Sur un Air de Campagne (207)

Une paire de Sollers, comme un joyau... (Petit exercice d'admiration à la suite de la parution de deux livres de Philippe Sollers – environ 20 pages )

 

 

Après « Désir » l'an passé, Philippe Sollers, de son nom de naissance Philippe Joyaux, publie son autobiographie intitulée « Agent secret » dans la nouvelle collection « Traits et Portraits » au Mercure de France. Un très bel objet, avec sa couverture prune, un lettrage de Pierre Alechinsky, un papier presque glacé et un bon nombre d'illustrations. Dès le début, le ton est donné. Ce sera heureux ! « Qu'importe qui dit je », ce sera une belle histoire. Mais c'est parce que c'était vraiment une belle histoire. Où est Sollers ? Il faut du culot pour publier, à 85 ans, une autobiographie alors que l'on a écrit des dizaines de livres bâtis sur l'opposition et la complémentarité vie / œuvre et que l'on n'a jamais cessé d'inventer sa vie à partir de l'oeuvre et le contraire autant que l'inverse. Non, pas du culot ! Une malice d'enfant jamais éteinte. Et un cœur intelligent.

 

Sollers ? Un grand bourgeois, un écrivain avant-gardiste puis grand-public, un révolutionnaire, un maoïste, un grand éditeur, un journaliste, un critique, une créateur de revues qui comptent, un poète, un amant, un mari, un voyageur, un grand catholique etc. Et, pourtant, le goût du secret cultivé à l'envie. Une belle idée que cette autobiographie qui prouvera, encore une fois, on le sait avant de commencer, que les romans recèlent plus de vérité que les bios. La chanson douce d'un vieil homme qui a tout fait, tout connu, tout lu, tout écrit. Ce sera heureux !

 

Où en étions-nous avec Sollers ? Je l'ai lu. Pas tout, mais un bon nombre d'ouvrages. Même le premier roman, de facture classique, « une curieuse Solitude » plus ou moins renié par la suite. J'ai séché sur la complexité de « Drame » et du « Parc » mais, depuis que j'ai lu « Femmes », au style inspiré par celui de Céline, je suis fidèle. Il faut se souvenir de l'exergue de « Femmes. » Une phrase d'Hémingway. « Né mâle et célibataire. Possède sa propre machine à écrire et sait s'en servir. » Les mots sont importants, nous dirait-il. Une machine à écrire. Qu'est ce que c'est qu'une machine à écrire ? Une machine désirante, comme chez Deleuze ? Avec un devenir-écrivain total. Bien sûr que Sollers est une machine à écrire. Une machine sacrément performante, avec la régularité d'un métronome. Une petite musique qui ne s'est jamais éteinte. Car l'homme parle comme il écrit. C'est ça un écrivain à l'ancienne. Quelqu'un de tout entier consacré à l'écriture. Les mêmes mots, les mêmes envolées, en parole que dans les textes. Les mêmes jeux de mots, les mêmes digressions. Sollers une machine ? Avec Deleuze. Il préfère Barthes et Lacan mais Deleuze avait compris tous ceux-là. Machine désirante, célibataire, échappée de la guerre mondiale, de la guerre familiale, de la guerre des sexes. Une machine bien sûr. Bien avant l'invention de l'intelligence artificielle. « Mâle et célibataire », quésako ? Les mots sont importants. Il faut regarder à côté mais lire de face. Une machine célibataire bien sûr ! Lui qui a simulé la schizophrénie pour échapper à la Guerre d'Algérie.

 

Après la lecture de « Femmes » à vingt ans, je l'ai suivi presque chaque année, en le retrouvant parfois dans son rôle de ludion à la télévision. C'est un des rares écrivains à ne pas être ridicule à la télé. Parce qu'il a compris avec les penseurs taoïstes le caché / montré. M'as-tu-vu ? Mais non puisque ce n'était pas moi ! Entendez-vous ma voix ? Mais non, ce n'est que la chanson dont la musique est dans mes romans !

 

 

Pourquoi Sollers ? Nous sommes en 2021 et l'homme a 85 ans. Passé de mode, vraiment ? Il suffit de jeter un œil au livret, petit mais fourni, destiné à la publicité des livres de la seule grande librairie de mes campagnes, paru à l'occasion des fêtes de fin d'année. Et il suffit de prendre les courts résumés au hasard, dans la section « littérature française »

 

« Thésée part vers l'Est, avec ses boîtes de documents et ses enfants. Fuite en avant pour ne pas regarder son passé (…) il découvre un passé difficile à accepter. La réalité sombre de ses ancêtres se révèle »

 

Un autre, sur la même page... « Vita, vieille femme solitaire (…) retrouver les traces de ce père perdu. »

 

Un autre encore, toujours sur la même page, mais mis en évidence par un fond rouge... « Dans les paroles alternées du père et de sa fille (…) sans ce père, ce 'géant'. Absence qui rend l'exil intérieur plus fort. »

 

Tournons la page... « Alors qu'elle vient de perdre son père (…) un père plein de contradictions, alcoolique (…) un hommage émouvant et joyeux à ce père qu'elle aimait. »

 

Encore un autre, à côté, lui aussi mis en évidence par un fond rouge... « Nous sommes dans les années 70 (…) Son père vient de mourir (….) un road-trip. »

 

Un dernier, sur la page des plus recommandés.. « Au hameau des trois Filles Seules vivent (…) On prépare les 40 ans de Marion. Mais tout ne va pas se dérouler comme on le pensait. »

 

Et d'autres encore. Des pères de toutes sortes ! Des collabos, des tristes, des violeurs incestueux, des alcooliques, des salauds ordinaires.... Des pères, encore des pères, le plus souvent morts et des filles, encore des filles, le plus souvent déjà fanées... On n'en sort plus !

Pourquoi Sollers ? Mais parce qu'il n'a jamais cédé face aux modes des époques qu'il a traversées. Qu'il a toujours été à-côté, sans jamais se fourvoyer. Et que cette pléthore de petits romans familiaux merdiques commencent à emmerder sérieusement les lecteurs un peu plus exigeants ! Pourquoi Sollers en 2021 ? Mais parce qu'il est toujours l'un des seuls à tenir ses promesses. Et à honorer le contrat qu'il a passé avec ses lecteurs voilà plus de Quarante ans !

 

Il y a eu « la Fête à Venise », « une Vie divine », « la Guerre du Goût » - important le goût ! Et la guerre bien sûr ! - « les Folies françaises » et puis d'autres très bons livres encore avec « Passion fixe », « Studio » et « l'Etoile des Amants. » A chaque fois le plaisir de retrouver un style singulier entre tous et une forme sans cesse améliorée. Un système ?

 

Et puis il y eut « les Lettres à Dominique Rolin. » Et la révélation au grand-public qu'il avait une maîtresse depuis trente ans. Une maîtresse de 20 ans plus âgée, avec laquelle il n'a cessé de nourrir une correspondance fournie. Vous me croyiez papiste et bon père de famille ? Je le suis. Mais je suis bien plus encore ! Un adolescent vous dis-je ! Seize ans à tout jamais, comme Rimbaud ! Le Chiffre 3 bien sûr. Les Grecs, les Chinois et le catholicisme. Tout à la fois, mélangé et trié sur le petit tamis de l'orpailleur pour n'en garder que l'essentiel. Vous le croyiez agenouillé devant Jean-Paul II mais, au même moment, on l'a vu se baigner aux côtés de Mao dans le Fleuve Bleu ! N'y-a-t-il pas dans son œuvre un « Portrait du Joueur » ? Jouer avec les mots, les identités, les références et avec l'amour. Sur une machine à écrire, sans écran, sans possibilité de se tromper, comme en calligraphie. Et toucher du doigt l'infini...

 

«L'Infini » c'est le nom de la revue qu'il continue à diriger aux éditions Gallimard. Mais, avant, il y a eu « Tel Quel », aux éditions du Seuil. Une drôle d'histoire que celle-là ; lointaine déjà. Mais qui a compté dans l'histoire littéraire du XX ème siècle. Où ai-je lu l'histoire de la création de « Tel Quel » ? Je ne sais plus. Dans Nabe ? Et la course folle d'Edern-Hallier, déjà fou, pour essayer de lever des fonds en quelques jours à travers Paris. Pour réunir des auteurs qui n'ont en commun que l'amour des lettres et qui, sous d'autres latitudes, se seraient écharpés. Un adolescent vous dis-je ! Julia Kristeva, sa psychanalyste de femme l'a d'ailleurs théorisé. Dans « les nouvelles Maladies de l'Âme », elle publie un texte très directement inspiré par son mari d'écrivain pour nous dire que l'écrivain était celui qui avait conservé intacte sa part adolescente pour écrire son Idéal du Moi. Un beau texte. Et une belle femme. Ils ne sont pas si courants les psychanalystes qui osent employer le mot « âme. » Les mots sont importants. Un adolescent vous dis-je !

 

Ludion. Action, réaction. Allumez les lampions, Monsieur Sollers donne un nouveau bal ! Le prochain sera encore meilleur que le dernier. Ce sera encore la fête à Venise. Un petit bal secret, Yalta de la poésie dans lequel il tient tous les rôles, accompagné par des nymphes sorties d'un tableau de Poussin. Nous danserons sur du Mozart et chanterons sur du Bach. A moins que l'on ne retienne des Variations Goldberg que les petits ahanements de Glenn Gould. Grognements sacrés de plaisir sublime. Torpeur de laquelle on sort grâce à la légèreté d'une bouteille de Sauternes – un vin de chez lui. C'est toujours le même bal joyeux. Eternel retour du même. Sollers nous promet un prochain roman ; on le lira avec beaucoup de joie simple et de plaisir raffiné.

 

Ouvrons « Agent secret », l'autobiographie parue il y a quelques jours. Sollers nous dit : c'est la guerre, il faut résister, cultiver sa vie en secret, dissimuler ses intentions profondes, apparaître quand personne ne regarde et ne montrer que ce qu'ils croient obscènes mais qu'on sait chargé de pureté. C'est la guerre. Résistons avec lui en célébrant l'écriture, la lecture et l'amour des femmes et des singularités sous toutes ses formes. Caché / montré. Dedans / dehors. Lire et écrire. Parler beaucoup pour ne dire que l'essentiel. Sollers croit toujours en la jeunesse. Ce vieux monsieur est un jeune homme. Un jeune homme en guerre contre les scléroses, les mollesses, toutes les vulgarités, toutes le vérités mensongères de l'époque.

 

« Reprenons. Lorsque que quelque chose d'essentiel se passe, le temps est là et a tendance, en suivant la courbure de l'espace-temps, à devenir infini. » Qu'est ce que ça veut dire ? Il faut relire. Même les mêmes phrases. A l'infini. Ecrire debout pour ne pas tomber de sa chaise en se faisant tirer dans le dos. Ils veulent jouer au casse-pattes ? Changer de pied d'appel et sauter sur une nouvelle idée. Ils essaient de me faire tourner sur moi-même ? Je m'accroupis en dansant la capucine et je rebondis en une polka endiablée. C'est le temps de l'écriture....

 

Dans « le Figaro », le week-end dernier, cette phrase de Renan : « Nous vivons de l'ombre d'une ombre. De quoi vivra-t-on après nous ? » Qu'il est plaisant d'écrire dans l'ombre de Sollers – lui qui étincelle dans l'ombre des grands pour éclairer nos ténèbres. Un passeur, aussi, bien sûr. Assumé comme tel !

 

On me dit qu'il est indécent de célébrer le talent des autres. On me répète que je me fourvoie, voire que je m'humilie, dans mes petits exercices d'admiration de quelques contemporains. C'est qu'ils ne sont plus si nombreux, ceux que j'admire. Alors j'encense, et même en chansons ! Je réponds qu'il n'y a pas péché plus mortel que la médisance envieuse des scribouillards patentés. Il y a quelques semaines, j'ai reçu une nouvelle réponse négative suite à l'envoi d'un manuscrit dans une grande maison d'édition. Une lettre-type, avec ces quelques mots à la main : « Tout cela ressemble à un journal égoïste loin de ce que nous publions... Désolée Sollers a un enfant trisomique la maman est Julia Kristeva. » Je n'ai pas compris. Puis j'ai cru qu'elle parlait de moi. En lisant « Agent secret » j'ai compris qu'elle avait eu vent bien avant moi de la parution de ce livre. Mais il n'est pas du tout trisomique. Pourquoi cette rage dans la mesquinerie de la part de ces gens-là ? Je ne serai sans doute jamais un écrivain français. Puisqu'ils ne savent que détruire ce que les autres ont fait mieux qu'eux. Sollers a célébré les grands vivants et les grands morts durant toute sa vie. Aussi bien Lacan que Freud. Aussi bien Barthes que Nietzsche. Aussi bien Rimbaud que Rimbaud...

 

 

Un nouveau coup d'oeil sur le prospectus de ma librairie préférée (puisqu'elle est la seule...) A la page « Musique » à présent. « Pour la première fois dans un même ouvrage 250 disques sélectionnés par vingt journalistes pour le plus grand bonheur des mélomanes (…) Cinq grandes parties le composent : musique ancienne, baroque, classique, romantique et postromantique, XX è siècle. » Nos contemporains n'ont de cesse de vouloir tout savoir sur tout en fournissant le moindre effort. Encore l'influence de l'Internet. Pourquoi vouloir en savoir plus sur 250 disques de grande musique si l'on est incapable d'écouter les « Variations Goldberg » et de comprendre ce que sont des variations ?

 

A côté, sur la même page ; Billie Eilish. La biographie non officielle. « Billie Elish est un phénomène : catapultée sur le devant de la scène à quatorze ans, elle triomphe en 2020 , alors âgée de dix-huit ans, en remportant cinq Grammy dans la même soirée ! (…) Ce livre retrace l'incroyable parcours de la nouvelle icône de la pop. » ça laisse sans voix. Surtout lorsque l'on a eu la curiosité d'aller voir un peu du côté des textes de la star. Un délire mêlant le rap féminin à la théorie du genre...

 

Ouvrons « Agent secret. » La voix est là. Vieillissante mais toujours fidèle à elle-même, dès les premières lignes. C'est important les premières lignes. « Contrairement aux apparences, je suis plutôt un homme sauvage, fleurs, papillons, arbres, îles. » Un homme sauvage ? Lui, le parangon de l'homme civilisé du XX è Siècle ? Un homme sauvage, vraiment ? Moi je suis un homme sauvage.. Mais Sollers ?! C'est qu'il a ses cachettes, ses cabanes de trappeurs où boire avec des femmes élégantes friandes de culture classique au clair de lune, sa maison de Ré héritée de ses parents, qui dirigeaient une usine à Bordeaux avant la faillite, dans laquelle il cuisine peut-être des entrecôtes aux cèpes, accompagnées de Haut-Brion. Une fois de plus, il convoque la mort pour la regarder en face et mieux la nier.

 

« Reprenons. Lorsque quelque chose d'essentiel se passe, le temps est là et a tendance, en suivant la courbure de l'espace-temps, à devenir infini. » L'infini encore. Comme si c'était la création dont il est le plus fier. Cette revue qui a succédé à « Tel Quel. » Au sommaire du premier numéro, en hiver 1983 ; Philippe Sollers bien sûr, Norman Mailer, Julia Kristeva, Alain Finkielkraut, René Girard, Marcelin Pleynet, Pierre Guyotat et d'autres. Excusez du peu ! L'infini appétit de textes peut-il conduire à l'éternité ? L'éternité ? Mais est s'en est allée avec le soleil. Ne l'a-t-il pas souvent répété ? L'infini ; une notion du XX è siècle. Le concept survivra-t-il à la révolution numérique ? Internet ce n'est pas l'infini, c'est le « tout tout de suite » hurlé et matraqué par deux générations analphabètes. Pour comprendre le concept d'infini, dans le Vieux Monde, on lisait les philosophes en finissant par Heidegger. Et l'on tentait d'apporter sa petite pierre à l'infini de la littérature. Pour faire entendre sa voix dans la masse informe des textes de l'Internet, que faut-il lire ? Que fallait-il dire ? Et à qui ? Les mots sont importants. « La courbure de l'espace-temps » ? Et si c'était la courbure d'un dos féminin entrevu au coin d'une rue il y a dix ans ? Qui sait ? L'infinie profondeur du regard vairon de sa mère dans la grande maison de Bordeaux ? L'infinie tendresse des femmes pour les hommes joyeux ? L'infinie douleur de la perte ?

 

Sollers en agent secret. Comme un enfant. Toujours le cache-cache, comme le dimanche dans l'usine familiale – deux sœurs qui ont épousé deux frères – lorsque ses sœurs aînées le cherchaient. Le cache-cache avec Julia et Dominique, encore. Le cache-cache des narrateurs de ses romans. Un enfant vous dis-je !

 

Plus loin : « C'est ce que je fais, une défense constante. Pour rester libre. Personne ne sait tout ce que je fais, et ce que je suis en train d'écrire. Ma façon de lire, organisée militairement échappe absolument à tout contrôle. » Que dire de ça à l'époque du triomphe de Google ? On aurait aimé en savoir plus sur cette façon de lire, nous qui sommes toute la journée sur nos écrans, aidés par des logiciels dans l'écriture. Mais la question c'est surtout : que lire ?

 

Et bien, toujours les mêmes. Les Grecs, les Lumières et les suivants. Poètes et philosophes. Voltaire, Nietzsche, Rimbaud etc. Sans oublier les Bordelais : Montaigne et Montesquieu. Les mêmes, mais à sa propre façon. Singulière. Continuer à s'abreuver aux courants des Classiques et tenter de les éclairer à l'aune des techniques du XXI è siècle. C'est cela, lire Sollers. Reprendre goût à la lecture, au

jeu, aux jeux d'écriture et croire à nouveau au cache-cache amoureux. Ce sera une histoire heureuse ! Dire que c'est un homme de 85 ans qui a l'exclusivité de ce discours en France en dit long sur l'époque ! Sollers ne mourra pas : je m'en souviendrai !

 

 

Retour au petit livret publicitaire de ma librairie. A la page « Découvrir le monde. » Un livre intitulé « Marcher à Kerguelen » Est-ce toujours de la République en marche, si loin de l'hexagone ? Deux livres sur les sites industriels et les villages remarquables de France. « Une nouvelle collection déclinée des fameux guides verts. » Rien de nouveau sous le soleil. Et au soleil, qu'y-a-t-il de nouveau dans le déferlement continu du tourismes de masse ? Et puis un livre dans l'air du temps, sur la même page. « Prendre la Route – dans un savant équilibre entre voyage et travail, ces nomades modernes sont en quête de nouvelles expériences et cultures. Prendre la route est une passionnante collection d'aventures au grand air menées par ceux qui ont laissé derrière eux le train. » En quête de nouvelles expériences, vraiment ? Nomades modernes ? Mais qui sont ces gens ? Mais tout le monde. Tous ces gens qui passent des heures, au bureau ou dans la voiture, à préparer leurs prochaines vacances au bout du monde en surfant sur leurs smartphones. Prendre la route ? Mais n'est-elle pas encombrée depuis fort longtemps ! Et même pas un livre sur l'Italie pour faire plaisir à Sollers ! Des singularités et des rencontres singulières ; voilà ce qu'a recherché l'auteur depuis toujours. Sollers est vivant et ils sont déjà morts !

 

 

Enthousiasmé par ma lecture de l'autobiographie dans ce bel objet littéraire, j'ai voulu en savoir plus sur la vie de Sollers. Encore un peu plus. Et je me suis logiquement tourné vers le roman paru l'année dernière, que j'avais laissé derrière moi, et qui s'intitule « Désir. » Tout un programme sollersien.

 

Louis-Claude de Saint-Martin a droit à trois lignes dans mon Petit Larousse déjà ancien. « Ecrivain et philosophe français né à Amboise (1743 – 1803) Il contribua à répandre l'illuminisme et l'occultisme » Louis-Claude de Saint-Martin fait l'objet-sujet du dernier Sollers paru en 2020. On le surnommait « le Philosophe Inconnu. » Cet homme plus que secret a tout vu, tout lu, tout compris, en suivant une illumination primordiale. Il a participé à la Révolution Française et se promène avec un petit mot de la main de Robespierre – sauf-conduit qui ouvre toutes les barrières et toutes les portes et qui l'a emmené partout où le monde était en train de se faire. Il a perdu forme humaine en 1803, mais a continué à agir secrètement aux quatre coins du globe.

 

Une nouvelle fois, Sollers se glisse dans la peau d'un écrivain et s'approprie la substantifique moelle de son œuvre pour le plaisir du jeu et la fête de l'esprit. Sollers est drôle. On le savait. Mais il se surpasse dans cette exégèse de l'auteur de « l'Homme de Désir » et du « Ministère de l'Homme-Esprit. »

 

Nouvelle petite balade autour des ruines de l'abbaye, entre deux petits chapîtres de « Désir », pour prendre le soleil. Impossible de savoir ce que j'ai vu nager dans l'étang, quand je me suis reposé sur le petit banc. Une loutre, une poule d'eau, un rat musqué, un ragondin ? Qu'importe, j'ai continué mon petit tour solitaire, avant de revenir vers les restes de l'abbatiale. Qui étaient-ils ces constructeurs habités du Moyen-Âge pour connaître ces lieux qui conserveraient leur patrimoine jusqu'à nous ? Qui étaient ces maîtres de l'Ancien Monde ? Peut-être tout simplement des lecteurs et des déchiffreurs d'énigmes....

 

« En Révolution, une semaine de désir peut valoir vingt ans. En Régression, une année d'ennui s'étend sur un siècle. » Combien de millénaires perdus depuis la crise du COVID ?

 

L'alcool, la drogue, la pornographie tuent le désir. Pour le rallumer, il faut aller chercher du feu sacré dans les secrets des maîtres anciens et dans les techniques des alchimistes savants d'avant la chute de l'individu. L'alchimiste transforme le plomb en or. Le philosophe redonne vie aux désirs détruits par la civilisation. Avec Sollers en Philosophe Inconnu, j'espère encore un printemps festif après la longue nuit de la pandémie. Mais la jeunesse est-elle encore assez jeune pour désirer ? On ne pourrait que lui conseiller de se plonger dans n'importe quel roman de Philippe Sollers pour se régénérer auprès des grands esprits et des grands styles.

 

Et, soudain, sur mon smartphone connecté à un site de lingerie féminine haut-de-gamme : un gros cul. Un de ces culs comme on en faisait avant, mais qui ne trouvent plus leur place dans les images vendues par le spectacle. Une courbure dans l'espace-temps. Mais je la connais, celle-là ! C'est Monica ! Le temps devient infini. Mais oui, là sur ce site de lingerie de luxe, Monica. Je l'ai rencontrée l'an passé à Paris, au Café de la Mairie, devant Saint-Sulpice. Un sacrée singularité. Mais que fait-elle là avec son derrière non-conforme à vendre du tissu qui ne vaut que par ce qu'il montre ? J'ai failli partir pour Rome avec elle. Que ne donnerai-je pas pour retrouver le goût de ses baisers brûlants ? J'aime embrasser. Un adolescent, vous disai-je. Je ne connais rien de plus révolutionnaire qu'un couple qui se roule des pelles à l'envie au milieu d'une foule. Monica ! Bonté divine ! Dieu qu'elle est belle ! Nous avions parlé de Bourdieu devant un cappuccino. Car elle était de la campagne, comme moi, mais italienne.

 

Je reprends ma lecture et je repense, non sans humour, au temps où je devisais précieusement des problèmes du monde sur les forums sans âme les plus retirés du Web. Moi aussi j'ai habité dans l'esprit du Philosophe Inconnu sous une multitude d'identités, d'avatars, de pseudonymes ! Reviendra-t-il me visiter bientôt en rêve comme il le fait avec Sollers ? Un homme du XVIII è siècle vous dis-je ! Un alchimiste de 200 ans !

 

De la dénonciation du spectacle permanent en passant par les nouvelles identités sexuelles et les techniques du vivant, le Philosophe-Sollers continue à analyser la situation, pour tirer son épingle du jeu, et le désir de sa mémoire. Comme avec d'autres avant, il réussit à habiter vraiment le corps du Philosophe Inconnu pour évoquer la guerre perpétuelle sur les théâtres d'opérations sans cesse renouvelés par la lumière médiatique. C'est que le Philosophe-Sollers a un système. Un système littéraire, philosophique et poétique avec lequel, depuis des années, il parvient à toujours se renouveler en se répétant – à la manière de Bach dans ses toccatas.

 

Retour sur mon site de petites culottes et de soutiens-gorges. Il faut que j'en ai le cœur net ! Mais non, la rencontre singulière ne se fera pas, la courbure de l'espace-temps se désagrège. C'est une erreur, ce n'est pas ma Monica. Curieux, tout de même, de montrer de telles fesses de nos jours ! Passons. Je la reverrai un jour, quand les Dieux le voudront, quand je serai prêt. « Antidote puissant au délire : le désir. »

 

Une femme, le plus souvent musicienne ou artiste, un auteur de génie ou un génie méconnu qui accompagne leur liaison secrète et le défilement des images pour mieux dénoncer tous les clichés, les idées toutes faites et les lieux communs de l'époque. Et le Philosophe-Sollers passe des caresses à l'invective et des ors d'une cathédrale baroque aux sentences révolutionnaires. Il a son système et chaque fois pourtant le lecteur fidèle se laisse prendre par la magie de ces romans qui n'en sont pas. Cette fois-ci, la jeune femme est juste évoquée au début, mais n'apparaît pas par la suite. Dans un système qui marche, il n'y a pas de règles...

 

Le Philosophe-Sollers devise de poésie. Le Poète-Sollers s'attaque à la télévision et l'écrivain a pour tache de relier le tout à la sauce singulière de la petite musique. Sollers a un système qui « tient le système. » Il joue de ses orgues grandioses depuis des décennies. « Le Désir » finit par un regard en coin de la Mort, pour mieux la regarder en face et la nier et puis cette phrase : « Le cœur peut s'arrêter, la pensée vivra. »

 

Moi aussi, comme le Philosophe Inconnu et Sollers, je cherche à rester fidèle à mes lectures illuminées...

 

 

Il y a quelques semaines, mon petit-neveu âgé de cinq ans m'a offert un autre dessin, encouragé par le fait que le précédent était accroché au mur de mon appartement. Des vagues et deux inscriptions : « Arme – Armel. » Quoi de plus révolutionnaire que cette arme-Armel ? Quelle réflexion philosophique saurait construire autant de puissance que ces deux mots inscrits l'un à la suite de l'autre ? Je ne peux que lui souhaiter un monde où les écrivains comme Sollers résisteront encore aux vendeurs de Mort.

 

Et quelle plus belle fin pour une autobiographie écrite à 85 ans que ce « Ëtre un oiseau. » ?

 

 

 

 

Santangelo

 

 

 

 

 

 

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