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Billet de blog 8 août 2019

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Sur un Air de Campagne (68)

Apprivoiser la lumière (2/2)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C'est toi qui me rendras fort © Santangelo

Etape 4 : la chasse

Depuis longtemps, tu avais apprivoisé le rayon du soir. Il t'arrivait par-dessus la cime des peupliers, avant le dîner, près des rosiers sauvages. Les mois passaient ; les avions dessinaient des croix dans le ciel sans nuage ; la paix ne venait toujours pas. Vînt le temps de la chasse. Avec ta petite auto, sur les routes désertes, tu fonçais vers le crépuscule. Pour le sauver, il fallait trouver le point de chute du soleil. Tu en as fait des virées, sans jamais le louper. Chaque lieu-dit, chaque adresse, chaque voiture arrêtée sur le côté des chemins, te donnait la clef du jour passé et de la nuit à venir. La chasse au soleil couchant est un sport de combat. Trouver le point de chute du soleil pour garder le feu encore un peu. Rouler, foncer sur les routes de campagne. Frôler des fossés profonds comme des douves, prendre des virages aigus comme des sopranes.

Tout le jour, passer de l'autre côté de la lumière pour trouver le calme. Et, le soir venu, rallumer les soleils déclinants. Chasser. Déchiffrer. Ne pas perdre le feu. Et chaque matin, une nouvelle chanson. Et, chaque soir, un nouveau point de chute. Ne pas perdre le feu.

Et les grondements de tonnerre des orages qui n'éclataient jamais. Et les marches forcées malgré les poids sur ton dos. Et les bains de mer, nu, en plein hiver. Les mois passèrent. Ne pas perdre le feu.

Etape 5 : les couchers de soleil

Vînt enfin le temps des couchers de soleil sur la mer. Tu en as vus des dizaines. Des bleus et roses, des rouges sang, des verts, des violets, des jaunes. Des qui s'éternisaient jusqu'à minuit. D'autres qui mettaient le feu à la lande. Des dizaines de couchers de soleil. Des soleils qui riaient de se faire manger ; d'autres qui pleuraient les disparus. Parfois, on aurait dit la délivrance. Etait-ce une longue apostasie ? Le tout sur une trentaine kilomètres de côte. Les bords de mer de ton enfance. Etait-ce une maladie de la nature ? Des dizaines de couchers de soleil regardés en face. Une fantasmagorie silencieuse. Ce n'était toujours pas la délivrance. Dans le ciel azur des après-midis, ce n'était toujours pas la paix. Ne pas perdre le feu. Dire à la chatte de grimper sur la table de bois quand tu sentais qu'elle était prête à mourir pour toi.

Rentrer avant la nuit noire. Faire attention à ne pas renverser les chevreuils, les sangliers, qui sortaient des entrées de champs. Suivre l'avis des chevaux au pâturage qui levaient une patte. Identifier les renards. Emporter le soleil couchant. La beauté d'un regard tient à la somme des belles choses vues de face. Les merveilles. Ne pas perdre le feu. Chanter dans la petite auto sur le chemin du retour pour remercier des félicités. Ne pas louper ces virages connus par cœur. Le soleil couchant dans le rétroviseur. Des dizaines de couchers de soleil uniques. Ne pas perdre le feu.

Étape 6 : la maison abandonnée

Un soir, alors que je chassais un crépuscule, le soleil me conduisit jusqu'à une grande bâtisse en pierre. La petite niche vide sur la façade m'apprît qu'il s'agissait d'un presbytère abandonné. Le village, perché sur une colline, désert et abandonné également. Les jardins ; des friches. Je décidai de m'y installer. Dans les combles sommairement aménagés sous les toits. Un vieux matelas. Une table et une chaise. Des chandelles. C'est tout ce qu'il faut.

Au matin, je me réveillais avec les poches vides. Il me fallait déchiffrer l'énigme de la nuit en rangeant mes briquets de couleur. Parfois, je devais chercher longtemps avant de retrouver mon couteau. Que signifiaient tous ces combats nocturnes ? Et ces morsures et ces griffures ? Ne pas perdre le feu. Le soir, je me réservais une demie-heure pour laisser ma barbe pousser. L'après-midi, j'essayais d'attraper les mésanges qui venaient piailler sur mes lucarnes ouvertes en permanence. Ne pas perdre le feu.

Depuis, chaque matin, j'ai la lumière de Vermeer pour voir s'envoler la fumée de ma première pipe. Après le déjeuner frugal, les nuages blancs se rangent en corolles, le bleu du ciel dessine une auréole au dessus du village, pour accompagner ma courte sieste.. Et la lumière du Christ Jaune qui vient éclairer le bouquet de saison toujours fourni pour me signifier qu'il est temps de manger, le soir venu.. Un seul verre de vin. Du pain. Je ne perdrai plus le feu.

Chanter chaque matin une nouvelle chanson pour apprivoiser le silence. Lancer des poèmes au vent levé d'un simple geste pour apprivoiser la solitude. Je ne perdrai plus le feu. J'ai apprivoisé la lumière. Je ne ferai plus l'erreur de tuer la chouette qui habite mon grenier.

Bientôt, l'enfant naîtra, je lui transmettrai le feu, et le village se repeuplera.

Saul Santangelo des Regs

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