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Billet de blog 8 septembre 2023

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Sur un Air de Campagne (421)

Même après avoir lu la bio de Goldman par I. Jablonka, qui est pourtant historien, impossible d'admettre que l'auteur-compositeur-interprète d' « Il Suffira d'un Signe » a 'réellement' 72 ans...

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Encore Un E © Santangelo

Je ne sais pas ce qui m'a pris, par une belle après-midi ensoleillée, au milieu de cet été si maussade, si triste, et pauvre en événements, de cliquer, en proie à une force supérieure, qui serait revenue de loin, d'un passé brumeux et erratique, de cliquer, donc, sur le lien amenant au dernier ouvrage d'Ivan Jablonka – une biographie de Jean-Jacques Goldman – qui se présentait comme une analyse, sociologique et historique, de la chanson populaire, depuis les années 80. Ou plutôt si. Je sais. Il aura fallu, pour que je prenne du recul, un peu, sur ma pratique quotidienne du chant, à travers l'histoire d'un autre, qui apparut, soudain, comme exemplaire, une une provocatrice de Libé. Depuis quand, le journal, dont j'ai, il y a déjà fort longtemps, épluché, là-aussi, quotidiennement, les pages culturelles, n'avait pas fait sa une avec un livre ? Impossible à dire. Puisque, désormais, je me contente des newsletters de son site Internet, comme pour garder un lien affectif avec cet âge d'or, qui m'apparaissent, presque chaque matin, comme des nouvelles d'un monde, dont je n'ai plus les clefs, comme des messages quasi-ésotériques, en provenance d'un ailleurs, que je n'arrive pas à situer, sur ma carte intime. Qu'importe. Cette une, chargée en mystères et en révélations, en elle-même, se suffisant, parce qu'elle dérogeait à l'habitude, tout en réveillant de vieux réflexes, promettait un grand plaisir de lecture, et annonçait, peut-être, un bouleversement intellectuel – une de ces 'claques', que j'aimais prendre, sans masochisme aucun, dans les années 80 et 90 (époque dont parle essentiellement Jablonka), de celles qui réveillent, et permettent d'avancer, en offrant de la force morale - et elle invitait à partager, à nouveau, avec d'autres, autour d'un livre de non-fiction.

J'ai donc lu le (déjà) fameux livre en question. Presque d'une traite, sans le lâcher, mot à mot, comme toujours. La lecture fut aussi plaisante que décevante, aussi efficace, dans la nostalgie, fût-elle bon marché, que pauvre en style, imposante dans la sanctuarisation du mythe Goldman, et parfois naïve. On comprend assez vite, que l'historien - édité par son épouse, et lui-même, par ailleurs, éditeur - tente de se projeter dans l'image iconique de la star, ou de l'anti-star, afin de se raconter, lui-aussi, comme par procuration, et d'associer le lecteur lambda, à ce récit d'une vie, riche en joie et en malheur, afin de faire resurgir le passé commun, comme il réapparaît, au moment où s'y attend le moins, à l'écoute d'un vieux tube, à la radio.

Du point de vue de la nostalgie, c'est satisfaisant. Mais l'autoportrait du sociologue ne convainc pas. Et les vingts ou trente pages de sociologie contemporaine, à la fin de l'ouvrage, ne font pas oublier, le recours aux clichés, le manque de recul et le vernis, qui l'émaillaient, pour tenter de combler le trou béant, ouvert par la posture du fan de la première heure. J'avoue, le plus humblement qui soit, c'est suffisamment rare pour le noter, que je me suis surpris à chantonner, presque à chaque page, un mélange de paroles approximatives, sur ces airs imparables. Il ne fallait pas en demander plus, car le plaisir, fût-il égoïste et régressif, était réel. Bien sûr que je me suis reconnu, dans ce long plaidoyer, pour la génération des individus nés entre 1970 et 1980, cette « génération précaire », qui admira le talent « minoritaire » du chanteur, privée de travail et de réussite, par les « boomers », avant de se trouver (déjà) ringardisée, par les millenials, et leurs mondes numériques. La phrase que je viens d'écrire est composée d'une série de clichés, soit, mais le « Goldman » de Jablonka n'en oublie aucun. Et une insistance à asséner, sans relâche, tout au long du texte, les valeurs de gauche, de celui qui deviendra « la personnalité préférée des Français », en vertu des engagements marxistes, et de la judéité de ses parents – Juifs de Pologne et d'Allemagne, devenus gérants d'un « sport 2000 » à Montrouge, et dont l'auteur ne s'attache qu'à la moitié masculine, jusqu'à en faire un « Mensch » - finit par frôler le ridicule. Plus réussie, la large part qu'il laisse au demi-frère, Pierre, qui se retrouva devant une Cour d'Assises, accusé de l'assassinat de deux pharmaciennes, avant de se retrouver libre, grâce au soutien de l'intelligentsia révolutionnaire des années 70, alors que Jean-Jacques n'est encore qu'un apprenti-chanteur, vendeur dans la boutique de leur père. Mais cette histoire, bien connue des lecteur de Libé, fait presque partie du folklore. Le plus étonnant, pour moi, ancien spectateur du TOP 50 de « Marteau Esca » - « salut les p'tits clous ! » - fut de découvrir, que J-J.G, avait été, avant tout, un chanteur pour midinettes. Je n'avais jamais songé, que je partageais, une admiration, certes lointaine et discrète - mais il faut bien admettre que je connais les chansons - donc véritable, avec des collégiennes, comme si l'inconscient collectif, depuis cette époque, était largement forgé par les adolescents, devenus, depuis ce temps-là, des prescripteurs, et des consommateurs, avertis et respectés.

Je me souviens, qu'en 1984, après avoir accompagné mes parents, jusqu'à la boutique d'électro-ménager et de hi-fi, où nous avions acheté un radiocassette, afin de le faire trôner, dans la cuisine de la maison neuve, je m'étais procuré, du même coup, mon premier album : « Positif », de... Jean-Jacques Goldman, en K7 – premier des actes manqués, qui allaient décider, de ma vie future, de consommateur compulsif de biens culturels. Depuis lors, malgré un léger malaise, chaque année, devant le spectacle des Enfoirés, à la télévision, je l'ai toujours appelé « Gol-man », sans le « D. » J'avais adoré, cette entrée, dans ce qui deviendra, pour moi, un jeu de chaises musicales, et je lui en garde une certaine affection mélancolique.

Ainsi, au lieu de gloser, à n'en plus finir, sur un ouvrage, dont tout le monde a parlé, et qui ne méritait, peut-être pas, tant d'espace médiatique, je vais m'amuser, comme le fait Jablonka, à plusieurs reprises, dans son récit hagiographique, à faire une liste, afin d'en extraire la substance, sinon sociologique, du moins personnelle ; en l'occurrence, je vais énumérer, dans l'ordre, pour leur rendre un petit hommage, les ami-e-s, copains, copines, camarades, qui m'ont ouvert, à l'écoute musicale, dans une jeunesse mouvementée, plus riche que l'enfance ne pouvait le laisser accroire.

1/ 1ère K7, donc : « Positif » de Goldman. Mais où avais-je donc entendu ça ? Toujours est-il que j'ai adoré. Je l'ai écoutée, des centaines de fois, sur mon Walkman Sony, aux écouteurs en mousse orange, qui fit son apparition, dans ma vie, juste après le radiocassette familial, dont j'aurais bien voulu être le seul programmateur.

2/ Chez Carine, avec Katell. La brune et la blonde. Cigarettes par la fenêtre de la chambre, fumées goulûment, jusqu'à en faire des « carottes. » Parfum lourd de jeunes filles. Posters de bébés, et de stars du magazine OK Podium. A-Ha et Madonna, pour la première, introduction au rock, avec la seconde : U2 et Dire Straits. En boucle.

3/ A l'internat. Dans les chambrées, entre deux portes, toujours ouvertes, sur le long corridor, au moment de l'étude, prétextant une demande de soutien, pour résoudre un problème de maths ; et lorsque le surveillant, posté en bout de couloir, par ailleurs novice en prêtrise, était absent. Puis, le soir, entre deux verres de thé, chauffé, à même le verre Duralex, piqué à la cantine, avec une petite résistance électrique, branchée sur la prise, située au-dessus du lavabo. Pink Floyd, Indochine, Téléphone. Merci les gars !

4/ Vincent. Un des multiples « Vincent » du lycée. Fils d'une animatrice radio. Surnommé « Mercure ». Higelin : le choc ! Et l'on pouvait me surprendre, de temps à autres, à énoncer des phrases comme celles-ci : « Je ne suis fan de personne, mais Higelin, c'est mon ami ! »

5/ Stéphane habitait près de chez moi, dans la même commune. Fils du directeur d'un centre d'aide par le travail. Nous sommes devenus amis, alors qu'il avait quitté l'internat, pour suivre un cursus agricole, qui le mènera, quelques années après, à tenter médecine. Sorties en Hobie Cat, ces petits catamarans très maniables et nerveux, et longues chevauchées en mobylettes – lui chevauchant une 103 SP, et moi fier comme un pape sur ma MBK jaune et bleue. Nombreux échanges de K7. Il copiait les albums sur la grosse chaîne Kenwood de son père. Pat Benatar, Simple Minds, Depêche Mode, Ludwig Von 88.

6/ Claude et Padrig étaient deux pères de copines de mes sœurs. Ils semblaient s'intéresser à ce que j'écoutais, pour rester dans le coup. Le premier, en sus d'un commerce florissant, deviendra, par la suite, un animateur, renommé dans le coin, de soirées de mariage et autres joyeusetés. Musiques efficaces. Le second, un vieil ado, infirmier de son état. Il m'invita à lorgner vers les groupes français Indé. LSD, Mano Negra.

7/ Manu. Un ouvrier régulier de l'exploitation de mes parents. Un « jeune ». Il logeait à la maison. Un punk – un vrai keupon. Le week-end, il faisait tenir sa crête avec du savon. Dans la semaine, il portait les cheveux à plat. Sur son blouson noir, en grosses lettres, dans le dos : « Mon nom est personne. » Un programme à lui tout seul. Énorme potentiel de sympathie pour le petit lycéen sage que j'étais. Il n'en a pas profité. The Smiths, Joy Division, The Clash, Bérurier Noir.

8/ 1988 – 89 – 90. Fervente activité de « catholicisme militant », en marge du lycée. Tout le répertoire de chansons à chanter en groupe. Hugues Aufray etc. Début de ma courte carrière de guitariste manchot.

9/ Devenu étudiant, j'ai fait, d'un petit bar de quartier, mon QG. Il le restera durant cinq ans. Public socialement très hétéroclite. Agents d'entretien, gars de la Sécu, étudiants, camionneurs, chômeurs, ouvriers de l'arsenal etc. Tous sachant boire. Nouveautés pointues avec le fils de la patronne. Johnny Hallyday, Noir Désir, New Order. En alternance. Pour plaire à chacun.

10/ Le soir, nous aimions aller écouter de la chanson française dans un bar-concerts proche. Ambiance St Germain-des-Prés. Reprises, jusqu'au bout de la nuit, de standards. Brel, Brassens, Le Forestier, Barbara. Le plus souvent, accompagnés à la guitare, parfois au piano. Ces mêmes chansons éternelles que me chantait ma mère, dans l'enfance.

11/ Mon ami Jacques, un « scientifique », n'était pas très curieux des choses de la culture. Mais, un jour, au cours d'une partie de tarot, dans son bel appartement lumineux, sis au-dessus d'un bar, il a passé une compil de Boris Vian. Je l'ai écoutée jusqu'à en connaître toutes les chansons par cœur.

12/ Yann était le fils d'un ancien gardien de phare, devenu employé des Phares et Balises, à terre. Sa grand-mère tenait la crêperie de la Pointe du Raz. Enraciné et moderne à la fois. Bretonnant. Droit dans ses sabots. Fin, aimable, intelligent, il ne se mettait jamais en colère, même quand nous allions frapper à son volet, chez sa vieille logeuse, au milieu de la nuit. Servat, Stivell, Try Yann, Castelhemis.

13/ Yvan et Jean-Luc. Anciens de l'internat. Cochons comme copains. L'intégrale de Gainsbourg en une vingtaine de Cds, à sa sortie. The Doors.

14/ Delphine était belle, fraîche et fleurie, avenante, compréhensive et vive. Elle fut mon vrai « premier amour. » Nous avons échangé des lettres et des poèmes. Durant tous ces mois de bonheur intense, entre les arrêts en voiture, dans la nature, la chambre de Cité U et la maison de ses parents, en lotissement, nous avons passé, des centaines de fois, « Sheller en Solitaire » - « je veux être un homme heureux » et tous ses tubes, seul au piano – et l'album « New York » de Lou Reed. J'en ai rêvé durant des mois et des mois, après la rupture.

15/ Et puis, après l'avoir repoussé, mais pas suffisamment pour bénéficier de sa suppression, qui interviendra un couple d'années plus tard, grâce à Chirac, il a bien fallu faire le service militaire. Saint-Germain-en-Laye. Découverte de Paris, le week-end. Durant la semaine, beaucoup de glandouille, de siestes, et de musique, au milieu des autres « paysans », des Réunionnais et des banlieusards. Merci Thierry, ouvrier du Tour de France, petit charpentier de Corbeil-Essonnes. Découverte du rap avec Rapattitude, Assassin, NTM. « Vas-y, Thierry ! Passe, passe le oinj! »

16/ A 28 ans, j'ai repris mes études, puisque les précédentes ne m'avaient ouvert aucune porte. École privée. Communication et journalisme. « Management des Médias. » Public diversifié, mais seulement pour le « politiquement correct. » Les homos en rois de la fête. Découverte de la musique électronique avec Kruder und Dorfmeister. « K and D Sessions. » Des centaines de fois. Recommandé par Maurice G. Dantec, lui-même. Premières lectures des « Inrocks » et première approche de la radio.

17/ à 30 ans, à l'âge ou Goldman sort son premier album solo, et arrête son activité de vendeur dans le « Sport 2000 » de son père, je deviens journaliste radio. Bizarrement, durant toutes ces années, je n'ai pas le souvenir de véritables découvertes musicales en écoutant la radio. Branché sur France Inter depuis les premières années d'étudiant. Strasbourg. Marie. La fête tous les soirs. La belle vie. Une décennie de rêve. Et l'accès à une véritable « vie musicale » : Opéra, concerts rock, festival Musica pour découvrir la musique contemporaine, Eurockéennes, bars interlopes.

18/ Et puis, la mode du téléchargement illégal. Des milliers de titres piratés pour remplir mon iPod tout neuf, tout beau, avec ses écouteurs et ses cordons blancs. Gloutonnerie musicale. Rattrapage et découvertes. On frise la saturation. Je l'ai écouté durant toute la décennie 2010, qui a suivi, sans y ajouter, ni en retrancher un seul titre. Il trône toujours, en bonne place, dans mon appartement. Mais je n'écoute presque plus de musique. Je chante. « Long is the Road. »

Santangelo

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