Mercredi, en rêvassant, je cherchais le nom de la ville dans laquelle a grandi Annie Ernaux, sans bien savoir pourquoi. J'ai cherché longtemps, mais sans agacement, sachant que la réponse me serait donnée, au fil de ma rêverie, comme souvent, lorsque je décide de ne pas faire usage de ma connexion Internet. Elle m'est venue hier, d'une façon on ne peut plus imposante, dominatrice, dans un titre de ma revue de presse, qui annonçait son obtention du Nobel. Annie Ernaux a grandi à Yvetot, dans le Pays de Caux. Ma joie était sincère. Mon trouble palpable. Plus tard, en fin d'après-midi, je me suis souvenu que j'avais peut-être, parmi les quelques misérables piles de livres, qui jonchent le sol de mon salon ou, peut-être, dans mon petit grenier – ouvrages retrouvés dans des cartons, que je viens de ressortir, mais conservés sans logique – un livre de l'auteure, qui s'est manifestée, l'an passé, par un récit d'une trentaine de pages, que je n'avais fait que feuilleter, à la FNAC de M.
Il y a vingt-cinq ans, alors que j'étais inscrit à l'IUFM de Bordeaux, pour préparer un CAPES de lettres, dans cette ville où je ne connaissais personne, j'ai découvert Annie Ernaux, avec « la Place », dans lequel elle dresse le portrait de son père, mort deux mois après qu'elle a obtenu ce même diplôme, en 1967. Le choc fut violent. Le roman a obtenu un prix d'automne, à sa publication, en 1983. Je l'avais trouvé dans une petite librairie d'occasion, en cette année 1997. Elle y brosse, par petites touches, le destin de cet homme, né en 1899, d'abord petit paysan, puis ouvrier, qui finit par trouver son bonheur en achetant un café-épicerie, à l'orée de la Seconde Guerre mondiale. Il se maria un peu au-dessus de sa condition, en raison de sa beauté et de son savoir-vivre, et la petite Annie naît, en 1940, après qu'une enfant eut succombé à une pleurésie. Dans « la Place », le nom de la ville d'Yvetot n'est désigné que par son initiale « Y... »
Dans la soirée, hier, en cherchant un autre livre, aimé du temps de ma jeunesse, je suis tombé sur « la Place », dans l'édition Folio Plus, avec un dossier thématique que, pas plus qu'il y a vingt-cinq ans, je n'ai eu envie de découvrir. Je l'ai relu. Passé les premières pages, laconiques, j'ai fini par retrouver la puissance d'évocation de ce style mi-sociologique mi-didactique, qui fait sourdre des tensions tragiques et profondes, sous l'apparente simplicité d'une écriture blanche. Je n'y avais vu que du feu. J'avais pleuré durant une bonne cinquantaine de pages. Sans bien comprendre pourquoi.
Je n'ai pas mis les pieds plus de quatre ou cinq fois à la fac, durant cette année de préparation du concours. J'ai préféré lire. Lire encore. Lire pour essayer de combler le fossé qui me séparait de tous ces jeunes gens, beaux et intelligents. Alors qu'il aurait peut-être suffi d'offrir un sourire, de prouver ma bonne foi, et de montrer ma bonne éducation. En dix mois, j'ai écrit plusieurs débuts de romans et j'ai lu plus de 200 ouvrages, de toutes sortes. Bien sûr, aucun n'avait de rapport avec le programme. Et, en fin d'année, voulant sauver l'honneur, en participant à l'épreuve de dissertation, je me suis présenté en retard, ayant mal déchiffré la convocation, et on ne m'a pas laissé composer. Était-ce la faute d'Annie Ernaux ?
Tout l'enjeu de « la Place » se trouve dans la difficulté à se sortir d'un milieu populaire, pour intégrer la petite bourgeoisie intellectuelle, et dans la douleur de l'arrachement à son état de naissance, la nécessité de faire le deuil de tout ce que l'on a appris inconsciemment en famille – gestes, mots, expressions, attitudes, préjugés - afin de pouvoir présenter, devant les élèves, et devant la société, une personnalité formatée, adéquate. Mais sans trahir. Je croyais, à l'époque, dans ma solitude livresque, que ce travail était trop dur à réaliser. Je l'ai fait plus tard, en devenant journaliste. Et je me suis amusé, plusieurs fois, à tendre un micro rageur, à quelques profs imbus de leur état et fiers de leurs privilèges. Bref. La honte de soi. Encore et toujours. Et le désir de revanche. Et la douleur de la perte.
Le projet de l'écrivaine Ernaux a servi de viatique à deux générations d'écrivains issus des classes populaires, qu'ils se revendiquassent de l'autofiction, ou pas. Elle le résume parfaitement dans son récit : « Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d'un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l'aliénation qui l'accompagne. » Entre sociologie et littérature, entre vérité et fiction. Dire les formes de la domination subie sans renier le bonheur de la vie simple et les joies de l'enfance. S'en sortir par le pouvoir du langage et habiter la langue.
Dans « la Place », ce projet est réalisé 'en creux'. Presque 'l'air de rien.' Et les scènes de confrontation, entre le père et sa fille, autour de ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire, de ce qu'il convient de faire et ce qui est prohibé – autant par la morale que par le regard des autres – oscillent entre violence adolescente et sourire anecdotique. Et, au final, la professeure de français, toute auréolée de son pouvoir linguistique, se trouve bien démunie pour affronter la mort de l'homme qui l'a élevée et éduquée.
Fixer le souvenir. Le verbaliser. Le mettre à distance avec l'aide des sciences sociales. Faire la part du rebut et de ce qui est assez efficient pour être relaté. Pour finir par mêler la violence de la révolte à la nostalgie de l'écrivain. Ernaux s'y est attelée toute sa vie durant. En près de 25 livres. Notamment en 'analysant' une passion amoureuse dans « Passion simple », en revenant sur son enfance dans « les Années » et en appliquant la même grille d'écriture envers sa mère dans « Une Femme. »
Lorsque ma mère m'a appelé, hier soir, j'ai été surpris qu'elle mentionne le Nobel de Annie Ernaux. J'avais oublié que je lui avais fait lire « la Place », il y a des années, peut-être pour me dédouaner de mes ratés et de mes échecs. Elle n'avait pas oublié. Elle se souvenait également qu'elle avait avait lu « une Femme », alors qu'elle s'occupait de ma grand-mère, atteinte d'Alzheimer. Derrière elle, mon petit neveu, impatient qu'on lui lise une histoire, s'évertuait à déchiffrer les syllabes. Elle lui a juste dit, à part, avant de mettre fin à la communication : « Tu vois ! Quand tu veux... » Mon père se portait bien.
Santangelo