Il y a longtemps déjà, à chaque rentrée littéraire en fait, depuis trois ou quatre ans, que je me promets de lire un nouveau Yann Moix, dont j'avais beaucoup aimé le premier roman, en 1997 ou 1998, « Jubilations vers le Ciel », avant d'être déçu par les suivants, refroidi par le film « Podium » - qui raconte la vie d'un sosie de Claude François - et finalement fâché, après quelque passage gratiné, à la télévision, ou la recension d'une quelconque frasque, dans la presse, je ne sais plus bien, bref : je n'avais pas le cœur à ça. Et puis, cette année, allez savoir pourquoi, tout à mon loisir, face au manque patent de romanesque dans les romans, et de littérature dans la rentrée littéraire, j'ai eu envie de m'attaquer à son journal, qui vient de paraître, dans un silence de cathédrale, retraçant sa vie, au jour le jour, et couvrant la période allant de juin 2016 à juin 2017, du temps de sa chronique hebdomadaire dans « On N'est Pas Couché », le samedi soir, intitulé « Hors de Moi » et paru en « Bouquins », sous la forme prometteuse d'une brique de papier fin de 1200 pages. (Dire que j'ai préféré ce pavé, aux 1600 pages de « Naissance », Prix Renaudot, il y a quelques années, par pure paresse, serait pure vilénie.) Je savais qu'il avait fait de la télé, à cette époque, même si je ne le regardais pas, tout occupé à faire ma guerre de Syrie en psychiatrie, mais j'ignorais presque tout de son succès médiatique, de son accession (chute?) au rang de people, construit, depuis lors, sur les bases d'un talent d'écrivain sûr et certain.
À la rubrique « commentaires », sur Amazon, il se classe honorablement, par le nombre et la qualité des avis – entre les auteurs de best-sellers et les écrivains de réputation – et, sans surprise, c'est son roman autobiographique, relatant son vécu d'enfant martyr, dans lequel il crache, comme il l'avait déjà fait, dans les médias, sur ses horribles parents, dont il souhaite la mort publiquement, qui le hisse au niveau des premiers, sans que l'on sache s'il y perd la reconnaissance due aux seconds.
Un sommet à gravir, donc. Et je n'ai pas été déçu. À dire vrai, je viens de passer une dizaine de jours, entre lecture acharnée, ennui et dégoût de la vie, dans le cerveau de Yann Moix et, si le vacarme des tronçonneuses, des tondeuses, des débroussailleuses et la violence des coups de marteau, qui accompagnaient mon activité favorite, n'avaient pas réussi à m'abattre totalement, j'eus bien de la peine, par moments, à choisir entre les deux maux, m'astreignant (quel idiot je fais!) le plus souvent, à une lecture bruyante, avant que de profiter du silence éphémère pour ne rien faire. Comment dire ? Je ne sais pas...
Pour relater une expérience comme celle-là, je ne vois que le fragment, la pensée notée sur le vif, la tentation de l'aphorisme, la critique en lambeaux, les avis morcelés. Il est des écrivains qui ont des choses à dire – sur la vie, la mort, la coiffure... mais aussi sur Daech, les incivilités, leurs semblables et, bien sûr, sur les Juifs... - et ces auteurs-là, contrairement aux écrivains reclus, n'écrivent jamais le même livre ; leur graphomanie se révélant indocile à un style qui change aussi vite que leur pensée kaléidoscopique, et que les chaînes de leur téléviseur ; et qui finissent souvent par lâcher la bride, après maintes tentations de maîtriser leur prose prolifique, en arrivant même à dégurgiter sans gêne. Le fragment. On l'a dit. Il n'y a que ça. Bien. Soit :
Pourquoi faut-il que Moix, qui pourrait être un (très) bon écrivain, désire tant devenir un mauvais journaliste ?
Il y a Moix, Moy, Moi et Moask... à la fin du pavé, j'ai réalisé que je prononçais son patronyme de la même façon que son ami, délégué de la Corée du Nord à Paris : « Moakx. » Faute de goût ?
Il existe une jouissance de la laideur. Et une perversité particulière, rare, qui consiste à toujours montrer son mauvais profil. (Cf la photo de couverture.)
Il faut un talent certain pour manifester, dans les portraits que l'on brosse de ses amis et contemporains, plus de drôlerie que de méchanceté. Sans équivoque, l'auteur possède ce talent-là. À en pleurer de rire, parfois.
Et sinon, ça va la morale ?
Se contempler dans ses détestations et faire mine de ne pas se reconnaître.
Qui aurait parié que Yann Moix méritait à être connu ?
Après avoir endossé le costume de Casimir, pour la plus grande joie, légèrement régressive, de son lecteur, puis celui de Cloclo, provoquant les rires des spectateurs, Moix revêt ici la panoplie complète du Grantécrivain. À ma grande stupéfaction. (Manque de quoi ? Trop ?)
On ne peut pas haïr un sale gosse, surtout s'il continue, une fois arrivé dans les cimes convoitées, à se foutre de la gueule du monde et, en sus, en pleine lumière.
Mais comment se hisser au niveau de la grande métaphysique, lorsque l'on bâtit sa réflexion sur des figures de style ? Une pensée qui glisse sur les idées, imperméable, doubtproof, plaquée sur une grille préétablie, composée de schémas littéraires et de jeux de langage, dans lesquels il fait entrer, au forceps, ou au marteau (on y revient) des éléments de la réalité.
L'intranquillité et l'angoisse existentielle, qui favorisent l'étincelle de la création, par frottement, reposent sur une certaine tension intérieure. Mais, à trop vouloir mettre de l'huile (philosophique), sur le feu (littéraire), pour admirer les flammes, on finit par dire tout et son contraire, et par écrire des choses qui, au lieu de s'opposer de manière féconde, en viennent à s'annuler, plutôt que de s'éclairer. Et la force de la contradiction se perd en une pyrotechnie dérisoire.
1200 pages, c'est long ! Surtout au milieu... (Et à la fin, aussi.)
Peut-on tout pardonner à un écrivain qui possède, à ce point, le génie de l'enfance ?
Peut-on avoir des émotions intellectuelles ? Un certain humour, peut-être...
Tous les diables médiatiques sont-ils les instruments d'une volonté politique qui les dépasse ?
Il faut bien du courage pour se présenter, dans un journal, telle une cible de fête foraine, que les enfants rêvent d'atteindre, dans le mille, avec une carabine à air comprimé, au canon tordu, pour décrocher la plus grosse peluche ? (Ours ou orang-outan ?)
Lorsque l'on déteste, à ce point, ses géniteurs, est-on forcément un 'fils-à-mémé' ?
Tous ces « écrivains » qui crachent, pleines pages, sur leurs familles, parce qu'ils n'ont aucun souvenir de leurs enfances ! Prisonniers à jamais de leur adolescence acnéique... (os à ronger.)
Pour masquer les réminiscences, rien de tel que les citations !
Parfois, on devine, dans ce fatras empreint de religion, que Moix se saisit, au hasard, des livres, dans la bibliothèque de ses amis, dont il ouvre des pages, et en recopie des extraits, croyant qu'il a à faire à la volonté divine.
On n'est jamais autant à découvert que dans l'exercice de critiques véhémentes. (Ceci vaut également pour moi....)
Philosopher à coups de marteau, comme disait l'autre. Et pourquoi pas écrire à coups de menton ?
Il y a de très grands écrivains auxquels il ne manque que l'humour. Moix a beaucoup d'humour, mais il lui manque (presque) tout le reste pour être un très grand écrivain.
Chercher en lisant sans arrêt, en scrutant entre les lignes, en analysant le blanc des mots, en se frottant aux grands textes, tout donner à la lecture et à son caractère sacré... faire appel à Levinas, Benny Lévy et Rosenzweig... est-ce suffisant pour devenir Juif ? (Moix ne met pas la majuscule...)
Un journal de conversion qui, à force de glose et de gnose, frise, sur la fin, le délire antisémite...
Et, avec ça, malgré tout, la tranquille assurance d'un enfant béni par l'époque, que rien ne peut atteindre, que personne, sinon son amoureuse, ne peut troubler.
Comment faire lorsque l'on ne se reconnaît que dans les défauts de ses contemporains ? Dieu ?
Nomadisme glacé. Avoir les femmes que les autres désirent, faire des voyages pour le simple plaisir d'un selfie qui en jette, parler dans des émissions à scandales, écrire à l'épate.
Ne pas écrire pour le lecteur à ce point ! Sadisme ?
Tenter de faire rire en se plongeant le visage dans des tartes à la crème, et se peindre en anti-héros, ça ne peut pas fonctionner si, dans le secret de son âme, on se voit, bel et bien, comme un (super) héros de l'époque.
« Hors de Moi ». Un journal intime trop mince. Un journal métaphysique bien trop confus. Un journal littéraire et mondain très drôle. Un journal politique à l'andouillette. Un journal médiatique inexistant. Un journal historique parfois passionnant. Un drôle d'objet, assurément.
Et, malgré tout, au bout de cet interminable tunnel, bientôt le prochain tome de ce journal. Il pourrait s'intituler : « Un autre Moix » ou « Pourquoi pas Moix ? » ou « C'est tout Moix » ou encore « C'est encore Moix! »
Santangelo