Jean-Luc et la crise
Lorsqu'on lui parle de la crise, Jean-Luc ne pense pas immédiatement à la crise économique, qu'il a cependant subie de plein fouet. Non. Depuis quelques mois, c'est à la crise de la quarantaine qu'il pense. Et, en y réfléchissant, il se demande si celle-ci n'est pas encore plus violente que celle-là. Jean-Luc a quarante-quatre ans. Il a travaillé durant quinze ans comme surveillant pénitentiaire à Fleury-Mérogis, pendant que sa première femme dépensait l'argent du ménage et que la seconde, pacsée, le trompait avec un professeur de collège. Il a un enfant de chacune, qu'il ne voit plus depuis son installation à la campagne, dans le département qui l'a vu grandir.
Après avoir pris une semi-retraite bien méritée, il souhaiterait à présent renouer avec une activité professionnelle, afin de rompre sa solitude, et c'est pourquoi il a postulé pour devenir assistant maternel dans l'école de la commune. Il compte sur une vieille amitié politique et sur ses états de service pour décrocher un mi-temps. Avant d'entrer sur le marché du travail, Jean-Luc a suivi deux premières années à l'université – l'une en allemand, l'autre, pas plus concluante, en psychologie. Il en a gardé un fort goût pour l'ordre et une passion pour les séries et les romans qui mettent en scène des profilers. Avec Morgane, il les regardait durant des soirées entières, à la télé. Et, avec Valérie, il les lisait paisiblement dans le lit conjugal.
Mais l'époque a changé. Désormais seul, c'est sur Amazon qu'il les trouve, grâce à l'abonnement Prime à moins de quarante euros par mois. Il suffit de ne pas en parler autour de soi, parce que, tout de même, Amazon c'est à fond américain. Plus que les psychopathes, ce sont les pédophiles dont il tente de faire le portrait, et qu'il voudrait repérer, dans la rue, quand il va se promener dans la ville voisine. Il a tendance à en voir beaucoup, et ça l'inquiète pour l'avenir du pays. Mais il n'a jamais dénoncé personne à la police ; ce n'est pas faute d'y avoir songé souvent. Son credo, à Jean-Luc : « la loi, rien que la loi ! » Même s'il fume un peu d'herbe, le soir, il essaie de respecter les règles de la vie sociale, qu'il a potassées, voilà vingt ans, pour passer les concours de la fonction publique. Pourtant, lorsqu'il s'agit d'emmerder le monde, son imagination est sans limites.
Ce qu'il préférait, lorsqu'il habitait en banlieue parisienne, c'était de déféquer en même temps que son voisin du dessous, pour lui faire croire qu'il lui chiait dessus. Il était content de foutre en l'air sa journée, dès l'aube, depuis son trône. Aujourd'hui encore, il aime à faire chier les gens dans leurs frocs, à la table d'un restaurant ou à la terrasse d'un café. Sa régression au stade anal date de ses années de fac. C'est tout ce qu'il a retenu de son année de psycho. Il appelle ça : « faire chier le monde au sens propre et au sens sale ! »
Le soir, dans son lit, il se dit parfois qu'il a raté sa vie parce qu'il ne verra pas grandir ses petits-enfants, si jamais ses deux filles, dont il n'a de nouvelles qu'à l'occasion de son anniversaire et pour les fêtes de fin d'année, avaient la mauvaise idée de se reproduire, bêtement, comme lui l'a fait avant elles. Alors, il se relève, avale un autre verre de whisky en fumant un steak de joint, et regarde un peu la télé. Politiquement, Jean-Luc a tout essayé. C'est pourquoi, il ne vote plus. Tout essayé, c'est aussi ce qu'il a fait avec le sexe. Et, comme il a réalisé depuis longtemps tous les fantasmes visionnés sur YouPorn, il ne ressent plus l'envie de copuler. D'ailleurs, il ne bande presque plus. Il a fait le tour.
La dernière fois qu'il a vu l'aînée, la fille de Morgane, elle lui a laissé une maquette de rap, qu'elle avait enregistrée sur son home-studio. Depuis, il tente de s'intéresser à l'actualité des musiques urbaines, au cas où elle deviendrait célèbre. Vache comme est sa mère, il pourrait bien l'apprendre en regardant la télé. Mais, même alors, il ne croit pas qu'il pourrait être fier de sa progéniture. Il préfère son chat. Un matou dénommé Maton. Et, de temps en temps, au moment de l'apéritif en solitaire, comme si c'était en guise de sexualité, il lui fout un doigt dans l'anus, pour lui rappeler qu'il est toujours le maître chez lui.
Jean-Luc n'a jamais été beau, parce qu'il ne s'est jamais trouvé beau et, peut-être aussi, parce qu'on ne lui a jamais dit qu'il l'était. En revanche, il se sent intelligent, parfois. Surtout lorsqu'il parvient à faire déféquer un inconnu dans son pantalon. Il ne regrette pas la prison centrale, à part pour la jouissance des regards d'inspection par le trou des portes des cellules, mais angoisse un peu de devoir s'occuper des enfants de la maternelle. Si jamais sa candidature est retenue, il pourra enfin passer le cap de la quarantaine, et commencer une nouvelle vie, qu'il attend comme une deuxième jeunesse, pour enfin être pleinement heureux, malgré la crise.
Hier, une nuée d'étourneaux s'est posée dans le tilleul sous lequel sa SUV jaune et bleu-marine était garée. Il a passé deux heures à la décrotter.
Santangelo