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Il avait connu le pire et, cependant, il n'avait jamais réussi à le dire. Il lui semblait même qu'il n'arrivait plus à y croire. Et c'était bien ça, le pire : être incapable d'exprimer justement la vérité qui avait marqué sa chair et, en étant capable, parfois, de ne jamais être compris, ni cru. Dans cet espace qui s'ouvrait comme un gouffre entre son ressenti tragique et l'indifférence légère de son entourage, tout entier engagé dans la vie, il en était arrivé à jouer faux au plus profond du désespoir. Ce décalage métaphysique provoquait en lui les derniers soubresauts de son désir fondamental d'honnêteté, ne pouvant même pas se muer en colère, encore moins en violence. Il avait bien tenté, à l'acmé de la souffrance morale, de prendre ses proches par le col pour essayer de partager sa douleur mais, alors, le sentiment de son ridicule l'avait mordu de façon cuisante. Il n'arrivait plus à pleurer pour avoir pratiqué les pleurs solitaires trop intensément, et les médicaments ne suffisaient plus à l'assommer, ni à l'endormir, lors qu'on lui avait promis l'oubli chimique. La parole n'était jamais venue, ne pouvait plus advenir. Ce 'paradoxe du mauvais comédien' face à la tragédie était bien le comble de la comédie sociale. Il ne savait pas que la plupart des victimes jouent mal. Mais il comprenait qu'en persistant à vouloir dire son théâtre intime, c'était lui qu'on allait finir par enfermer. Dans ce monde, il fallait être fou pour vouloir obtenir la justice. Il avait décidé de ne rien pardonner et de ne rien oublier. Il allait travailler à écrire sa mémoire en feu. La littérature, dès son plus jeune âge, lui avait appris ce qu'était le mal ; il allait devenir écrivain ; c'était la maladie qu'il avait choisie. Il avait échoué à jouer le rôle de la victime ; il allait devenir acteur d'un passé souverain.
(On est tous victimes de quelque chose ou de quelqu'un. Ce constat fait, il s'agit d'en faire quelque chose pour tenter de devenir quelqu'un... Toutes les enfances sont foulées, toutes les prime-jeunesses brisées. Et chacun travaille à recoller les morceaux.)
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Il l'appellerait Pégase et il écrirait de la grande littérature ! Il vivrait libre en parcourant le monde ! Il serait un grand poète ! En rangeant le Piaggio Ciao dans la remise, à vingt-trois heures passées, il était à la fois rompu et euphorique. La journée avait été grandiose. Il leva le nez au ciel étoilé et sentit sa tête tourner un peu. Il était envahi d'une joie indicible, toute nouvelle, l'impression d'appartenir au Grand-Tout, un sentiment océanique : il avait goûté à la véritable liberté pour la première fois de sa courte vie.
Ça faisait deux mois que le cyclomoteur attendait qu'il eût l'âge de le piloter. Il avait travaillé beaucoup, dans les champs, avant de recevoir son salaire sous la forme de cet engin dont il avait rêvé. Il attendait, rutilant, dans la grange mais, à l'occasion d'un petit voyage de son père à un salon, sa mère lui avait permis de l'essayer, avant que l'anniversaire de ses quatorze ans ne marquât la première borne de l'âge adulte.
Il se souvenait d'avoir lu, au collège, l'histoire de Bellephoron tuant la Méduse et du cheval ailé qui lui avait permis de conquérir le cœur de la fille du roi de Lydie. Pégase c'était un joli nom pour un vélomoteur, mais il convenait de le garder pour soi.
En quittant la petite ferme, en cette fin d'après-midi chaude de la fin août, il était plein d'un espoir tout neuf. Il avait décidé, pour sa première virée, de rendre visite à ses grands-parents, avant la rentrée à l'internat, à quelques quarante kilomètres du domicile de ses parents. En enfourchant le Piaggio, comme il l'avait fait chaque jour de l'été, sans le démarrer, il s'était aperçu que ses pieds ne touchaient pas le sol lorsqu'il s'asseyait sur la selle en cuir. Mais qu'importait sa taille ; il n'avait pas eu de mal à le dompter, son cheval sauvage.
En passant sur le grand pont qui marquait la séparation entre les deux petits pays, il s'était rendu compte que le moteur pétaradait et avait laissé le vent lui fouetter le visage, engoncé dans son casque à visière. Sa solitude aventureuse tenait de la béatitude. Il avait longé la route de la corniche, suivant le cours de la rivière jusqu'à la mer, et un sentiment de fierté l'avait dominé dans ce paysage de paradis dantesque. Il s'était mis à crier : avanti ! Avanti ! Le compteur marquait trente-cinq kilomètres-heure mais il avait la sensation de piloter une moto de compétition. Il ne savait pas très bien d'où lui venait cette expression de 'Dolce Vita', ni ce qu'elle signifiait, mais il lui semblait qu'elle était de circonstance et que c'était un beau programme. Lorsque les voitures le doublaient, il baissait un peu la tête, comme pour profiter de l'aspiration et prendre un peu plus de vitesse encore.
Le repas chez ses grands-parents s'étaient tenu dans une bonne humeur grisante. Il se sentait pousser des ailes et il raconta plusieurs anecdotes pour les faire rire. Ils avaient mangé du soufflé au fromage avec du jambon, et avaient regardé un peu la télé. En partant, sa grand-mère lui avait glissé un billet dans la main : « Pour faire le plein de ton cyclomoteur... » Il ne regarda pas immédiatement la somme, le serrant dans la paume de sa main et attendit d'être seul. Deux cents francs ! Il allait pouvoir s'offrir ces mocassins à glands qu'il avait repérés dans une vitrine du centre-ville. Elle l'avait également chargé d'emporter des œufs de ferme à sa mère, qu'il cala sur le porte-bagages avec un tendeur, dans une cagette.
Sur le chemin du retour, dans l'obscurité illuminée par le ciel étoilé, il lui était venu une drôle d'idée. Il voulait savoir si on pouvait rouler sans le phare. Il avait attendu d'être seul, sur la petite départementale, pour couper l'alimentation de l'ampoule. Après plusieurs tentatives, il avait roulé dans le noir avec le sentiment d'être un héros de la mythologie. L'ombre des grands arbres se confondait avec les talus et il faillit plusieurs fois tomber dans l'ornière des fossés, croyant deviner des obstacles qui n'étaient qu'imaginaires. Mais sous un ciel pareil, avec quelqu'un tel que lui, sur son cyclomoteur tout neuf, il ne pouvait rien lui arriver.
Il rangea le Piaggio dans la remise, sans faire de bruit, et rentra se coucher, sans oublier de déposer les deux douzaines d'oeufs dans la cuisine. Il l'appellerait Pégase et il écrirait de la grande poésie. Il voyagerait à travers le monde, loin de sa petite vallée, et accomplirait de grandes choses. Avanti ! Avanti ! Ciao a tutti !
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Les premiers temps au lycée furent baignés de cette aura virginale qui lui avait permis de triompher au collège, et de recevoir les félicitations au Brevet et, pour lui et sa famille, ça voulait dire beaucoup. Le jour de la rentrée dans cet internat bien plus important et plus impressionnant, par la taille et la réputation, on avait voulu les diriger, lui et sa mère, portant sacs de voyage et couvertures, vers le dortoir des filles. Son visage angélique et son aspect fluet, sous une tenue sportive unisexe, étaient passés pour de la féminité. Chez ces catholiques, malgré les représentations historiques, les anges ne se conjuguaient pas au masculin. Mais ils n'avaient pas pris la mouche et avaient trouvé, dans le remue-ménage des arrivées et le brouhaha des adieux, le bon lit et la bonne classe. Durant les semaines qui suivirent, il avait pris ses aises dans les premiers rangs et levé le doigt pour répondre. Il s'était fait petit dans la cour et s'était endormi parmi les premiers au dortoir. Il avait sympathisé avec de bons éléments et avait gentiment participé aux jeux obligatoires. Tout ça avec le plus grand naturel. Et puis, comme une tornade en plein été, la puberté avait dévasté son existence en quelques semaines à peine. Presque du jour au lendemain, après deux premiers trimestres princiers, il avait troqué le rôle de l'élève exemplaire pour le statut de clown perturbateur. Des poils avaient poussé et des boutons bourgeonné sur sa peau diaphane. Des désirs inconnus l'avaient tenaillé et des envies inavouables l'avaient oppressé. A présent, il ne se plaçait plus instinctivement au premier rang et ne levait pas le doigt sans réfléchir. Il ne s'endormait plus dès l'extinction des feux et ne conversaient plus avec la même aisance avec les petites bourgeoises, qu'il avait toujours préférées aux paysannes. Il avait perdu la grâce. Il allait lui falloir concilier les poussées hormonales et les aspirations toujours aussi prégnantes à la pureté, et maîtriser autant que faire se pourrait les bas instincts pour continuer à asseoir une place au paradis des premiers de classe. Il fut tellement surpris et désarçonné par ces changements violents qu'il déclencha une appendicite pour tenter d'échapper à lui-même, sans qu'on pût dire s'il l'avait simulée ou non. La métamorphose une fois actée à l'hôpital, il revint, le sourire provocateur mais le cœur en berne. Des rires bêtes le secouaient par surprise quand il aurait fallu répondre intelligemment, et les sous-entendus sexuels mettaient à mal un angélisme dont il avait déjà la nostalgie. Désormais, il n'était pas rare qu'il se masturbât au sein même de la classe, poussant le vice et l'inconvenance jusqu'à quémander un mouchoir en papier à l'une de ses voisines de table. Les colles du mercredi – et bientôt celles du week-end – le retenaient plus qu'à son tour. Dès lors, le regard des professeurs aimés sur lui changea mais, étrangement, il semblait que leur considération ne s'en ressentît pas et qu'ils plaçaient même, peut-être, encore un peu plus d'espoir en son futur. Quand aux rares éducateurs qui l'avaient pris en grippe, ils se montrèrent encore plus mordants. L'un d'eux le traita, en plein cour de biologie, de « phacochère se vautrant dans sa boue. » Il était évidemment question de ses origines paysannes et la remarque, qui avait fusé au bout d'un long silence, le blessa profondément. La Terre tentait de reprendre ses droits sur un de ses fils, et le fils allait devoir batailler dur contre lui-même pour échapper à ses parents. Avec tout ça, il avait conservé un visage poupon et deux tailles en dessous pour la carrure. Ils le surnommèrent « le chetif », ce qui allait le suivre un peu. Bien plus tard, il allait s'intéresser à la psychanalyse et à Bourdieu. Mais un psychanalyste bourdieusien ça n'existe pas.
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Il voulait choisir la poésie et on avait choisi pour lui les mathématiques. Il fallait concilier. C'était alors la seule voie de salut pour les ambitieux échappés des classes populaires, et il était doué. Mais il n'en démordait pas ; il souhaitait 'vivre en poésie', plus encore que devenir poète. Sa vocation têtue était si ancrée en son cœur pur et son âme immense qu'il arrivait à trouver de la poésie dans les mathématiques. Le facteur X. Comme tous ses camarades, il avait découvert, chaque année, un nouvel univers grâce aux maths : des entiers naturels jusqu'aux réels et, enfin, cette année-là, les nombres imaginaires. Son esprit intuitif faisait des éclats d'intelligence lorsqu'il s'agissait de traiter des problèmes arithmétiques, et c'était toujours par des voies détournées, et cependant plus courtes et plus originales, qu'il les résolvait, faisant l'admiration de son professeur – sorte de Nimbus rêveur, que tous surnommaient « Tournicoti-Tournicoton » en raison de sa coupe de cheveux aléatoire. La plupart de ses camarades se voulaient de purs 'scientifiques' et ne pouvaient imaginer les mathématiques sans le champ d'application des sciences physiques et appliquées. Seul sous son étendard, il enquillait les équations du second degré et les intégrales comme on écrit un poème d'amour, et cette facilité dans la résolution de questions complexes faisait des envieux, autant que son désir d'écrire, connu de tous, provoquait les moqueries. Il se serait bien vu prof de maths, se créant des problèmes au tableau pour le simple plaisir de les résoudre, car son innocence le laissait le plus souvent insouciant. Les deux matières, a priori fort éloignées pour le commun, nécessitant chacune autant de rigueur, d'imagination et de panache. Et le soir, en rentrant chez lui, il se serait piqué de rhétorique. C'est ainsi qu'au moment de faire son premier choix d'adulte, et de se faire une place à l'université – sans songer le moins du monde à une profession future avec sérieux – il opterait pour les mathématiques. Et c'est ainsi qu'il allait sécher la plupart des cours annexes en cette première année, préférant de beaucoup lire et écrire. En réalité, cette double vocation pour l'expression d'un ressenti émotionnel et pour la réflexion sur les nombres et les figures résultait d'une seule et même erreur de paralaxe : il s'agissait des deux facettes d'un talent unique, qui ne tarderait pas à éclater aux yeux du monde entier, les deux domaines dans lesquels allait s'exprimer son Génie. Au collège, il avait brillé, et sa grande précocité, si elle n'était pas sans influer sur son mode relationnel, lui donnait l'arrogance de l'aisance et la force de s'incarner en grand esprit et en conscience. Seul de sa trempe dans cet univers étriqué et poussif, malgré sa paresse – autre instrument indispensable du génie - on lui aurait promis un bel avenir, si son besoin de dire « JE » n'avait aiguillonné ses appétits vers les fadaises romantiques et les bouts rimés. Et c'est ainsi qu'il s'imaginait en futur grand poète, puisant sa confiance dans sa facilité à résoudre des équations, et qu'il s'envolait légèrement, en prenant la tangente, vers le sommet de la courbe de Gauss que serait sa vie, qu'il ne concevait pas autrement, à trente ans ou peut-être un peu plus, que par l'avènement d'un succès phénoménal.
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Il avait retenu la maxime « Tout commence en mystique et finit en politique » sans en connaître l'auteur. Mais le feu qui l'habitait, aussi divin pouvait-il être, ne dédaignait pas se mêler aux affaires du monde. Aîné d'une famille paysanne et catholique, qu'il savait de droite, il se voulait « à gauche toute », bien qu'incapable de définir ce que pouvaient bien être la droite et la gauche. Le dimanche soir il continuait à réquisitionner la télévision pour suivre Anne Sinclair dans son 7 sur 7 et ses lectures s'aiguisaient. Un paysan c'est de droite aussi sûrement, croyait-il, qu'un poète digne de ce nom c'est de gauche. Au centre de documentation, il avait découvert « Témoignage Chrétien », le journal des catholiques tiers-mondistes et, le lisant distraitement, parfois, il croyait se reconnaître dans cette littérature, tout empli de compassion pour les damnés de la Terre. De temps à autres, il faisait acheter par un externe, en même temps que son tabac, dont la marque changeait tous les mois ou presque, le quotidien « l'Humanité » pour le lire avec ostentation sur le banc, devant les préfabriqués, en guise de récréation – aussi rouge qu'une tâche de vin sur une robe de mariée. Et c'est ainsi que, le lendemain de la chute du Mur de Berlin, quand certains écoutaient Rostropovitch pleins d'une mélancolie triomphale, que d'autres festoyaient, lui, le petit poète paysan, avait arboré le journal du PCF. Ce jour-là, il avait conclu que c'était enfin le bon moment pour s'engager vraiment dans le communisme, débarrassé du poids des dictatures et de l'héritage stalinien. Mais il ne trouva qu'une seule oreille, au cours de cette période, pour discuter de politique : un camarade de son âge engagé au FNJ (le Front National de la Jeunesse), fan d'un jeune cadre du nom de Bruno Mégret. Leurs courts débats étaient pleins de morgue, de part et d'autre, sans la moindre invective, mais n'en ressortaient que des éclats d'idées reçues et de poncifs, qu'ils croyaient inventer dans l'improvisation. Lorsque tous les lycées publics de France se mirent en grève pour manifester contre un grand plan national de réforme de l'Education Nationale, cette année-là, il tenta bien de discuter autour de lui pour faire monter la mayonnaise, mais on l'ignora avant de moquer sa persévérance. Son envie de rébellion s'éteignit en une demie-journée, le laissant pantois et songeur sur ce que devrait être un acte politique concret. Ce qui ne l'empêcha pas de continuer à claironner son 'engagement' à qui voulait l'entendre. Il ne prit jamais sa carte du Parti Communiste. Il continuait à croire en Dieu. Mais ne manquait jamais de se situer du côté des progressistes ou des révolutionnaires lorsqu'il s'agissait de questions de société. Une fois par semaine, pour qui le souhaitait, des réunions de discussion étaient organisées, par un prêtre qu'il soupçonnait de partager bon nombre de ses positions, dans un petit bâtiment annexe du lycée. Il y était question d'avortement, de peine de mort, de prières universelles et de choses de ce genre. Fidèle parmi les fidèles, il prêchait ses espoirs de Progrès face à une dizaine de perroquets bleus, lui le perroquet rouge. On en ressortait, d'un côté comme de l'autre, ragaillardi et confiant, un tantinet confirmé dans son être à soi, difficile parfois à délimiter devant les menaces et les dangers du monde moderne. Quelques années après, il allait perdre, en même temps, sa foi en ses « deux Barbus » - Dieu et Marx – et oublier sa lecture du « Manifeste du Parti Communiste » pour lui préférer la prose vociférante de Céline. Quand tout commence, à la fois, en mystique et en politique, ça finit en eau-de-boudin, en eau bénite et en eau-de-rose. Que d'eau !