Il en est des livres comme des femmes : lorsque le désir insatisfait a été émoussé par les ans, lorsque l'attente a dépassé les bornes de la mémoire, la rencontre tant espérée est décevante. Ainsi, dans la série des auteurs que j'avais envie de découvrir depuis longtemps, Claude-Louis Combet est arrivé trop tard. Ayant entendu parler de l'auteur il y a vingt-cinq ans par un ami, j'ai abandonné quelques semaines « le Livre du Fils » sur la table basse qui me sert de bureau. En m'y attelant, il y a quelques jours, j'ai trouvé tout ce que j'attendais d'un roman dans ma jeunesse et, pourtant, l'émotion ne fut pas exactement au rendez-vous.
Dans cette autobiographie d'à peine cent pages, Combet rend avant tout un hommage vibrant et très troublant à sa mère. Et au sexe de sa mère. En renvoyant son désir d'écrire à la matrice maternelle – le sexe féminin au sens propre – il le dépasse afin d'accéder à la vérité des corps, et de trouver l'éternité, non pas dans la mort, mais dans l'existence pré-utérine ou la pré-existence utérine. Ce texte hanté par la culpabilité, s'étale comme un long portrait du sexe maternel – tel « l'origine du monde » - que sa légèreté de mère-célibataire des années 40, lui a offert dans son enfance, jusqu'à l'inceste. On est pourtant loin du témoignage ou du livre-choc à la Christine Angot. Puisque cet inceste longtemps désiré, fantasmé et rêvé, est à la source de toute une œuvre iconoclaste et reconnue pour son exigence, serait-ce seulement par un cercle d'initiés.
Alors que d'aucuns cherchent à poétiser le réel en changeant le désir en poèmes, Claude-Louis Combet dénude la littérature, dans l'analyse sauvage du rapport du texte à la chair, des oripeaux du phantasme, pour aboutir à la vérité unique de la sensation, par-delà toute théorie. Rien de psychanalytique ni même de psychologique dans cette ode à la féminité poussée jusqu'au délire. Rien que de la prose. Mais une prose à nulle autre pareille, s'étalant sur de très longues phrases parfois sibyllines mais toujours justes à l'oreille, au vocabulaire rare et au souffle de bête en rut. Quelque part entre Faulkner, le Pierre Michon des « vies minuscules », et peut-être aussi, un peu, du côté de Richard Millet et de Claude Simon.
L'objectif de ce petit livre impressionnant ? Raconter, à travers une histoire personnelle unique, comment le rapport à la mère peut influer sur le texte de l'écrivain et du poète. Pour que tout ce que doit la poésie au corps de la mère soit rendu au corps de l'amante dans un élan qui signera peut-être la fin de la littérature. « Le livre du Fils » est à la fois un long poème, un roman, une autobiographie, un essai littéraire et un récit vertigineux. Au point qu'on pourrait y voir un livre ultime pour n'importe quel écrivain en herbes, celui de l'horizon indépassable, le coup de grâce d'un géant sur la nuque des apprentis-littérateurs. Comme un tentative de mise à mort de la prose poétique. Comme l'on dit, parfois, d'un western contemporain qu'il a tué le genre.
Du petit enfant plongé, littéralement, dans le giron maternel, à la première expérience avec une femme du même âge que la mère, alors que le jeune homme a prononcé des vœux religieux, le trouble provoqué est puissant, comme dans ces textes que l'on a parfois eu la chance de lire à l'adolescence, et sur lesquels on pleure face à ce qui ne peut relever que du sublime, avec une pointe de jalousie. Fort heureusement, j'ai connu assez d'expériences comme celles-là et, bien que très modeste face à Combet, je continue. Mais la question se pose réellement pour le lecteur, écrasé par la force impudique qui se dégage de cette mise à nu sans pareille.
« Le Livre du Fils » est à la fois juste et dérangeant, ramassé et lyrique, provocateur et religieux. Jusqu'à vouloir, dans son universalité, devenir le livre de tous les fils épris de poésie et de leur mère. Et ceci dans l'exposition prolongée de l'obscénité d'une enfance qui en a conservé la pureté et l'innocence. Le livre ultime, quand sonne l'heure de la fin des illusions. Ou, peut-être, pour d'autres, la porte d'entrée d'une œuvre restée secrète depuis « Tsé-Tsé. »
Santangelo