Pour sa première rentrée, au collège, à un âge où, d'ordinaire, on reste dans les jupes de sa mère, on lui acheta une veste et un pantalon, assortis, en velours vert profond, à grosses côtes. Quentin porta l'ensemble, qu'ils avaient trouvé dans le seul magasin de vêtements du bourg, durant deux ou trois hivers. Il ne pensa jamais qu'il était vêtu d'un petit costume. Il cassa plusieurs fois la fermeture Eclair de la veste ; sa mère la répara.
En troisième, alors que ses résultats étaient excellents, et qu'il s'avançait, sans crainte, vers un triomphe au Brevet, en fin d'année, il choisit, dans le magasin de sport de la galerie marchande du grand supermarché, un blouson blanc immaculé. Il était fier comme un pape, se sentait beau comme un camion tout neuf. Mais, très vite, il dut baisser pavillon et ravaler son orgueil. Après seulement quelques jours d'internat, le blouson se prit dans une poignée de porte, et il en résulta une grosse déchirure, dans le milieu du dos, qui laissait apparaître la fibre de la doublure. Avec sa mère, ils décidèrent de réparer l'affront, en cousant par-dessus, tant bien que mal, un carré de tissu noir. Il se promena ainsi toute l'année, la honte aux oreilles, chaque fois qu'on lui rappelait son trou noir dans le dos. Il se consolait en imaginant qu'il était une espèce de pirate.
Le lycée se trouvait à une soixantaine de kilomètres du domicile familial. On y allait et on en revenait en car, en début et en fin de semaines. Le niveau était plus haut, la majorité des élèves baignés dans un milieu plus favorisé, ses notes baissèrent. Fut-ce pour tenter de séduire une petite bourgeoise qu'il choisit cette veste Chevignon ? Il l'avait trouvée dans le magasin à la mode, au centre-ville de M. Elle était on ne peut plus originale, avec ce col carré, ouvert sur le torse, verte et marron, affublée de carrés de cuir et de bandes de coton beige. Il se sentait dans le coup, et à la fois unique et singulier, et les railleries sur sa « veste de chasseur » ne l'atteignaient pas. Il la porta jusqu'à ses débuts à l'université. Un vague copain la lui emprunta. Il ne la revit jamais. Pour se venger, il lui vola une biographie de Serge Gainsbourg, qu'il avait reçue en cadeau d'anniversaire.
Pour remplacer la veste Chevignon, et après voir essayé, comme dans un songe, la vieille gabardine de son père, associée avec un chapeau du grand-père, il acheta un kabig. Le manteau traditionnel des marins bretons. Un classique. Avec ses boutons en bois comme des bouchons, et sa capuche. Il était de couleur noire, alors que la plupart des kabigs sont beiges ou bleu marine. Il croyait avoir fait une bonne affaire, mais le manteau se révéla de piètre qualité, et le tissu s'effilochait.. Il regretta souvent son choix, dans les couloirs de la fac de sciences, puis dans ceux de la fac de lettres. Mais il le conserva durant plusieurs saisons.
En maîtrise d'ethnologie, il voulut consacrer son mémoire à la pratique du surf en Bretagne. Il se promenait sur la côte, sans bien savoir ce qu'on attendait de lui. Il acheta une veste en velours côtelé, beige, avec une doublure rouge et verte, à carreaux, de la marque de surf locale, qui venait de se lancer, et qui possédait un magasin d'usine sur le port. Ce fut un habitant de Montréal, lors de son voyage au Canada, à la fin de ses études, qui parvint à le moucher, avec un compliment ironique sur la veste. Il avait répondu, fièrement, qu'elle provenait d'un magasin brestois à la mode. La morsure fut vive.
Pour ses vingt-deux ans et, sans doute, pour affronter la vie, maintenant qu'il avait quitté le confort du régime estudiantin, sa mère lui offrit un blouson en cuir. Il s'en servit comme d'une armure, durant plusieurs années. Et, plus tard, alors qu'il disposerait de plus de choix, il la ressortirait, de temps en temps, comme une seconde peau. Elle provenait d'un magasin de la ville dans laquelle elle était née et avait grandi. Un blouson en cuir, ça ne tient pas forcément chaud, mais ça aide à ne pas trembler, quand il fait froid. Lorsqu'il la portait, il cessait de sourire pour un oui ou pour un non. Il se sentait un homme.
Et, déjà, ses copains commencèrent à se marier. Il fut deux fois témoins de mariage. Une fois à la mairie, une autre fois à l'église. Les deux mariages scellant des unions nées au lycée. Pour l'occasion, il avait acheté un costume chez Carnet de Vol. Le vendeur lui avait dit, alors qu'il l'essayait : « c'est la mode à Paris. » Il prit conscience, avec les années, que ce serait, probablement, le costume de sa vie. Mais un simple costume, l'hiver, ce n'est pas forcément 'habillé.'
Devant les échecs patents et les aventures professionnelles mort-nées, lorsqu'il fallut bien se résoudre à reprendre des études, il osa enfin la petite veste noire. Il l'avait achetée chez Camaïeu, avant que l'enseigne ne devienne Jules, pour les hommes, et la portait, en alternance, avec une saharienne. Dans les locaux de l'école privée, il arborait maintenant une barbe de trois jours – qu'il lui fallait deux semaines pour faire pousser - et se voyait bien devenir journaliste. La veste noire, de mauvaise facture, prit feu, au contact prolongé d'un néon, alors que Quentin prenait un bain collectif, dans l'appartement d'une amie. La saharienne lui donnait une allure de grand voyageur blasé, une démarche revenue de tout, déjà.
Devenu journaliste, il ressortit donc le blouson en cuir, en alternance avec la saharienne. On le traitait parfois de voyou. Et ce n'est que cinq ans plus tard, après bien des boires et des déboires, et de multiples déménagements, qu'il investit dans son premier vrai manteau, dégotté, en soldes, chez Celio, au centre-ville de Strasbourg. Il était aussi fier que le personnage joué par Jean-Pierre Léaud, dans « le père Noël a les yeux bleus », de Jean Eustache – qui se déguise en père Noël, à la sortie des magasins, pour se payer un manteau, et enfin porter beau - même s'il avait dix ans de plus. Il échappa au paradigme de « la maman et la putain » et en fit une troisième peau, durant une dizaine d'années. Il aurait peut-être fallu le renouveler.
Puis, de façon aussi abrupte et hasardeuse qu'elle lui avait été octroyée, il perdit sa superbe. Et, sans comprendre comment, se retrouva à l'hôpital. Il se vêtit d'une doudoune marine, et passa un premier hiver, à fumer, sur le banc, dans la froidure, devant son service de psychiatrie, dans la ville de M. Il avait l'impression que tout le monde portait la même doudoune que la sienne. Il pensa que ces gens-là étaient peut-être de son côté, qu'ils affichaient ainsi un soutien moral, qu'il désapprouvaient ouvertement son sort injuste et tragique. Mais, à l'occasion d'une sortie en ville, il se mira dans une vitrine et découvrit, horrifié, que la doudoune ne lui allait pas du tout.
Durant les années qui suivirent, toutes plus sombres les unes que les autres, entre hospitalisations, séjours chez ses parents et fuites sur les routes, il se montra, en toutes occasions, avec une vieille parka, qui avait appartenu à son père. Elle était trop grande pour lui. Il gardait à présent les mains dans les poches, en toutes circonstances. Il ne souciait plus de son apparence. Il se disait qu'il avait bien de la chance d'avoir encore ses parents. Il se persuadait que c'était ça qui le tenait chaud, lorsqu'il fumait, à l'extérieur.
Et puis, les séjours à l'hôpital se faisant plus espacés, on lui trouva un appartement HLM, dans un petit bourg, à la campagne. Il recommença à vouloir sortir. Quentin était de nouveau vaillant. Il osait se risquer à Brest, le week-end. Sur Amazon, il trouva, d'occasion, un manteau afghan, en laine, avec une martingale haut placée, dans le dos. Il ne sut jamais pourquoi il était trop petit, alors qu'il avait choisi la taille XXL, correspondante, dans le tableau des tailles internationales. Il se dit qu'il portait, peut-être, un manteau de femme mais, curieusement, cela ne lui importait pas plus que ça. Il se trouvait de nouveau singulier, et recommençait à apprécier l'image que lui renvoyait le miroir. Il lui associait un vieux bonnet noir et une grande écharpe, qu'il avait reçus en cadeaux, de son amie, lorsqu'il était au meilleur de sa forme, dans un passé très lointain.
Depuis, Quentin ne portait plus de manteau, en hiver. Et le COVID avait fini de briser ses élans de sorties de fins de semaines. Il se contentait d'un sweat à capuche, en cas de pluie, qu'il portait par-dessus un pull, en cas de froid trop vif. Mais, pour la saison, cette année, il se pourrait bien qu'il cherche, à nouveau, à porter un manteau. Il lui importera peu de le choisir seyant, classique ou contemporain, uni ou multicolore, puisque, avec tout le mal qu'on dit de lui, il sera désormais, et pour longtemps, habillé pour l'hiver. Mais où dénicher cette n-ième peau ? Alors qu'il n'a plus, depuis longtemps, en matière de vêtements, que deux pantalons, deux sweats, deux pulls, cinq chemises et une paire de chaussure. Et qu'il n'a jamais eu d'armoire ni de dressing. Dans la vieille 'penderie' ?
Santangelo