Sur un Air de Campagne (50)

Légaliser le cannabis pour contrôler le marché, éradiquer l'économie souterraine et abaisser les taux de THC ? Pourquoi pas. Mais, alors, pourquoi continuer à surtaxer le tabac à outrance? N'est-ce pas pénaliser un plaisir simple d'adulte et se faire de l'argent sur un nouvel « assommoir » des masses jeunes ?

Cent Pour Cent Tabac

Santangelo

Dans ma fumée, je vois des fantômes. La nuit, je grille pendant qu'ils dorment. Je les convoque pour me souvenir. Je n'ai que le tabac, j'ai connu pire. Dans ma fumée, je vois des maîtresses anciennes. Des femmes d'un autre âge, aux rondeurs imparfaites. Des filles de feu, des Sylvia, des Aurélia et des Barbara. Des Carmen. La nuit je tire sur mes tiges à m'en brûler la lippe. Je vois des bonnes sœurs qui rient en fumant en cachette après un match de foot en cornettes. J'entends des briquets qui claquent dans le silence. La fumée blanche me protège.

Il y avait la Manufacture des Tabacs de Morlaix et la Manufacture des Armes de Saint-Etienne. Aujourd'hui, ils fument de l'afghan dans du tabac américain et ils tirent avec des fusils allemands. Je n'ai jamais tiré sur quiconque. Gardez votre shit, gardez votre skonk. Pas d'herbe comme les bêtes de somme. Pas d'opium comme dans les jonques.

Je fume du tabac la nuit, je me souviens et j'écris. Dans ma fumée 100% tabac, je vois des reines avec des fume-cigarettes et des points rouges qui brillent dans le noir, protégés par des mains expertes. La nuit, c'est permis. Je convoque mes anciens amis. Je fume 100% tabac et jamais je ne m'ennuie.

Au petit matin, j'ouvre ma fenêtre au soleil qui luit et les fumerolles du volcan dans lequel j'ai élu domicile s'envolent dans un ciel rouge, puis bleu. Des volcans, j'en ai connus plein. J'ai fumé avec tout le gratin. J'en ai les doigts jaunes et la barbe brûlée. J'ai fumé avec la haute et avec la racaille. Je me souviens, ça me tient chaud, jamais je ne caille. Dans mon volcan, la nuit, je fume en pensant à des femmes et aux jambons que j'accrochais au-dessus de ma porte pour faire venir les amis.

La fumée dans l'oeil, parfois, m'arrache une larme, mais je ne rendrai pas les armes. Et je conserve le goût sucré des peaux aimées, tannées par la le soleil et la fumée. Je cherche une fleur du pays mais elles se sont toutes enfuies au loin. Par-delà les nuages de fumée, par-delà les fumerolles des volcans qui ne se sont jamais réveillés. La nuit, je fume en attendant qu'elles reviennent, en espérant l'été. Où es-tu beauté ? Où es-tu fleur du pays aimée ?

 

La nuit, je fume 100% tabac et je convoque les esprits-chanteurs. Ils ont des voix éraillés et elles ont le timbre cassé. Nous rions à gorges déployées, nous fumons comme des damnés, nous buvons du café agrémenté de Courvoisier, nous voyons des étoiles à travers la fumée et nous fredonnons les chansons du passé.

 

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.