Il y a vingt-cinq ans, je voulais créer la Confrérie des Grands Rêveurs. Il se serait agi de regrouper de bons rêveurs dans un phalanstère, de lire les revues toute la journée et, chacun avec son psychotrope adapté, de recueillir au matin les fruits du sommeil. Avec ça, je croyais qu'on aurait pu régler les problèmes du monde. J'avais même une devise : « A peine fini de rêver, on imagine ! L'un de ces mille projets que je n'ai jamais menés à terme.
Vingt-cinq ans après, je n'ai même pas d'enfant pour espérer voir ces projets se réaliser un jour. Mais j'ai un petit neveu adoré. Ce n'est pas bien difficile de se faire aimer par un neveu quand on ne le voit que quelques jours par an, et qu'on lui a appris à lever les pieds sur la draisienne. Mais je prends mon rôle très au sérieux.
La semaine dernière, j'ai passé une journée avec lui, chez mes parents – ses grands-parents maternels. Au petit-déjeuner, encore ensommeillé, il a mangé des crêpes maison avec un bol de lait chaud. Je lui ai appris à mettre un morceau de chocolat dans une grande cuillère et à faire fondre le chocolat dans le bol de lait chaud. Il adore.
Après ça, on est sorti jouer sur la terrasse. On a commencé par sauver son copain Basile de la noyade, malgré une forte houle. Il l'a échappé belle, le copain Basile.Puis, on a éteint une bonne dizaine d'incendies avec la grande échelle et le camion. C'est lui qui est monté ; moi je me suis contenté de tenir le tuyau et de le lui lancer. Il a dû descendre du dixième étage pour réparer le tuyau que des méchants avaient crevé d'un coup de couteau. Après avoir sauvé tous ces gens, je lui ai demandé une pause pour fumer une cigarette sur le fauteuil. Dix minutes, pas plus. Il bouillait d'impatience. Il a eu le temps de me dire que « les trois brigands », héros du livre de Tomy Ungerer que je lui ai envoyé par la Poste, étaient des méchants.
Ensuite, nous sommes partis à la pêche aux bars, toujours sans quitter la terrasse. Son grand-père lui avait fabriqué une canne et l'avait emmené au bord de la rivière le jour précédent. Je ne savais pas dans quel coin l'emmener. Il a voulu aller du côté des Glénans. Au bout de la grosse ficelle montée sur l'ancienne canne à pêche, un morceau de plastique en guise d'hameçon. J'ai approché la gamelle dans laquelle mes chattes (en pension chez mes parents) boivent de l'eau de pluie, et il attrapé une feuille morte. Il a jugé la prise trop petite ; je lui ai dit qu'il fallait rejeter les poissons trop petits à l'eau. En attendant qu'ils grandissent, bien sûr. Malgré plusieurs autres tentatives, on n'avait toujours rien pêché à midi. On a dû demander à sa grand-mère d'aller chercher des moules au magasin.
Le temps des courses, je lui ai récité « le corbeau et le renard. » On a joué un peu la fable, en changeant les rôles. « Oh, maître Tonton, que vous me semblez beau ! » « Oh, votre altesse Armel, si votre ramage se rapporte à votre plumage... » On a mangé sur la vieille table en bois fabriquée par mon père. Je lui ai appris à manger les moules en se servant d'une coquille vide en guise de petite pince. Je lui ai dit que c'est ainsi qu'on mangeait les moules dans les grands restaurants. A la fin du repas, il m'a donné sa portion de Vache-qui-rit pour que je l'ouvre. « Oh, monsieur du corbeau ! Un grand merci pour votre fromage ! » Il a compris. Il a ri.
En sortant de table, j'ai allumé une autre cigarette sur le fauteuil. Il a voulu me tuer avec son fusil – une simple branche de bois. J'ai fait le mort. Il s'est souvenu qu'en soufflant il pouvait me ranimer. J'ai mis dans son fusil une seringue hypodermique et il a endormi deux lions et trois éléphants pour les soigner. Après ça, je lui ai montré comment on pouvait apprendre à jouer au tennis seul contre un mur, avec une vieille raquette de plage et une balle en plastique. Il n'a pas été convaincu. Les lions et les éléphants s'étaient réveillés et étaient partis ; on pu retrouver notre bout de terrasse. Il a voulu tuer des monstres avec son fusil. Je lui ai dit qu'il n'y avait pas de monstres en Bretagne, mais seulement des petits lutins malicieux. Je lui ai appris à les faire fuir en faisant des bruits de pétards avec un simple film d'emballage cellophane placé dans la bouche. Il a adoré.
Tout ça avec quelques bouts de bois, une vieille canne à pêche hors d'usage et des morceaux de plastique.
Pour finir, il est parti marcher avec son grand-père. Il a récolté quelques graines de colza dans un champs pour les semer chez lui et nourrir la poule.
Mon petit-neveu a quatre ans. Son père était matelot. A présent, il est employé communal. Sa mère est sans-emploi. Ils viennent d'acheter une vieille ferme, qu'ils rénovent suivant leurs moyens. Tout le monde l'adore, ce petit bout de chou. Avant de partir, je lui ai offert deux petites reproductions de Kim que j'avais dans ma chambre d'enfant.
La prochaine fois, on fera encore du kayak sur des fleuves dangereux à cheval sur le vieux banc avec une branche en guise de pagaies. J'ai évoqué les hydravions ; il a adoré. Peut-être qu'on en construira un. A moins qu'on ne se décide à prendre d'assaut un château-fort. Le ballon est resté sur la pelouse toute la journée ; on n'a même pas joué au foot.
« - Oh, maître corbeau, du haut de votre belle branche, pouvez-vous me dire si l'horizon est dégagé et si la voie est libre ? »
Il a regardé vers le ciel dans les petites jumelles de sa grand-mère.
« Oh, monsieur renard, c'est dégagé !
-Merci maître renard. Envoyez-moi un dessin par la Poste et je viendrai vous visiter ! J'apporterai un fromage. A bientôt Armel !
- A bientôt Tonton!»
Je suis rentré chez moi. Dans un champs de blé à peine moissonné, sur le bord de la route, j'ai vu un renard. Il se passe de drôles de choses dans nos campagnes.
Dans les années 70, dans les mouvements de jeunesse, dans nos campagnes, on apprenait une chanson qui faisait quelque chose comme « Non, non, non / Je ne serai pas CRS ma mère / Ils sont payés par l'Etat / Pour taper sur nos frères / »
Qui écrira, pour notre époque, « non, non, non / Tu ne seras pas footballeur mon fils / » ?
Le lendemain, il y avait de nouveaux gêneurs en bas de mon immeuble HLM. Ils continuent à venir ricaner et invectiver avec leurs enfants, en espérant me voir tomber parterre. Ils croient encore que c'est la faute à Voltaire.... Mais, dès le réveil, à peine ai-je fini de rêver, j'imagine.
Saul Santangelo des Regs
NB/ Dans la chanson, à la place « d'égorger tous ces porcs », il faut entendre « enculer tous ces porcs », puisqu'il n'y a que ça qui les intéresse.