'après-midi à lire, d'une traite, un roman de Michaël Connelly, il alluma le poste, comme il le faisait régulièrement, pour écouter les nouvelles régionales du soir, qu'il ne trouvait pas plus intéressantes dans sa voix que dans celles de ses collègues, mais qu'il se faisait un devoir de traiter avec sérieux. Au micro, sa jeune et sémillante fiancée. Il écouta son journal d'une oreille distraite. Puis, lorsque vint le moment de la libre-antenne, que le journaliste du soir présentait en partenariat avec l'animateur, il ressentit une envie irrépressible. Le sujet du jour ; les addictions. Et, bien que sa belle amie fût discrète, dans la prise de parole, il s'empara du téléphone et composa le numéro de la station. Il trompa facilement la standardiste et, une fois à l'antenne, se lança dans une grande déclaration grotesque, qui mêlait amour-toujours, littérature à l'eau-de-rose et rires bêtes. Le résultat était désastreux et, le lendemain, dans la salle de rédaction, malgré l'ambiance légère, les morsures de la honte étaient brûlantes et vives. Le couple n'y résista pas et l'information locale n'en gagna pas en crédibilité.
On aurait pu croire que de telles manifestations de désir ardent et de candeur calmeraient, à tout jamais, la nature histrionique de Quentin, et feraient barrage à tout nouveau sursaut d'amour déclaratif. C'était sans compter sur son goût pour les comédies romantiques et sa soif d'alcool inextinguible. Une décennie plus tard, de nouveau à un poste de journaliste en radio, dans une ville et un état d'esprit fort éloignés, il remit le couvert. La soirée se déroulait sur un bateau, qui avançait péniblement, de nuit, sur un canal embrumé, pour une mini-croisière, dont le caractère maritime ou fluvial n'intéressait personne, parmi l'assistance de gens de communication, de médias et de publicité. Il y avait un orchestre et Quentin adore la chanson de variété. L'après-midi avait été arrosée et il ne fallut pas plus de quelques coupes de champagne pour qu'il s'emparât du micro de la chanteuse, pour une série de duos tubesques à faire trembler un juré de la Star Ac'. L'assistance était fort occupée à des discussions qui mêlaient chiffres d'affaires et création, ambition personnelle et rumeurs, bons mots et références culturelles. Mais, celle pour laquelle Quentin se montrait aussi démonstratif, ne manqua pas un instant de son numéro d'hystérie. Il acheva sa prestation par une petite déclaration, qu'encore une fois, il eût souhaitée drôle et spirituelle. Ils partagèrent quelques coupes et passèrent le reste de la soirée à se palocher dans un coin – si jamais le mot 'coin' trouve son sens sur ce genre de bateau.
Le lendemain, il lui fit livrer, au travail, un bouquet de roses repeintes en bleu, à la bombe. Mais les fleurs bleues fanent encore plus rapidement que les autres. Et ce genre de coups d'éclat ne présagent pas toujours d'une union solide et épanouissante.
Si j'osais...Allez, j'ose : Bonne et heureuse année à toutes celles qui me lisent !
Santangelo