Bien que décomplexé par la pochette du dernier album de Renaud, qu'il s'était procuré en cassette, au supermarché, il continuait, en public, à cacher son tic honteux. Mais, lorsqu'il rentrait en famille, le week-end, ses désirs de paix universelle et de paradis sur Terre reprenaient le dessus sur ses comportements appris, et il tétait toute la journée. Le fait de sucer son pouce à son âge ne lui avait jamais paru aussi révolutionnaire que depuis que le 'chanteur énervant' affichait sa préférence digitale et son attachement au stade oral jusque sur les affiches des arrêts de bus. Il ne participait plus aux travaux des champs, n'aidait plus à préparer les repas, comme durant toute son enfance : il manifestait sa révolte ontologique le doigt dans la bouche, figé dans sa pose d'attente, du matin au soir.
Ainsi, dans sa bulle, son hochet digital en guise d'ersatz de sein maternel, il faisait le vide et oubliait ses déboires de poète amoureux de la semaine passée. Il y avait du défi aussi dans son attitude régressive ; celui qu'affichent tous les hommes de paix face aux violences symboliques de la société. Le pouce dans la bouche jusqu'à la mort, il se sentait l'âme d'un Gandhi ou d'un Martin Luther King, protégé par une enveloppe en placenta imaginaire. Au lycée, s'il suçotait la nuit, dans son sommeil, il ne s'était jamais fait surprendre. Mais, en famille, devenu un tout autre personnage, afin de préserver ses élans poétiques que n'auraient pas manqué de moquer ses parents et ses sœurs, il le portait à ses lèvres au réveil et ne retirait pas au coucher. Plus jeune, sa mère avait été jusqu'à coudre des gants de toilette sur les manches de pyjama pour tenter de lui faire abandonner sa mauvaise habitude, mais rien ni personne ne pouvait lutter contre son désir de nirvana. Elle lui avait dit, une fois, qu'elle n'avait pas eu de contractions lorsqu'elle l'avait mis au monde, et il lui était arrivé de voir là l'origine de son tic. Mais jamais il n'avait fait le rapprochement avec sa consommation d'alcool des jours festifs. Il ne buvait plus de lait depuis l'enfance mais il avait décidé de cesser de grandir, à la maison, pour mieux s'élever, dehors, dans la société des hommes. Ainsi, son pouce dans la bouche se révélait l'arme secrète par laquelle il allait surprendre tout le monde et prendre sa revanche. Ils verraient bien, tous, qu'il avait raison de prendre le stylo plume en guise d'instrument préférentiel. Pour l'heure, à domicile, il suçait son pouce pour exprimer sa mélancolie révolutionnaire et, à l'extérieur, il buvait pour dire sa rage fumait pour montrer son élégance et roulait des pelles pour manifester son amour. Ils verraient bien, tous, un jour, que le feu de sa plume sauvage les consumerait jusqu'à ce que la honte change de camp. Mais la société commençait déjà à réagir et à contrecarrer ses projets, et sa mère l'emmenait voir un orthodontiste, qui avait entrepris d'installer, dans son organe favori, toutes sortes d'appareils de torture. Pas facile de trouver son style avec des grilles sur le palais. Mais qu'importait toute cette ferraille fasciste ! Il continuait à téter jusqu'à les rendre hors d'usage.