Sur un Air de Campagne (94)

Après avoir été seul trop longtemps, tout seul, je me suis mis à parler à voix haute dans mon appartement. Pour ne pas passer pour un fou, j'ai installé un sac à silence près du radiateur où je réfléchis debout. A chaque fois que je me surprends à penser tout haut, je me mouche et je mets le mouchoir dans le sac à silence.... Chutttt !..

Le Sac à Silence

Santangelo

 

Sédiments, linaments, testaments, qui nous ment ?

 

Dans les églises de mes campagnes, dans les années 80, on pouvait voir des affiches : « l'eau c'est la vie. » Et la pierre ?

Depuis longtemps, je cherchais le Lac du Drennec. Il y a dix ans, j'ai même demandé mon chemin dans un village appelé « Le Drennec », mais situé à une centaine de kilomètres de là... Hier, dimanche, en allant déposer un petit ex-voto à la chapelle Mont St-Michel de Braspart, j'ai enfin trouvé ce lac artificiel, coincé entre la chapelle, une fontaine ancienne et une allée couverte du Néolithique. Que cachent ses eaux tranquilles ?

Durant ma balade, j'ai encore fait le plein de lumière blanche. Parmi les petits cailloux, les cierges éteints et quelques petites prières sur des morceaux de papiers, la chapelle vide m'a reconnecté au sacré de l'enfance et de l'adolescence. En bas du mont où elle est érigée, l'on attend que le visiteur précédent ait fait son petit pèlerinage religieux ou profane. J'ai écrit un petit poème dans ma voiture, en attendant mon tour, et j'ai allumé un petit chauffe-plat, comme on en trouvait chez Ikéa. Il faut des lieux comme ça. Dans la nudité des landes et l'aridité des monts chauves des alentours, un endroit plein d'espérance et de grâce, ouvert aux quatre vents et au sept chemins de la sagesse. Un peu de lumière blanche dans la lumière bleue sur fond vert qui nous assaille quotidiennement. J'en ai ramené un peu chez moi.

 

Je suis redescendu dans la vallée en écoutant le Psaume 23 mis en musique, il y a quelques années, par Daniel Darc. J'ai demandé mon chemin à une jeune fille de 12 ou 13 ans, mais elle ne pouvait même pas imaginer qu'on puisse s'intéresser aux trésors de son village. J'ai été comme ça aussi.

 

A l'intérieur de l'allée couverte celtique, le dos courbé, dans ce qui passe pour un tombeau de géant, j'ai trouvé la marque ronde qui représente la Déesse-Mère. Il en fallait une Déesse-Mère bien ronde pour soutenir ces géants aux terres arides qui taillaient des pierres pour vivre. Je crois que le lac, un peu plus loin, est une gravière. D'autres, dans ce pays, étaient chiffonniers – les Pilouerhs – par manque de bras peut-être. Dans l'enclos classé de Commana, on peut admirer un superbe calvaire doté de quatre branches. J'ai cru reconnaître les Larrons sur les plus hautes. J'ai croisé un habitant de ce pays à l'hôpital il y a plusieurs années. Des problèmes conjugaux, je crois. Un tailleur de pierre pour Monuments de France. Sa femme avait-elle peur des géants ? Ou s'était-il trop rapproché de son passé néolithique ?

En rentrant, j'ai passé « Crossroads » de Calvin Russel, pour essayer de me souvenir pourquoi les calvaires se trouvaient aux carrefours. Je suis passé devant les rocs sauvages qui donnent son nom au service où j'ai passé tant de temps à l'hôpital. J'avais le sourire. Chez moi, j'ai regardé les quelques livres qui traînent sur la table basse. Je me suis souvenu que, depuis deux ans, je vivais avec un sage sous mon toît. Je lisais « Ensemble Encore » d'Yves Bonnefoy, à mesure d'une page par semaine environ. Dès 2016, le grand poète savait que nos aubes seraient rouges électriques et nos crépuscules du soir bleus et roses. Entre déambulation dans le futur proche et la grande nostalgie d'Ancien, Bonnefoy imagine les années bleues avec grâce, profondeur et un sérieux souriant de saint homme. A priori.

 

En lisant ça, petits morceaux par petits morceaux, j'ai développé une autre théorie des couleurs. Le bleu anthropophage. Avez-vous remarqué qu'il n'y a plus que du bleu partout ? Le jaune ? Bleu pisse. Le marron ? Bleu merde. Le vert ? Bleu agricole. Le brun ? Bleu fasciste. Le violet ? Bleu curé. Le rouge ? Bleu sang.

 

Du bleu partout. Tout le temps. Sur fond vert. Et encore du bleu. J'appelle cette théorie : «les Marges, les Barges. » Ces gens qui nous gouvernent – où est-ce le peuple ? - ont récupéré toutes les couleurs du temps pour colorier le monde en bleu. On ne peut plus échapper au bleu. Pour combien de temps encore ? Comment cette société peut-elle tenir alors qu'elle essaie d'intégrer tout le monde et toute chose à la machine-mère ? Où sont les Rescapés des temps d'avant ? Où sont-ils mes géants de pierre ? Où sont les limites, depuis que toutes les routes de mes campagnes ont été refaites et que le moindre sentier est affublé d'une pancarte portant le toponyme sur une pancarte bleue ?

 

Il faut lire « Ensemble Encore ». C'est un livre de pierre et de lumière. C'est un auteur du Néolithique. Lui aussi, aura passé sa vie à tailler des pierres pour les emmener en-haut de ses montagnes intérieures. Au plus près de la lumière blanche. Il faut des poètes pour faire parler les Géants de pierre et les lutins des landes.

 

« On va partager / On va pousser des cris. On comprendra tout. / Toi, oui. Moi je vais de l'avant. Je ne me retournerai pas. / Oh, ne me laisse pas. Les étoiles brillent, le ciel bouge. »

 

Même après mon petit pèlerinage, je continue de porter la poésie bien plus haut que la religion et la politique. Je ne crois pas en Dieu. Mais le silence des vieilles pierres taillées me ramènent au sacré de l'adolescence. Pour écrire, il ne faut pas tuer l'adolescent ; il faut lui faire baisser la tête devant l'enfant. Pour écrire, il faut savoir les sédiments de l'enfance enfouis sous les mensonges éduqués de l'école adolescente. A huit ans, mon instituteur communiste nous avait fait découvrir une crypte située sous l'église du village. Lors d'une balade à vélo. Je m'en souviens. Je me souviens aussi de mon adolescence catholique.

 

C'est drôle comme la mémoire fonctionne. J'avais vu des gravières ailleurs. Je m'y suis baladé avec des petites et des grandes amies. Et, ragaillardi, j'ai envoyé mes vœux à une vieille connaissance qui vit au Royaume-Uni. Elle m'a répondu. Et je me suis souvenu aussitôt d'un poème de jeunesse de Byron que j'ai lu il y a vingt ans.

 

« Every night and every morn / Some are born, som are born / Every morn and every night / Some are born for sweet delight / Some are born for endless night . »

 

Que vaut mon petit ex-voto poétique, quant à lui ? Pas grand-chose sûrement. Mais il m'a ramené chez moi sain et sauf.

 

Aujourd'hui, le vent souffle. Il y aura peut-être des planches-à-voiles du petit club nautique sur le lac. Je n'ai plus assez de force pour ça. Et je crois qu'un fantôme s'est glissé sous mes toîts. Serait-ce par la fenêtre ouverte en permanence ? Mais, là-dessus : chuttt !...

 

 

 

Santangelo

 

Note : Ce matin, en lorgnant vers la publicité – rare – de mon site préféré, j'ai découvert que les femmes portaient à présent des soutiens-gorges qui se ferment et s'ouvrent par devant. Je n'avais jamais vu ça. Suis-je totalement suranné et hors de mon temps ? Ou simplement « inutile et hors d'usage » comme dans la chanson de Daniel Darc ? Le noir ? Bleu nuit.

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