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Billet de blog 11 décembre 2021

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Sur un Air de Campagne (273)

Ce nouveau roman expresso s'intitule "le strict Superflu." Il cherche à percer la vérité, mais n'est qu'oeuvre de fiction. Ière partie : le chétif, ou les éclats du poète. 3/3 - (Environ 15 pages)

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Le député lui demanda s'il prendrait un whisky en leur compagnie. Il répondit qu'il voulait bien un peu de bourbon, pour le palais. C'était la première fois qu'il s'adressait à un élu, il était invité au sein de son foyer, et il avait le sentiment de passer l'oral du bac français. Mais il avait suffi d'une réplique pour que le clan l'adoptât. « - Alors comme ça tu veux écrire ? S'enquit la femme du député. - J'écris déjà... des poèmes... fit-il. - Un poète ? Quelle drôle de petite bête ! »

Depuis que Benedict sortait avec Orlane, il ne lui avait plus demandé d'aide pour la rédaction de ses lettres. Mais il restait son copain attitré pour sortir, le seul capable de le suivre dans sa grande soif, le seul qui buvait autant que lui – jusqu'à le ramasser à terre. La semaine avait été fructueuse au lycée. À deux, ils avaient récolté plusieurs centaines de francs lors d'une quête humanitaire. Il s'agissait de se faire parrainer pour effectuer des tours de stade en courant. L'argent était versé à une association catholique franco-africaine. Dix francs pour un kilomètre. En s'unissant, ils avaient battu tous les autres récoltants, et seul Benedict avait couru, notre héros jugeant ce genre d'exercice trop dégradant eu égard à ses ambitions affichées désormais clairement. Pour le remercier du bel élan de générosité qui profitait, encore une fois, à la popularité de Benedict, il l'avait invité, pour la première fois, à passer le week-end avec sa future belle-famille.

La maison bourgeoise, sur trois étages et en deux parties, était abritée de la rue par un grand mur d'enceinte. On recevait dans le grand salon, garni d'un immense téléviseur allumé sur des épreuves sportives, de meubles modernes et de plusieurs canapés confortables, décorés de coussins en tissu coloré, le tout largement mis en lumière par une grande baie permettant l'accès à un jardin soigné, dont la plus grande partie ne se dévoilait que dans l'ombre d'un camélia gigantesque. Benedict évoluait à présent au sein du clan, au milieu des frères, des cousins et des amis d'Orlane, comme un prince consort, très à l'aise dans son rôle de gendre idéal. Ces gens semblaient simples et le décorum n'impressionnait pas plus que ça son ami poète. Lui aussi devait apprendre à plonger en eaux profondes s'il voulait leur vendre des livres, à ces grands bourgeois. Malgré son jeune âge, il avait déjà appris à boire sec, dans des beuveries campagnardes ou des soirées clandestines au lycée, et il tournait le plus souvent au gin, lors que Benedict préférait la bière et Orlane le Martini Blanco. Les autres buvaient de tout ce qu'on leur présentait. Tout cet alcool, sans lequel aucun d'entre-eux n'aurait pu s'amuser, n'alarmait pas les parents d'Orlane, conscients qu'il protégeait leurs enfants des drogues, très en vogue dans ces milieux.

À les voir se saouler, le samedi soir, comme des paysans ou des ouvriers, pour oublier leur semaine, on n'imaginait mal que ces deux-là fussent promis à un bel avenir. C'est qu'ils avaient compris que l'ivresse importait aussi peu que le flacon, du moment que l'on était bien accompagné. À les voir, on aurait eu envie d'organiser une biture humanitaire, en parrainant chaque verre bu avec gourmandise.

En ce qui concernait les autres membres de la grande famille, ils adoptèrent tout de suite une franche discrétion et une tendance à la gauloiserie légère, une fois passé l'apéritif. Quant à ses rapports avec Orlane, ils commençaient déjà à être plus complexes et retors. Le désir mimétique, qui pousse les hommes à désirer ce que leurs congénères désirent, s'il l'avait envoyé dans les bras de Rachel, le poussait à présent vers la fiancée de son plus cher ami. Bien que sportive et fort éloignée de ses goûts affichés jusqu'alors, il y pensait souvent, le soir, dans son lit, et y pensa ce soir-là, dans son lit d'enfant, sans craindre que ses désirs secrets ne fussent dévoilés. Il se demanda cependant si ce n'était pas pour cette raison que sa chambre avait été fouillée, au lycée.

Ils avaient beaucoup bu, dansé un peu, ri plus que d'habitude à ses blagues et évité d'aborder la politique – jugée ennuyeuse – cette soirée fut un plein succès. Il y en aurait d'autres qui viendraient. Jusqu'à ce que, croyait-il, leurs vœux à tous se réalisent. Au matin, ce fut Benedict qui vint le tirer de son coma. Il avait le sourire et l'air frais. En se mirant dans le miroir de la petite salle de bains nichée au fond de la chambre, il se fit presque peur, tant ses yeux étaient éclatés. Lorsqu'il descendit rejoindre la compagnie attablée, et que la femme du député lui demanda de réciter un de ses poèmes, il répondit qu'il n'avait pas eu le temps d'examiner la bibliothèque de la maison, qu'il ne saurait donc pas lui proposer une pièce de choix mais que si elle lui versait un café, il se ferait un honneur de lui écrire un petit texte pour la remercier de son hospitalité. « - Quelle drôle de petite bête ! » fit-elle. 'Le chétif' voulait prendre de la carrure et de la hauteur. Et il croyait ferme que l'alcool allait lui ouvrir les alcôves dans lesquelles il voulait apprendre la vie et, si possible, la grande vie.

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Bien que décomplexé par la pochette du dernier album de Renaud, qu'il s'était procuré en cassette, au supermarché, il continuait, en public, à cacher son tic honteux. Mais, lorsqu'il rentrait en famille, le week-end, ses désirs de paix universelle et de paradis sur Terre reprenaient le dessus sur ses comportements appris, et il tétait toute la journée. Le fait de sucer son pouce à son âge ne lui avait jamais paru aussi révolutionnaire que depuis que le 'chanteur énervant' affichait sa préférence digitale et son attachement au stade oral jusque sur les affiches des arrêts de bus. Il ne participait plus aux travaux des champs, n'aidait plus à préparer les repas, comme durant toute son enfance : il manifestait sa révolte ontologique le doigt dans la bouche, figé dans sa pose d'attente, du matin au soir.

Ainsi, dans sa bulle, son hochet digital en guise d'ersatz de sein maternel, il faisait le vide et oubliait ses déboires de poète amoureux de la semaine passée. Il y avait du défi aussi dans son attitude régressive ; celui qu'affichent tous les hommes de paix face aux violences symboliques de la société. Le pouce dans la bouche jusqu'à la mort, il se sentait l'âme d'un Gandhi ou d'un Martin Luther King, protégé par une enveloppe en placenta imaginaire. Au lycée, s'il suçotait la nuit, dans son sommeil, il ne s'était jamais fait surprendre. Mais, en famille, devenu un tout autre personnage, afin de préserver ses élans poétiques que n'auraient pas manqué de moquer ses parents et ses sœurs, il le portait à ses lèvres au réveil et ne le retirait pas au coucher. Plus jeune, sa mère avait été jusqu'à coudre des gants de toilette sur les manches de ses pyjamas pour tenter de lui faire abandonner sa mauvaise habitude, mais rien ni personne ne pouvait lutter contre son désir de nirvana. Elle lui avait dit, une fois, qu'elle n'avait pas eu de contractions lorsqu'elle l'avait mis au monde, et il lui était arrivé de voir là l'origine de son tic. Mais jamais il n'avait fait le rapprochement avec sa consommation d'alcool des jours festifs. Il ne buvait plus de lait depuis l'enfance mais il avait décidé de cesser de grandir, à la maison, pour mieux s'élever, dehors, dans la société des hommes. Ainsi, son pouce dans la bouche se révélait l'arme secrète par laquelle il allait surprendre tout le monde et prendre sa revanche. Ils verraient bien, tous, qu'il avait raison de prendre le stylo plume en guise d'instrument préférentiel. Pour l'heure, à domicile, il suçait son pouce pour exprimer sa mélancolie révolutionnaire et, à l'extérieur, il buvait pour dire sa rage, fumait pour montrer son élégance et roulait des pelles pour manifester son amour. Ils verraient bien, tous, un jour, que le feu de sa plume sauvage les consumerait jusqu'à ce que la honte change de camp. Mais la société commençait déjà à réagir et à contrecarrer ses projets, et sa mère l'emmenait voir un orthodontiste, qui avait entrepris d'installer, dans son organe favori, toutes sortes d'appareils de torture. Pas facile de trouver son style avec des grilles sur le palais. Mais qu'importait toute cette ferraille fasciste ! Il continuait à suçoter jusqu'à les rendre hors d'usage.

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Ils étaient assis autour des grosses pierres noires qui délimitaient le foyer, et leur cercle semblait ouvert à tout. Quelques vieilles planches se consumaient doucement dans la nuit d'été, et de petites flammes s'envolaient dans l'air sec sous l'effet de la brise de mer. L'île du Moine-Soldat n'était qu'un petit îlot rocheux, à quelques encablures du port, mais une petite bande de sable fin en faisait un endroit prisé pour de petites fêtes comme celle-là – réunions amicales à l'esprit sauvage, loin des préoccupations terre-à-terre de ceux qui, en guise d'aventure maritime, se contentaient de la côte. Jo rythmait la soirée avec son tam-tam, depuis que la nuit était tombée, et Franz, le cousin d'Orlane, était en grande conversation avec Karina. Ils discutaient de « Madame Bovary », qu'elle avait apporté avec elle et dont elle avait fait mine, entre deux siestes au soleil, de lire plusieurs parties dans l'après-midi. On lui avait présenté Karina comme une amie d'Orlane, fille de paysan, comme lui, et il avait lutté toute la journée pour ne pas garder le regard fixé sur elle, entre deux tentatives de rapprochement maladroites. Elle avait vingt ans et avait agité ses seins nus – deux petites poires aux aréoles violettes – sous son nez curieux. Il suivait la conversation et ajoutait une remarque, de temps à autres, bien qu'il ne connût le roman de Flaubert que de réputation. Depuis qu'il écrivait, il avait décidé qu'il ne parlerait plus des livres qu'il n'avait pas lus, et il devait combattre avec lui-même, dans les parfums ultramarins de cette nuit chaude, pour respecter sa règle de conduite, la langue pendante devant la plastique adulte de Karina. Franz, un peu péremptoire, jugea, en pensant mettre un terme à l'échange, qu'Emma n'était qu'un petite bourgeoise bêcheuse. Mais Karine, ne soupçonnant pas l'ironie du texte, continuait de défendre son mode de vie, aspirant, elle-aussi, à une vie amoureuse aventureuse.

C'était Jo qui avait organisé la sortie. Durant toute l'après-midi, ils avaient navigué avec lui, tour à tour, sur le petite catamaran Hobie 4 et il avait essayé de leur en mettre plein de la vue. Il avait tiré des bords avec lui, en rappel, accroché à une drisse au-dessus de l'eau, les pieds sur la coque, et avait fait le plein de sensations fortes. Vent arrière, avec Jo à la barre, il avait appris à empanner, se faufilant sous la voile pour passer de babord à tribord, ou le contraire, avec agilité. À plusieurs reprises, ils avaient pu sortir le spi et, alors, la sensation de vitesse, au ras de l'eau, avait été maximale. Avant de tirer le petit catamaran sur le sable, ils avaient même chaviré et, en nageant autour de la coque pour remettre l'embarcation à flot, il s'était demandé si Jo n'avait pas provoqué volontairement l'accident, pourtant tout à fait banal sur ce genre de bateau. Il s'agissait d'une belle revanche sur la vie au lycée, puisque Benedict avait dû avouer qu'il ne savait pas nager, et tout le monde avait compris qu'il avait peur de l'eau. Jo fit preuve de beaucoup de verve pour tenter de le faire naviguer, au moins une fois, dans ces eaux qu'il connaissait depuis l'enfance ; sans succès.

La discussion s'éternisait. Le feu se consumait doucement. La petite brise ne soufflait plus dans leurs cous. Le son profond du tam-tam les berçait. Karina avait enfilé une marinière, encore plus belle habillée que nue. Benedict caressait la jambe d'Orlane du bout des doigts. Ils avaient une réserve de bières pour tenir un siège. Il se dit que c'est ainsi que la vie devait être. Il n'en demandait pas plus. Il s'allongea sur la sable, sommeillant sous l'effet de la légère ivresse, et ferma les yeux. Soudain, tout se mit à tourner. Mais, déjà, il se redressa en entendant le bruit du moteur du semi-rigide barré par le père de Jo, qui accostait sur la plage minuscule. Ils ramassèrent leurs rares affaires ; Jo éteignit le feu de quelques coups de pieds dans les braises ; et ils embarquèrent pour regagner la terre ferme. Avant d'enfourcher son Ciao pour rentrer chez ses parents, il avait pu échanger avec Karina, s'avouant mutuellement qu'ils tenaient un journal, et le baiser d'au-revoir avait été plus chargé de promesses que n'importe quelle étreinte dont il avait le souvenir.

En se déshabillant pour la nuit, une fois dans sa chambre, il s'aperçut que ses chaussures de sport étaient pleines de sable blond. Il en prit un peu dans la main, le laissa s'écouler sur son drap comme si elle était un sablier, et se dit qu'il donnerait beaucoup pour revivre de tels moments. Les années lycée avaient filé à toute allure. Il allait se battre pour faire de sa vie une œuvre.

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Jeune homme volontaire et joyeux, il avait accusé les coups avec panache et oublié injures et rebuffades avec nonchalance et, peut-être, un peu de négligence. Il ne cherchait pas à tout comprendre et aurait voulu embrasser la vie les bras et le cœur ouverts. Il ne savait pas que le destin se forge sur des détails infimes, se construit avec des petits riens, se mesure à l'aune des bassesses, des mesquineries et des avanies subies. Plus tard, il comprendrait qu'il aurait fallu être bien plus ferme et encore plus volontaire. On n'étreint pas sa jeunesse sans accueillir en son âme les ferments de sa propre destruction. Si le diable se cache dans les détails, ce sont aussi ces petits accrocs au quotidien qui façonnent l'homme et sa destinée. Tout au long de sa vie, il allait se souvenir de ces petites phrases et de ces gestes incompris à l'époque de sa superbe. La vie d'un homme se fabrique sur les éléments résiduels du jeune âge. Le chemin d'une vie emprunte des virages tracés depuis longtemps. Le destin comme digestion par les sucs et la bile de l'âge mûr des aigreurs remontées des temps d'avant. La perte de ses illusions ne serait que la prise de conscience progressive de l'importance fondatrice de tout le mal qui avait échappé à sa clairvoyance. Il se croyait intouchable et glorieux ; il l'était vraiment, en quelque sorte. Mais ses ennemis frapperaient à retardement, et leurs bombes haineuses exploseraient un jour en pleine lumière, après être passées inaperçues tout au long de ces années, se déguisant au pire en traits d'humour ou en saillies spirituelles. Il croyait maîtriser sa vie et souhaitait prendre en main son destin. Il ne pouvait pas savoir que son destin le précédait jusque dans les arrières-cours où il pleurait seul, dans les alcôves où le piquait une honte inconnue jusqu'alors et à la saveur presque sucrée, le guettait à chaque manifestation inconsciente de son ridicule, le piégeait jusque dans ses rêves. Il affichait sa joie victorieuse en un sourire éclatant; il croyait en sa chance et ne craignait pas la provocation ; il était simplement magnifique d'insouciance. Mais son inconscience ne triompherait pas jusqu'aux buts fixés, son attention à la vie allait perdre de vue l'étoile. Il croyait. En la vie, en l'amour. Mais ses propres limites posaient déjà, en creux, en sous-mains, les bornes de son insuccès à venir, de son insignifiance promise à la naissance. Il avait été grand en étant chétif ; et il craignait de devenir petit après avoir grandi d'un seul coup.

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Le grand jeune homme

Jambes poilues et torse glabre/

L'adolescent dégingandé/

Il est nu, il est superbe/

Il dort sur pieds/

Un pied grec et l'autre égyptien/

Les mains jointes comme pour prier/

La tête en l'air/

Il a du chien/

Il a du chien mais c'est un chat/

Il a deux chattes/

Des belles, des drôles/

c'est pas ça qui va l'arrêter/

C'est leur idole/

Quelques petits pas d'entrechat/

Et le voilà déjà r'monté/

Il ne met pas de pyjama/

Toutes les nuits la mort le frôle/

La mort le frôle des deux côtés/

Adolescent dégingandé/

Le voilà déjà remonté.

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Il s'était réveillé en sursaut vers minuit, trempé de transpiration. Il avait mis quelques minutes à émerger de son sommeil profond et lourd, peuplé de sylphides et de djinns en guerre. Il essayait d'analyser le vrombissement des rafales de vent, les portes claquées et les grincements de la vieille charpente. Une tempête. Puis, il avait cru qu'il avait replongé et, sans savoir comment, il s'était retrouvé dans le petit couloir du rez-de-chaussée, par lequel on accédait à l'escalier et aux chambres des terminales, à l'étage. Le bureau du père Caillous était allumé ; la table de travail parfaitement en ordre ; le classeur dans lequel il collait les articles de journaux pour sa revue de presse à sa place. Il était du côté de la sortie et la porte était fermée à clef. Était-il passé à travers la cloison comme un passe-muraille ? Il essaya de rentrer, sans succès, et personne pour lui ouvrir. Il n'avait pas d'autre choix que de sortir à l'extérieur. Et, alors, il réalisa que quelque chose de terrible venait de se passer. Dans la cour, des marronniers étaient à terre. Sous le préau, un groupe de collégiens semblaient figés dans la terreur et le vent soufflait avec une force considérable. Des plaques de tôle et des morceaux de toitures volaient. Une pluie tenace empêchait de voir au-delà. La porte claqua fortement et la vitre vola en éclats. Il tenta de s'aventurer dans la grande allée de noyers mais les rafales l'empêchaient d'avancer. Sur le parking, derrière les bâtiments, des cars de tourisme, naufragés de la route, tout feux éteints, étaient garés sans ordre. Il se dirigea vers la chapelle au coin de laquelle il tomba sur Benedict, qui semblait tout droit sorti d'un cauchemar. Il lui demanda ce qu'il se passait, mais son ami demeura muet, le regard perdu, échevelé et les vêtements souillés de boue. Ils se dirigèrent vers le parking alors que la tempête semblait se calmer et, soudain, ils se trouvèrent en face de son père. « - Où étais-tu Quentin ? Je te cherchais partout...Il faut s'en aller, mais c'est dangereux ! » Il saisit Benedict par le bras, toujours fermé dans son mutisme, ils grimpèrent dans la vieille fourgonnette qui servait à la ferme et prirent la route sans demander leur reste. Derrière eux, s'éloignant, dans la lueur des phares, les bâtiments semblaient être en proie aux flammes. Il demanda à son père ce qui allait advenir de ses amis et de ses affaires ; et il lui répondit qu'il l'emmenait vers un avenir meilleur – une vie nouvelle, loin de ses problèmes de lycéen, avec de l'argent et une famille. Sur la voie express, ils durent s'arrêter à plusieurs reprises en raison de troncs encombrants la chaussée. Des chiens erraient dans la nuit en folie. Et, après une demie-heure de route, alors que le chauffage commençait à faire son action et révélait des odeurs de bestiaux dans la fourgonnette, Benedict sembla revenir à lui. Il ne se souviendrait jamais comment ça avait débuté ni comment tout ça était advenu. Les années-lycée étaient passées comme dans un rêve. « - C'était ça, le bac ? » Il vit un sourire sur le visage de son père, qui lui demanda ce qu'il comptait bien faire de sa vie. Il répondit qu'il avait envisagé de faire des études à Paris et de continuer à écrire. Benedict ouvrit la bouche pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté l'internat et ajouta qu'on roulait plutôt dans la direction de Brest. Brest ? Pourquoi pas ! Il y avait aussi sûrement de belles choses à faire par là-bas... Il mit la main dans la poche de son duffle-coat et serra la feuille sur laquelle il avait noté le seul poème qu'il conserverait de cette époque-là – « le grand jeune homme. » Son père, laconique, se contenta de glisser entre ses dents, souriant à présent que la tempête s'était calmée : « Ah, je vois... Toujours clochard ou milliardaire ! »

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