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Billet de blog 9 janvier 2024

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Sur un Air de Campagne (444)

Dans la famille de Maistre, je demande : le frère !

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Comme si je t'avais fait © Santangelo

Alors que je vis quasi-confiné, sous mes toits, dans mes campagnes, depuis plus de cinq ans, j'ai eu envie, en ce début d'année chargé de promesses de toutes sortes, de partager mon sort solitaire, par la lecture, comme d'habitude, avec des écrivains qui ont vécu des expériences similaires, même si elles furent de courte durée. Alors, allez savoir pourquoi, j'ai pensé à Joseph de Maistre, ce philosophe et théoricien de la Contre-Révolution, tant vanté par Antoine Compagnon, et par d'autres, de moins bonne compagnie et, en fouillant un peu, je suis tombé sur l'ouvrage qui convenait à ma situation de désespéré plein d'espoirs : « Voyage Autour de ma Chambre. » Un petit texte de 80 pages, divisé en chapitres de 2 ou 3 pages, eux-mêmes scindés en petits paragraphes. L'auteur y narre, avec un humour très contemporain et une ironie divinement mordante, un séjour de 42 jours dans sa chambre de la citadelle de Turin, en 1794, astreint à résidence suite à un duel, gagné. Exactement ce que j'espérais ! Et qu'importe si, après une lecture aussi attentive que plaisante, j'ai réalisé que mon si cher ouvrage (paru aux éditions « les Prairies numériques ») n'était pas signé de Joseph de Maistre, mais de son frère cadet, prénommé Xavier, soldat à la solde du Duc de Savoie, dont leur père était un haut dignitaire, avant qu'il ne devienne officier du Tsar et participe, entre autres, à la campagne de Russie, dans le camp adverse des troupes napoléoniennes. Ou, plutôt : tant mieux ! J'aurais été fort ennuyé de prendre autant de plaisir à la lecture d'un livre écrit par un esprit aussi réactionnaire que celui de l'aîné des de Maistre.

Tout est charmant, dans ce petit livre. Et si je dis « charmant » - qualificatif qui conviendrait mieux aux lettres de Madame de Sévigné qu'au récit d'un soudard – c'est que Xavier de Maistre marche sur un fil, tout au long du voyage, entre conte philosophique, confession autobiographique et roman, armé de son style impeccable et altier. Car il s'agit vraiment d'un voyage autour d'une chambre, de ses tableaux – car il fut aussi peintre – à son miroir – dont la description donne lieu à de très belles pages - ; de son lit à son bureau, en passant par la bibliothèque et l'âtre, dans lequel les seuls personnages sont le fidèle serviteur et la chienne. Certes le narrateur n'aime pas beaucoup les philosophes de son temps ; mais sa façon de les croquer est sans pareille, et ne sont-ils pas vraiment nébuleux et perdus dans leurs idées ? Certes il conspue les démocrates ; mais ne sont-ils pas ennuyeux à mourir ? Et, par-dessus le marché, il n'aime pas la Révolution (qui a tué son père) ; mais en cette année 1794, ne sommes-nous pas toujours, en France, en proie à la terreur ? Et, au final, toutes ces considérations, secondaires dans le texte, ne parviennent pas à gâcher le plaisir littéraire provoqué par un tel style. Un vrai dialogue, parfois hilarant, entre l'âme et la bête et aussi un récit de ses amours, qu'il a tout simplement préférées à l'action politique.

Une curiosité, donc. Un petit bijou, tel une nouvelle de Gogol écrite pas Diderot et corrigée par son terrible frère (qui le fit publier en 1795.) Pour finir par convoquer Platon, Périclès et Hippocrate, dans un songe, et remettre son aventure en perspectives. Ça doit être ça, la véritable insolence ! En tout cas, ça y ressemble drôlement !

Bien loin de celle que j'ai cherchée, en vain, dans « les Insolents » de Ann Scott, prix Renaudot 2023 et qui, lui aussi, raconte l'histoire d'un personnage isolé – dans une maison bretonne, cette fois – seule face à elle-même. Nous ne sommes plus ni en temps de Révolution ni en période de guerre, mais la pandémie de Covid sévit et l' héroïne, Alex, se remet de sa vie de junkie (héroïne) dans le Marais, pour tenter de se ressourcer et de trouver un second souffle, à presque 50 ans. Alex est compositrice de musique de films – elle vient de finir un Marvel – et elle cherche, tant bien que mal, à survivre à ses excès passés et à une vie brûlée, comme les chandelles de de Maistre, par les deux bouts. Mais la comparaison s'arrête là. Tant le roman est à la fois laborieux et bâclé, volontairement mal écrit, vide, plat, nul.

Si l'on considère que, quoi que l'on fasse, on a, au moins, une moitié de l'humanité contre soi, il faut penser à la meilleure manière de lutter : seul, en couple, avec un ami, en société ou en groupe. Alex n'a pas choisi ; elle s'est abandonnée à la dope en pensant exprimer une pure révolte, mais elle n'a fait que s'asservir à un produit qui représente le capitalisme le plus dur : la drogue ça coûte cher, ça rend accro, ça isole et, à la fin, il n'y a que les plus riches et les plus forts qui restent vivants. L'héroïne, dont Ann Scott essaie de dresser le portrait iconique, à coups de truelle, s'en est sortie, ou presque, mais on aurait préféré qu'elle succombe à une overdose, ou au jeu de la roulette russe de la page 70, pour échapper à une telle débandade, et à ces pages entières de questions, dont la vacuité se masque derrière l'absence de points d'interrogation, et d'autres de réponses toutes faites, en forme de listes, qui accroît encore leur bêtise. Mais pourquoi un prix Renaudot, pour ça ? Est-ce afin qu'elle s'achète la maison qu'elle décrit dans son roman, pour services rendus à l'économie des stupéfiants ?

Ainsi va le cours des lectures de celui qui demeure dans sa chambre ; entre grandes déceptions et petits plaisirs rares et, même cerné par la barbarie, il y aura toujours un texte pour en rire. Les lendemains de fête sont durs pour tout le monde... Et, si aujourd'hui, tout se vend, depuis toujours, également, même les histoires se soldent !

Santangelo

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