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Billet de blog 8 juillet 2023

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Sur un Air de Campagne (410)

Une légende tenace, qui nous vient de l'Antiquité, voudrait que Empédocle, philosophe présocratique, à la fin de sa vie, se soit jeté dans le cratère de l'Etna, ne laissant comme héritage, que ses sandales, sur le bord du gouffre... C'est une belle histoire. Mais celle que je vais vous raconter, qui concerne le Vésuve, est aussi une belle histoire...

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Un Beau 'A' Pour la 'B' © Santangelo

Il faut un peu d'imagination. An 1787. Au début du mois de juin. Goethe découvre l'Italie depuis un an. Il a 37 ans. Et un appétit de vie vorace, qui s'accorde mal avec un tempérament angoissé. Il n'est pas encore le grand auteur du romantisme allemand, encore moins le plus grand écrivain de l'histoire de son pays. Mais il a déjà publié « les Souffrances du jeune Werther. » Après bien des tracas, il parvient enfin à passer du temps, dans l'intimité, avec Giovane, vingt-et-un an, demoiselle d'honneur de Marie-Caroline, Reine de Naples et de Sicile, avec laquelle il correspond. Dans les appartements somptueux du Palazzo Reale, en cette charmante compagnie, il passe la soirée et une partie de la nuit à observer, par la fenêtre, une éruption du Vésuve, qui domine la ville.

Voici ce qu'il note :

« Nous étions à une fenêtre de l'étage supérieur, le Vésuve en face de nous : le flux descendant de la lave, dont on voyait déjà la flamme rougir (le soleil était couché depuis longtemps), commençait à dorer la fumée qui l'accompagnait ; la montagne tonnante, surplombée d'un énorme nuage de vapeur, immobile, les différentes masses de cette vapeur surmontées par des éclairs, illuminées en relief, à chaque nouvelle interruption ; de là, jusqu'à la mer, une traînée de matières incandescentes et de vapeurs enflammées ; du reste, la mer et la terre, les rochers et les campagnes, visibles à la lueur du soir, dans une paisible clarté, dans un magique repos ; tout cela, vu d'un coup d'oeil en même temps que la lune se levait derrière les croupes de montagnes, pour compléter ce merveilleux tableau ! Quelle scène ! »

Projetons-nous dans le temps. Septembre 1906. Blaise Cendrars a vingt ans. Et toute une légende – l'une des plus belles légendes de la littérature du 20ème siècle – à écrire. Il n'a pas encore été chasseur de baleines, jongleur dans le même cirque que Chaplin, ami d'Al Capone, compagnon des Gitans, anonyme à New York. Mais il a déjà commencé à voyager de par le monde. À seize ans, il a traversé la Sibérie. À présent, de retour d'Iran, où il a fait des affaires et acheté une épine d'Ispahan, sorte de canne creuse, dans laquelle il a caché des pierres précieuses, et après s'être engueulé avec son patron, un Russe qui en impose, il décide de se reposer sur les lieux où il a passé une partie de son enfance, avec sa sœur adorée. À Naples. Il le racontera plus tard, dans le recueil « Bourlinguer », en révélant qu'il suivait alors les préceptes appris à la lecture du « Kim » de Kipling. En retrouvant l'endroit favori de ses jeux d'enfant, le tombeau de Virgile, dans les faubourgs de Naples, il est surpris d'y trouver la pancarte : « à Vendre. » Alors, dans un élan à la fois mélancolique et mystique, il décide de passer quelques nuits, à la belle étoile, au sommet d'une colline, de l'autre côté du golfe, en face du Vésuve.

Voici ce que ça donne :

« La nuit est avancée, et la route de Pausilippe doit être maintenant déserte, les pauvres, les riches rentrés chez eux puisque les lampions et les guirlandes électriques s'éteignent les uns après les autres. (Mon trouble était si profond en retrouvant le clos que j'avais oublié de me ravitailler en cigarettes!)

Je suis remonté m'asseoir au sommet de la butte antique, les pieds dans mon trou et, adossé au tronc du pin unique, je contemple la mer laiteuse, le ciel argenté par un doux clair de lune, les lumières éparpillées de la ville qui clignotent, la masse estompée du Vésuve que je vois en transparence dans ses fumerolles comme un grand Bouddha assis dans son artichaut et comme voilé par les effluves des jardins nocturnes et des vignobles qui l'encensent, et de l'autre côté du golfe en forme de fleur de lotus, je lui fais face et le contemple, l'esprit perdu dans le ciel dont le crépuscule de l'aube efface une à une les étoiles, un point dans l'invisible, moins que rien.

C'est ainsi que je passe huit jours etc. »

Drôles d'échos, n'est-ce pas ? Intertextualité ? Réminiscences ? Plagiat ? Ou, plus probablement, rien qu'un exercice de style, comme un passage obligé, un rite secret, qui se transmettrait d'écrivain en écrivain, dans le secret des pages oubliées, dans l'inconscient des grands esprits. Il faudrait aller voir ce qu'ont en dit Stendhal et les autres. Moi aussi, j'aimerais pouvoir écrire de telles choses dans mon journal. Mais de Naples, il n'a jamais été question, dans mes pérégrinations passées. Alors, moi aussi, je joue avec les textes, à défaut de pouvoir accrocher ce tableau sublime à ma modeste œuvre, armé de ma simple petite plume, désormais sédentaire.

La phrase de Goethe, je l'ai trouvée dans « Devant la Beauté de la Nature » de Alexandre Lacroix, citée pour introduire un paragraphe sur le « Traité des Couleurs. » Je la trouve bien tournée. Ça sent son romantique allemand. Mais, celle de Cendrars, je l'ai lue à 22 ans, au cours d'une lecture passionnée et, passionnément, je l'ai apprise par cœur, et je me la suis récitée des dizaines de fois, la mâchant, la remâchant, la triturant dans mon esprit, la malaxant pour en tirer tout le sel, la déclamant partout où l'aventure m'a mené. Ça faisait plusieurs mois que je n'arrivais plus à la repêcher, dans ma mémoire, parfois aussi sauvage qu'un volcan. Alors, j'ai racheté « Bourlinguer » en livre de poche, d'occasion. Et je l'ai retrouvée, intacte, à sa place, dans l'histoire que j'ai oubliée, toujours aussi majestueuse, trônant sur le récit de sa superbe, irradiant tout le texte, et ravivant mes souvenirs. Il suffit d'une phrase. Une simple phrase. Pour tenir, dans l'adversité. Mais, lorsque l'on en connaît plusieurs, on devient invincible. Et, bien sûr, à chaque fois que l'on y pense, dans le secret, sourdent à nouveau les envies d'escapades sauvages, renaît le goût du voyage, se ravivent les appétits de paysages.

Il est possible, que lorsque le jour sera venu, dans longtemps j'espère, je ne possède pas plus qu'Empédocle : une simple paire de chaussures à abandonner au seuil de la mort. Mais il suffirait qu'un seul de mes lecteurs connaisse une de mes phrases par cœur pour que le voyage n'ait pas été vain et le travail inutile. Quel désir, que celui d'être un volcan !

Santangelo

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