-6-
C'est dans une célèbre lettre à l'abbé Oliver que Voltaire fait l'étymologie du mot humour, en expliquant ce qu'est 'l'humor' des Anglais (prononcez yumor.) Il n'y voit pas un caractère propre aux Brittons mais le rattache à 'l'urbanité' du français, qui vient de 'l'urbanitas' des Romains – mot qui s'employait avec le même sens que l'humor anglais. Et Voltaire de vouloir rétablir le sens de l'humour dans la langue de Corneille – qui emploie le mot, plusieurs fois, dans ses pièces, avec cette signification – pour désigner cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité.
Son premier professeur d'anglais, au lycée, n'en manquait pas, d'humour. Il s'agissait d'un vieux célibataire répondant au doux nom de Chesterwood, qui poussait l'élégance jusqu'à faire une faute de français tous les trois ou quatre mots, et qu'il aimait provoquer avec malice. À la fin de l'année, il avait défendu ardemment l'art contemporain et soutenu âprement l'appartenance des tags – cette nouvelle expression à la mode des graffiti sur les murs – au domaine de l'art. Le barbon s'en était ému et avait fait des positions de l'élève qu'il préférait détester le sujet de tous les oraux suivants, avec le reste de la promotion. Il n'en avait tiré aucune gloire, poussant quant à lui l'élégance jusqu'à lire, sans y comprendre goutte, des pièces de Shakespeare en anglais dans le texte. Chesterwood le savait, mais ne lui en parla jamais.
L'année suivante, les cours d'anglais prirent une autre tournure. Ce fut par un véritable coup de foudre qu'il accueillit la nouvelle enseignante. Et il ne savait pas ce qu'il préférait : de l'écouter ou d'admirer sa longue chevelure brune et sage et son visage de Madone. On était loin de Thatcher et des dames de fer. Adepte de la pédagogie avancée, elle avait emmené ses élèves, en car, voir en V.O. au cinéma, « le Cercle des Poètes disparus. » Bien évidemment, il s'était identifié au personnage issu du peuple, fils de parents autoritaires, qui le plus investi dans ce club de poètes au sein d'un internat, tenu d'une main de maître par un professeur idéaliste joué par Robin Williams, finit par se suicider, faute de recul suffisant. Sa professeur l'avait gentiment ramené à la raison et il poussait le zèle jusqu'à ne travailler que l'anglais, le soir, en salle d'études, pour pouvoir lever le doigt et lui parler le plus souvent possible, comme lorsque l'on est amoureux, et se faire remarquer, et se sentir exister.
Durant les grandes vacances, un séjour en immersion dans une famille du Sud-Ouest de la grande île, l'avait initié à la vie à l'anglaise. Il avait roulé un peu, en MG, à travers la campagne, fumé des Silk-Cut et convoité mollement deux jeunes Suédoises, aussi perdues que lui dans cette grande maison avec piscine, dont les propriétaires semblaient ne vivre que du bénéfice de leur étrange trafic d'enfants. So on ! Malgré un voyage retour en ferry, durant lequel il avait vomi tous les Baked Beans Sausages Heinz engloutis en un mois, pendant des heures, croyant mourir à chaque mouvement de la houle, énorme, il aimait l'anglais et l'Angleterre.
Tout autres étaient ses rapports à l'allemand. Autant il vénérait platoniquement sa prof d'anglais, autant il désirait brutalement la prof d'allemand, sans bien distinguer ce qui relevait de la haine et ce qui se rapportait au mépris, dans un sens comme dans l'autre. C'était durant ses cours qu'il se masturbait le plus souvent, dans un mouchoir au fond de la classe, sans autres précautions de discrétion. Il la surnommait « la Grosse Bertha » et ne comprenait pas pourquoi ni comment il en était arrivé à ces comportements, associés à des propos fort insolents et autres joyeusetés. Il avait bien un grand-père qui avait été prisonnier de guerre en Germanie, et qui avait conservé des relations avec les propriétaires de la ferme dans laquelle il avait travaillé, mais comparaison n'était pas raison. À plusieurs reprises, elle le bouta hors de la classe pour quêter un pardon auprès du surveillant général. Plusieurs fois, il s'excusa de sa conduite malpropre. Mais rien n'y fit. Dans son dossier scolaire, elle noterait : « élève pas assez mûr pour suivre un cours au sein d'une classe. »Il n'en conçut pas de honte, ni même de regrets, protégé par une réputation d'innocence sans tâche auprès des anglophiles, largement majoritaires. Il lui faudrait plusieurs années, et les pleurs à l'écoute de « Göttingen » de Barbara et de « Sagt mie wo die blumen sind » chanté par Joan Baez, pour revoir un peu ses positions sur la question.
Quant au latin, on n'avait pas jugé bon de le lui enseigner, peut-être pour prévenir et empêcher une future possible vocation religieuse – à laquelle auraient pu mener sa belle intelligence, le sérieux de sa foi et sa grande naïveté – et il n'y voyait pas un obstacle à sa vocation première : la poésie. Nena pouvait bien chanter « 99 Luftballons », il continuait à préférer les Pink Floyd. Et continuer à parler d'amour, dans son meilleur français, dans ses carnets en mode Work In Progress. Business as usual...
-7-
Si ses excellents résultats au collège lui avaient permis de décrocher une bourse pour l'internat, soulageant d'autant ses parents, d'autres ne cachaient pas la prospérité de leurs familles, affichant des allures d'hommes-sandwiches, ou de sapins de Noël. Lui s'intéressait si peu à tout ça qu'il ignorait jusqu'aux marques les plus connues. C'est donc un hasard très heureux qui plaça Benedict sur son chemin. Benedict avait deux ans de plus que lui – comme la plupart des camarades de la promotion – et un père qui dirigeait une entreprise de vente de matériel agricole, la plus importante du département. Et Benedict était très fier de son papa. N'importe quel enfant d'agriculteur aurait donné un bras pour le compter parmi ses amis, mais ce fut bien Benedict qui fit le premier pas vers lui. Il avait eu connaissance de son petit talent de poète et lui avait demandé conseil pour la rédaction d'une lettre. Benedict, comme tous les jeunes gens de son espèce, méprisait ouvertement les humanités, mais pas toujours les filles qui en faisaient cas. Cette fois-ci, il visait la fille d'un député, dont le cousin était un de ses bons amis. L'affaire fut si bien faite que Benedict, très vite, ne pouvait plus se passer de son nouveau copain. Et, déjà, forts de leurs talents respectifs et de leur complémentarité, ils formaient un beau duo clinquant, se distinguant de la basse-cour cancanière par une forme de panache partagé. Il se dit que c'était parce qu'il savait que ses parents ne pourraient jamais acheter de la machinerie à son multi-concessionnaire de père qu'il l'avait élu. Puis se désintéressa du pourquoi. Et ce n'était pas rare qu'il fît le nègre, le week-end, pour des devoirs de français ou de philo.
Lorsque les devoirs surveillés, le mercredi après-midi, devinrent la règle, leur amitié se souda encore un peu plus. Durant quatre longues heures, chacun planchait, en silence, comme pour le bac, sur des sujets variés, maths ou histoire-géo, biologie ou philo.. Mais nos deux compères n'en avaient cure, ayant trouvé la parade ultime aux contrôles, et sortaient souvent nonchalamment de la salle, bien avant la fin du temps compté. Par un de ses amis surveillant de dortoir, Benedict s'était procuré le passe-partout du lycée et pouvait se promener à sa guise dans le dédale des salles de ce grand labyrinthe plein d'esprits et de fantômes. Une fois tout ce petit monde endormi, le mercredi soir, ils sortaient tous les deux, armés d'une seule lampe de poche, frôlant les hauts murs pour traverser la cour immense plongée dans l'obscurité, et se rendaient dans la salle des professeurs afin de récupérer les copies, déposées en tas en attendant que le professeur concerné les récupère. Ils rentraient dans leur chambre avec la même discrétion et rédigeaient un devoir à partir des copies des meilleurs éléments. Ainsi, malgré leur paresse et leur insolence, ils continuaient tous les deux à bénéficier d'une bonne côte auprès de l'ensemble du corps enseignant.
Une nuit, alors qu'ils avaient dû retarder leur sortie en raison de la présence d'ombres inconnues dans la cour, à bout de fatigue, il avait recopié mot à mot un devoir de biologie, la matière qu'il exécrait. Le prof s'en rendit compte et, la semaine suivante, lors de la distribution des copies corrigées, il lui avait réclamé des explications pour cette étrange coïncidence, cherchant autant une explication qu'un moyen de l'humilier. Il lui répondit avec un air de défi qu'il ne s'agissait que d'un petit exercice de transmission de pensée et, face aux rires, le maître avait dû se taire. L'affaire fut classée.
Parfois, lorsque l'esprit d'aventure les échauffait, ils poursuivaient leurs pérégrinations nocturnes jusque dans les cuisines, et dévoraient, sans faim et pour le seul plaisir de la transgression, des montagnes de charcuterie ou des pots entiers de compote et de fruits au sirop. Après les cours, ils prenaient le thé ensemble dans la chambre de Benedict, chauffant l'eau dans les verres avec une petite résistance électrique. Si bien qu'il en vint à considérer Benedict comme son meilleur ami. Il mettrait des années à s'apercevoir que le sentiment électif n'était pas partagé.
Pourtant, un événement vint finir de sceller le duo de charme et allait avoir sur lui des conséquences bien fâcheuses. Assis à sa paillasse, en cours de chimie, un vendredi avant la fin des cours, distrait jusqu'au bâillement, Benedict se retourna d'un mouvement soudain vers son ami, assis derrière lui. Et, aussi soudainement, et aussi distraitement, celui-ci l'embrassa sur les lèvres. Un simple petit bécot qui n'échappa pas à la vigilance du prof. C'était lui qui avait agi en toute inconscience et c'est lui, déjà empesé du fardeau de la poésie, qu'on allait moquer pour des penchants qu'il n'avait pas, et dont il n'avait jamais soupçonné l'existence chez son meilleur ami. Ils n'abordèrent jamais le sujet du machinisme agricole. Et, le vendredi soir, en grimpant dans la grosse berline allemande de son père, Benedict n'avait pas un regard pour celui qui ferait le chemin en car.
-8-
Rachel était jolie. Rachel était intelligente et cultivée. Rachel savait s'habiller. Rachel était la fille d'un médecin de campagne. Rachel était ouverte d'esprit. Rachel écrivait. En tout point, pour lui, Rachel était 'intéressante'. Dès son arrivée au lycée, il avait éprouvé une drôle d'attirance pour elle, qu'il avait d'abord prise pour de la répulsion. Et un climat de lutte amicale et de saine émulation s'était installé entre-eux, pour une course en quête du Graal des lycéens : l'amour exemplaire et la popularité. Dès la deuxième année, après les changements qu'il avait dû acter, la relation évolua vers une sorte d'amitié amoureuse. Ils prirent l'habitude d'échanger des petits mots durant les cours, dans lesquels ils laissaient libre court à leur fantaisie. Et c'est ainsi que des « Que fais-tu sans moi ? Oublier Venise ? » et des « Sais-tu que l'amour est réellement enfant de bohème ? » circulaient de table en table jusqu'à la destinataire, avant que des « Sans toi ? Je serais bohémienne ! » et des « Memento Morilles ? Champignons vénéneux ! » reviennent dans l'autre sens. Cependant, durant les périodes de récréation, on ne les voyait que rarement ensemble, Rachel préférant discuter avec ses autres prétendants. Rachel était intéressante pour tout le monde et il se sentait grandir à folle allure sous son regard pénétrant et bienveillant.
Lors d'un cours de sport, vers la fin de la deuxième année, il la suivit jusqu'au petit bois, qu'on appelait « Bois des cochons » d'après son nom vernaculaire, et il s'assirent sur un tronc, à l'abri des éventuels gêneurs, dans un silence pesant. Un silence tout entier habité par la tension sexuelle, que son manque d'expérience confondait avec de l'angoisse, les poumons prêts à éclater et le souffle coupé. Elle posa la main sur sa cuisse, avec un effet immédiat. Et, avant qu'il ait pu trouver une parade, elle l'avait fait jouir dans son pantalon de survêtement. Il esquissa un geste pour tenter de lui rendre la pareille mais elle se détourna de lui. Rachel, en sus d'être intéressante, devenait terriblement désirable et follement dangereuse.
Ils rejoignirent le groupe des sportifs juste à la sonnerie de la cloche. En se dirigeant vers les douches – auxquelles les garçons n'avaient accès que deux fois par semaine – il ne put s'empêcher de montrer avec fierté à Benedict la tâche son pantalon, en lui murmurant qu'il revenait du bois, où il avait folâtré avec Rachel. Son ami ne marqua ni surprise ni admiration, tout engagé qu'il était auprès de la fille du député, chez laquelle il s'était déjà rendu à deux ou trois reprises, le week-end. Dans les douches, il faisait profil bas, animé d'une pudeur et d'une timidité sans pareilles, et il inventait mille ruses pour ne pas se montrer nu, intimement persuadé qu'il était doté d'un appareil ridiculement petit. Bientôt, ce serait pour la raison inverse qu'il serait moqué.
Avant de se séparer, Rachel lui avait donné son pull en laine, à motifs géométriques, tout imprégné de son parfum de jeune fille. Il ne le quitta pas durant plusieurs jours et finit par écrire un poème, qui commençait ainsi : « Quand je t'enfile le soir / Seul sur ma peau tu glisses / Jamais de me mouvoir / N'a été tant supplice ». Il évoquait ensuite, dans un développement un peu obscur, la communion du pain et les flèches qui blessèrent Saint Sébastien, préférées à celle de Cupidon.
Bientôt, au petit jeu du « Prends garde à toi ! », il allait se montrer le plus fort et elle se mettrait à suivre des cours de catéchisme dans le but de se faire baptiser, impressionnée par la foi et la joie de son ami. Mais, alors, il aurait déjà changé de centre d'intérêt, préférant à la bourgeoise bon teint une petite aristocrate sans cervelle mais à particule. Après le lycée, Rachel s'expatria en Angleterre. Ils maintinrent le contact en échangeant de longues lettres – lyriques pour lui et acrimonieuses pour elle. Elle devint sa 'correspondante anglaise' et puis les lettres se raréfièrent. Lui qui avait toujours espéré nourrir une 'correspondance', il avait laissé s'échapper la seule épistolière que, tout au long de sa vie, il considérerait comme à sa hauteur.
Après le départ de Rachel pour Londres, il avait dû consulter pour un rhume tenace, qu'il avait pris pour une méchante grippe. Ce fut le père de Rachel qui se déplaça au lycée. Il semblait d'humeur légère et il se demandait si ce docteur sympathique prendrait la mouche s'il apprenait qu'il avait brisé le cœur de sa fille. À la fin de la consultation, pour signifier le caractère bénin de l'infection, il lui envoya entre les dents : « Si tu écris encore tes saloperies à ma fille, ce n'est pas d'un médecin dont tu auras besoin ; mais d'un prêtre... » Suffoqué, il ne savait pas comment répondre, ni même s'il fallait prendre le docteur au sérieux. Il bredouilla en bavant qu'ils n'avaient jamais évoqué le mariage. La réponse, laconique et terrifiante du praticien, claqua dans l'air vicié de la petite chambre : « Pas pour te marier, idiot ! Pour les derniers sacrements.... Crois-moi, c'est dans ton intérêt ! »
-9-
D'aucuns estiment qu'il faut vivre debout et méprisent les 'assis'. D'autres se donnent pour principe de ne jamais se coucher. Notre héros avait lui été élevé à genoux, habitué dès l'enfance à prêter main forte aux travaux des champs. Chez les maraîchers, c'est à genoux que l'on travaille les champs, comme on cultiverait un potager. À présent qu'il était bien introduit dans les milieux catholiques, paradoxalement, il se mettait moins souvent à genoux. Et c'était debout qu'il voulait écrire, comme le pianiste de la chanson de France Gall. Le week-end, désormais, il lui arrivait souvent de ne pas rentrer chez ses parents, préférant à la campagne laborieuse et austère les ors et les fastes de l'église. Dès qu'un week-end était organisé au sein du lycée ou à l'extérieur, il était le premier inscrit. Pour les activités, il était le premier volontaire. Et à l'heure de se coucher, il était à présent le dernier.
Au cours de ces longs week-ends de rencontres thématiques, on discutait beaucoup, on priait ensemble, on chantait à tue-tête et on marchait parfois. Lui discutait haut et fort, priait avec un cœur pur, chantait d'une voix cristalline, à peine abîmée par la puberté, et marchait comme un homme de la campagne. Il faisait ainsi ses choux gras de la présence de toutes ces jeunes filles de bonne familles, qu'il avait toujours admirées et désirées et auprès desquelles il voulait apprendre la belle vie. Tandis que, lorsqu'il rentrait dans sa famille, il retrouvait les heurts et les engueulades des paysans harassés par le travail, le froid et la pluie, tous les 'Loïc ' et les 'Nathalie' de son village et les messes du samedi soir, dans lesquelles il avait appris à lire devant un public, qu'il trouvait dorénavant trop parsemé et un peu 'plouc'. Il lui arriva même de participer, à cette époque, à un week-end de silence, lui le trublion qui avait toujours le mot qu'il fallait au moment où on l'attendait le moins. Ils s'étaient déplacés en car jusqu'à une abbaye bénédictine et s'étaient promis de parler le moins possible, voire pas du tout. Selon la règle de Saint Benoît, la journée est rythmée et découpée en huit heures de travail, huit heures de prières et huit heures de sommeil. Lors de cette sortie, chacun avait été invité à 'se ressourcer'. L'expérience fut heureuse pour tout le monde et lui en retira quatre ou cinq petits poèmes qu'il trouvait bons. Il trouvait ça bien plus intéressant, au final, que le retour aux racines hebdomadaire et, à cette époque, il rencontra nombre de gens passionnants – moines, curés ou simples témoins illuminés.
C'est au cours d'un de ces week-end qu'il s'était confessé pour la première et unique fois de sa vie. Il était assis dans de la paille, dans un ancien hangar aménagé en lieu de culte, le temps de rencontres nationales, parmi les jeunes pèlerins, et des prêtres attendaient dans les travées que leurs agneaux vinssent demander pardon, à genoux, pour une fois. Pendant ce temps, un orchestre fourni jouait de la musique moderne sur des chants joyeux, et le public reprenait les refrains en claquant dans les mains. Il avait hésité longtemps avant d'oser se déplacer, n'ayant jamais été éduqué à cette pratique autrement que par « Don Camillo », et il se demandait ce qu'il allait bien pouvoir dire. Son tour venu, il s'approcha d'un bon père, se mit à genoux et resta silencieux. Puis, soudainement, le souffle court et la gorge sèche, il sortit comme un cri ce bout de phrase : « J'ai fait du mal à maman ! » Le visage du bon père changea de couleur et il fut renvoyé presto aux chants à moitié débiles et aux dindes qui piaillaient dans cet ancien poulailler industriel. Il n'essayerait plus jamais de renouveler l'expérience.
Malgré ces petits accrocs, l'offre proposée par les pères salésiens étaient bien plus alléchante que ses activités passées de petit paysan aide familial. Et puis ce n'était pas reluisant, pour un poète ambitieux, de se retrouver à parler tracteurs, de cours du brocoli et de météo. Simple dans ses habits neufs, il n'avait jamais ressenti la honte cinglante que d'autres éprouvent en s'extrayant de la terre, mais le rouge lui était monté aux joues plusieurs fois lorsqu'une conversation évoquait le monde paysan ou les travaux agricoles. Il avait appris depuis longtemps à prononcer « jaûne » au lieu de « jone » et « rôse » à la place de « roz » et une découverte inattendue allait finir de classer ces activités dans l'oubli. Si son père et sa mère avaient parfois été séchés par ses découvertes linguistiques, ils n'en faisaient pas cas et il trouvait toujours une cabine téléphonique pour leur donner de ses nouvelles – elle d'abord, lui ensuite. C'est en flânant au centre de documentation qu'il tomba sur une photo de René Char. D'apprendre que ce grand gaillard au visage taillé à la hache et aux mains qui devaient être calleuses était l'un des plus grands poètes de langue française du siècle qui se terminait, lui procura du courage pour les six mois suivants. Il était fin, grêle et délicat, et c'est pourtant en Char qu'il se reconnaissait – un poète que personne n'aurait jamais eu l'idée de surnommer 'le chétif'. S'il fallait patienter, il attendrait. Il était entré en résistance et sa guerre ne pouvait qu'en faire le héros de l'histoire (c'était avant qu'il ne découvre ce qu'est un anti-héros.) Il imposerait sa chance, il serrerait son bonheur, il irait vers son risque. À le regarder, ils s'habitueraient. Il se souvenait que Rachel, dans un petit billet, en cours de maths, avait tenté de l'impressionner avec cette citation. Mais, comme tous ceux qui ne la tenaient pas du texte original, elle comportait des erreurs. Elle parlait de « tenir son bonheur » et de « courir vers son risque. » Elle aussi allait devoir apprendre à le voir évoluer.
-10-
Il avait soigné la composition et la mise-en-pages. Il ne savait pas vraiment si on était autorisé à faire cela, si genre de petit exercice ne le condamnerait pas à l'Enfer des bibliothèques, si ce n'était pas la première grosse tâche dans sa biographie, mais il en faisait une question de principe : c'était au poète de montrer le chemin de la liberté. Et même si la liberté de chacun finissait là où commençait celle d'autrui, le poète avait le devoir de la transgression : il fallait oser. Sur cinq ou six feuillets, il avait mêlé quelques petites œuvres poétiques de sa composition, recopiées à l'encre bleue, et des poèmes découpés dans une vieille anthologie de Parnassiens, collés à la colle forte. En réalisant le petit ouvrage sacrilège, il n'avait pas su si c'était l'odeur de la glu, le parfum poétique ou le sentiment d'outrepasser les règles qui lui avaient un peu tourné la tête. Sûr que Marine allait craquer et lui offrir enfin la fleur de son secret. Marine de la Guillerie n'écrivait pas, ne lisait pas beaucoup, peinait à suivre les cours après avoir redoublé deux fois et, en sus, elle riait bêtement. Mais son nom chargé d'histoire et de prestige – qu'il ne savait pas être d'une petite noblesse bretonne récemment distinguée – suffisait à aiguiser son désir de connaissance. Depuis plusieurs semaines, 'ils étaient ensemble' et les séances de touché-coulé s'étaient succédé – à la sortie des réunions thématiques du jeudi soir, sur l'herbe mouillée par la rosée, ou dans l'obscurité de la grande salle de cinéma où l'on donnait, une fois par semaine, des films plutôt récents. Le père Caillous connaissait leurs petits jeux mais il semblait que, pour une fois, il avait droit au traitement qu'on réservait aux couples officiels et populaires : un peu de cette liberté qu'il avait tous dans la bouche, sans savoir ce qu'elle signifiait. Le petit cahier de poésie commençait par un poème de Leconte de Lisle sur son papier jauni et finissait par un petite texte de son cru : « Les Corbeaux ». « Les corbeaux traversent le pays / On peut les voir de nos maisons / Arrête-toi un peu et prie / Là-haut ils gueulent révolution. »
Entre l'épisode Rachel, qui n'avait jamais vraiment commencé, et n'était toujours pas fini, il y avait bien eu, ici ou là, des tentatives Fabienne, des essais Valérie, et des tentations Guillemette, toutes prises en main avec délicatesse, mais il en avait retiré plus de tracas que de bienfaits, plus de questions que de réponses. Ainsi, lors d'un week-end de réflexion, il se servit du passe-partout de Benedict afin de pénétrer dans le saint des saint, ce bâtiment qui abritait les chambres des terminales et qu'on appelait 'le château', pour rejoindre Marine. Il avait attendu beaucoup et imaginé plus que de raison cette nuit d'amour qu'elle lui offrait et, en longeant les murs gris de la grande cour sous un halo de lune, il tremblait un peu du froid ressenti, et un peu du plaisir espéré. Malheureusement, une fois passées toutes les portes qu'il fallait franchir, il resta coincé devant la porte principale. Il eurent beau faire et défaire, se lever et se coucher, s'habiller et se dévêtir, se retourner et s'enlacer : ils ne parvinrent pas à copuler. Peut-être que si elle avait bien voulu prendre les choses en mains, le romantisme n'eut pas été brisé net dès l'entrée. Peut-être que ce n'était pas le bon jour. Sans doute qu'il aurait dû se méfier de son rire bête. Après deux bonnes heures de tergiversations et de galipettes en tout sens, le sentiment de son ridicule le saisit, et il dut se résoudre enfin à regagner sa petite chambre, voisine de celle du père Caillous. Probablement que malgré ses trois ans de plus, elle n'était pas plus avancée que lui sur la question sexuelle. Évidemment qu'il aurait dû attendre ! Mais les poètes tirent leur gloire des femmes...
Le problème était que la mijaurée ne savait pas garder sa langue, qu'elle avait tournée et retournée dans sa bouche avant de parler, et que, dès la fin du lundi suivant, tout le lycée était au courant de leur mésaventure. Outre l'humiliation de sa virilité blessée et d'une blague récurrente sur la taille de son engin, cela le condamnait à l'acte solitaire jusqu'au baccalauréat, et peut-être même bien au-delà.
Après avoir mis un terme à leur relation 'toxique', il regretta ses emportements et voulut retenter sa chance. Selon le mot de Benedict, qui riait bien par devers lui, « ce qu'on n'avait pas obtenu au grattage, on pouvait l'avoir au tirage... » C'est ainsi que, quelques semaines après l'affaire, il coinça Marine dans le foyer des terminales, fit le vide pour rester seul avec elle, et lui passa, la chanson de Brel « Ne me Quitte pas. »
« Ne me quitte pas / Ne me quitte pas / Il faut oublier / tout peut s'oublier / Qui s'enfuit déjà / Oublier le temps / Des malentendus / Et le temps perdu / A savoir pourquoi etc. » Apparemment le stratagème avait fonctionné mais il se montrait beaucoup plus prudent et elle ne s'adressait plus à lui sans une touche de mordante ironie. Il fallut attendre la tenue du concours d'entrée d'une grande école de commerce, à laquelle ses parents rêvaient pour lui, et une halte au domicile de la prof de français, pour mettre un terme définitif à cette histoire. À huit heures du matin, encore toute ensommeillée, l'enseignante qui, par ailleurs, suivait de loin ses lectures, proposa un café aux quelques élèves triés sur le volet. Mais, en arrivant à son tour, elle lui servit un Whisky, sans lui demander son avis. Il le but. Les poètes n'ont-ils pas besoin des paradis artificiels pour supporter la dureté de la vie et les affres du quotidien ? Marine n'avait pas été invitée ; elle ne lui adresserait plus la parole.
-11-
- Et s'il fallait choisir une épitaphe, pourquoi pas celle que propose René Char dans « la Parole en Archipel » : « Enlevé par l'oiseau à l'éparse douleur / Et laissé aux forêts pour un travail d'amour. » Il leva la tête vers l'assemblée, et posa le micro sur le pupitre dans un bruit d'orage. La petite église était pleine et les derniers arrivés étaient restés à la porte, sur le parvis, dans le froid et l'humidité de cette sombre après-midi hivernale. Il avait lu son texte avec une émotion retenue, proche des larmes à chaque fin de phrase, le thorax oppressé et le souffle mal ventilé. À la demande du père Caillous, il avait composé un poème, qu'il avait intitulé « Quand on n'a plus de larmes pour pleurer » et brodé un peu autour. Il écrivait à l'encre bleue, le stylo entre l'index et le majeur, penché sur la feuille comme pour soumettre la langue. Tout le lycée avait été choqué par l'annonce du décès brutal de la mère de Rachel, et lui plus que n'importe quel autre. La première pensée qui lui vint en apprenant la triste nouvelle fut pour se demander s'il avait une part de responsabilité dans l'accident ; si, quelque part, ce n'était pas 'de sa faute'. Et, à présent qu'il avait fini de lire son texte, qu'il avait voulu sobre et sage, dans un silence atroce, à la culpabilité de l'amoureux se greffait la honte d'écrire. Il n'avait pas réfléchi à la manière dont le public allait recevoir sa petite poésie de circonstance, et il en était presque à désirer des applaudissements pour briser ce silence terriblement gênant. Mais, déjà, le père Caillous reprenait le cours de sa messe tandis qu'il regagnait sa place sur une chaise dans le transept, avec cette impression très désagréable qu'il éprouvait pour la première fois, et qui n'avait pas fini de le surprendre : le sentiment d'avoir été sali en rendant son poème publique. Dans les jours qui suivirent, il ne cessa de se mortifier, entre insomnies et crises de panique, brûlé jusqu'au fond de l'âme par la réaction de l'assemblée, qu'il n'arrivait pas à analyser. De retour au lycée, Rachel se contenta de lui réclamer une copie de son texte, en soufflant un énigmatique « C'était ma mère, après tout... » Il lui donna la feuille originale, avec le sentiment de lui faire un gros cadeau. Et personne ne fit le moindre commentaire. Pourtant, à la suite de cet événement, on avait fouillé sa chambre, et il se demandait si ce n'était pas Benedict qui avait mis à jour et révélé – mais à qui?- le contenu de son cahier à spirales. Cette honte d'écrire était ce qu'il avait vécu de plus fort et de plus mortifiant dans sa courte existence, le saisissant dès le réveil et le plongeant dans des nuits aux mille questions sans réponse. C'est ainsi que, le lorsque le père Caillous lui glissa qu'il avait détesté sa prestation, il se promit de mettre un terme à cette folie de s'être voulu écrivain. Le père Caillous avait ajouté : « Tu ne sais pas encore que tu vas mourir ; mais n'attends pas trop longtemps avant de le comprendre ! »
Puis, le ressenti de son ridicule tendant à s'estomper avec le retour aux affaires quotidiennes, il reprit le dessus en se disant qu'il avait écrit devant la mort, que cette première confrontation avec la mort réelle ne pouvait que le confirmer dans sa vocation, puisque, dans une telle situation, on ne peut pas mentir. Les poètes, depuis la nuit des temps, ne couchaient-ils pas avec la camarde afin de percer la vérité ? C'était sûrement ça qui les avait dérangés dans leur petit confort. Peut-être même que son texte relevait du génie, puisque personne ne l'avait compris. Il n'allait pas baisser les bras pour si peu. Il savait que, venant de là où il venait, il lui faudrait beaucoup de travail avant de pouvoir vivre de sa plume – dix ans ? Vingt ans ? - et il n'allait pas abandonner à la première difficulté placée en travers de son chemin. Il fit comme la plupart de ses camarades : il appela sa mère pour lui confirmer la force de son amour. Mais, en téléphonant, cette fois-là, il fut gagné par un étrange sentiment d'imposture.