A l'âge de me promener en vélomoteur (ma « meule », ma « bécane ») je suis allé voir « les Gremlins » que jouait le cinéma le plus proche, érigé à une quinzaine de kilomètres de la maison familiale. Une histoire de petite bête extraterrestre très poilue, qui sème la zizanie en se reproduisant à un rythme infernal. Du début à la fin du film, j'ai ri comme une baleine à gorge déployée, avant de réaliser, vers la fin – dont j'ai oublié la morale -, que j'étais le seul à rigoler ainsi, et que mon hilarité irrépressible me distinguait des autres spectateurs, m'isolait et me couvrait de ridicule. Pourtant, durant les vingt ans qui ont suivi, de ville en ville, j'ai adoré le cinéma, son actualité et son histoire ; j'en suis devenu un adepte fervent, un zélateur zélé, un analyste patient, un prosélyte enfièvré, un amateur quelques fois éclairé, et quelquefois éploré. C'est la grâce des ignorants qui m'avait fait entrer, pied à pied, dans le cercle des cinéphiles avertis.
En 2006 ou 2007, je gagnais ma vie en pratiquant le journalisme radio, dans une locale de réseau musical, à Strasbourg. On y passait de la soupe, à longueur de journées. Je me gavais de cinéma, plus que jamais, et je tentais de m'intéresser au théâtre. Sous le prétexte de la réalisation quotidienne d'un « agenda des sorties », d'une durée de 1mn 30, et en faisant montre de ma carte de presse, j'ai mis les pieds à l'Opéra du Rhin, au Maillon-Wacken et, surtout, au TNB (Théâtre National de Strasbourg, seul théâtre national installé en province, si mes souvenirs sont bons.) J'y allais parfois seul, parfois accompagné d'une amie, faisant valoir mon ticket à tarif réduit, obtenu de haute lutte, pour des représentations « tout public. » Et, ce jour-là, j'étais seul, pour assister aux « Illusions Comiques », qu' Olivier Py avait crée à Orléans, quelques mois plus tôt. J'ai ri comme une baleine à gorge déployée du début à la fin de la pièce, avant de réaliser que j'étais un Gremlins – une de ces petits bêtes étranges et étrangères qui agaçaient tant les spectateurs du film de mon adolescence, en renversant les codes bourgeois de la vie de famille des personnages. Je ne me suis pas démonté et, comme après chaque « sortie culturelle » j'ai parlé de la pièce, dans mon agenda, dévolu a priori à la recension des sorties familiales du week-end à venir, en m'enflammant comme si j'apportais la Bonne Parole au peuple perdu dans les ténèbres et l'ignorance.
Et puis, j'ai continué ma découverte du théâtre contemporain, et même classique, à l'occasion, jusqu'à projeter de faire de petits voyages à Paris, afin d'étancher ma soif de jeu. Et puis, j'ai quitté mon travail, ma ville, mon amie, mes amis et je me suis retrouvé dans une autre « métropole », sans travail, sans amis, sans attaches. J'y ai vu quelques belles pièces, un Chéreau, et un Nordey et d'autres. En repensant à « Illusions Comiques » d'Olivier Py, suite à la lecture d'un article de presse qui relatait sa nomination à la tête de l'Odéon (ou était-ce la direction du Festival d'Avignon?) j'ai voulu replonger dans l'éblouissement vertigineux qu'avait provoqué en moi sa pièce, quelques années auparavant, en me procurant le texte, publié chez Actes Sud. Je l'ai trouvé sur Internet et, quelques jours après la commande, selon la promesse du site marchand, j'en ai reçu un exemplaire, avec une dédicace de l'auteur, agrémentée d'un dessin de diablotin. Était-ce un Gremlins ? Je l'ai prise pour moi et j'ai mis le livre de côté.
Il y a quelques jours, alors que je suis revenu dans ma campagne d'origine, sans rien - ni travail, ni amis, ni télé, ni radio, ni cinéma – et malgré la présence d'un théâtre à l'italienne, dans la ville distante de seulement une vingtaine de kilomètres, en voiture, j'ai lu un autre article, qui relatait la nomination de Py à la tête du Théâtre du Châtelet Et, drôle d'illusion, j'ai retrouvé le texte d' « Illusions Comiques », parmi les livres sortis de cartons scotchés depuis dix ans. Cette fois-ci, j'ai relu la pièce. Et, lorsque j'ai regardé par la fenêtre, après avoir ri comme une baleine à gorge déployée, de bout en bout, dans les petites rues désertes, il n'y avait même pas un Gremlins pour partager ma joie. Et j'ai compris que, au-delà du jeu de Michel Fau et des autres acteurs de la troupe, j'avais tant aimé ce spectacle parce que le texte était vraiment puissant. Ce n'est pas le cas de nombre de pièces contemporaines.
De quoi ça parle ? De Gremlins qui rient comme des baleines à gorges déployées. De théâtre dans le théâtre, comme le titre, qui fait référence à une pièce de Corneille, l'indique, et comme les clins d'yeux à « L'Impromptu de Versailles » de Molière le confirment. Mais ce n'est pas là l'important. Il y a tout dans « Illusions Comiques ». Tout. Absolument Tout. Mais ce n'est pas une pièce totalitaire. Bien au contraire. De la générosité grandiose pour les personnages, de l'intelligence aiguë des situations, des répliques imparables dix fois par page, une vision du monde et une critique acerbe de la modernité, une attention jamais trahie pour le lecteur ou le spectateur et, surtout, un rire intelligent, fruit d'une jubilation à jouer avec les mots, les codes et les conventions, sans pareille. On ne peut pas résumer « Illusions Comiques ». Sinon en répétant le mot « Tout. » Et on ne peut que la conseiller qu'à quelqu'un qui a déjà été un Gremlins, et qui s'en souvient, surtout s'il a des préjugés sur le théâââtre.
À la fin de la pièce, les acteurs, qui ont joué leurs propres rôles, ainsi que d'autres, qu'ils semblent avoir inventés au fil de l'intrigue, sont amenés à réciter 100 définitions du théâtre, pour faire de jolies phrases à inscrire sur des papillotes - les bonbons vendus dans la confiserie de la tante de l'auteur, très présente tout au long du texte, aux côtés de sa mère, du Pape et de la Mort. La mienne, bien humblement, à la suite de celles-là, et pour tenter de ressembler, pour une fois, à autre chose qu'un Gremlins : le théâtre c'est des mots pour exorciser le mal, et du mal pour exorciser les morts. Ce n'est pas drôle, mais la fin est lyrique, jusqu'à la petite larme, qui vient toujours mieux après qu'on se soit tenu les côtes.
Il suffirait peut-être qu' Olivier Py se produise, avec sa troupe, dans le théâtre à l'italienne de la ville maudite, dans laquelle j'ai vu le jour, à une vingtaine de kilomètres, et dont la porte est bien plus difficile à pousser, aujourd'hui, que celle du TNS, il y a déjà si longtemps, pour que je retrouve ce plaisir de la langue parlée, qui nous rend, non pas comme des Gremlins, mais comme ce jeune homme qui vient, à la fin du troisième et dernier acte, se présenter, devant la modeste entrée des artistes, dans cette petite ville de province, pour saluer le poète et partager sa fièvre.
Santangelo