Sur un Air de Campagne (69)

Le chien marchera devant et le fils suivra derrière. L'homme tiendra le cheval par la bride, et leurs ombres s'allongeront jusqu'à l'enfant. A peine passée la colline, la chatte, délaissée pendant trop longtemps, se joindra au cortège de guingois. Ils quitteront enfin les loups. Ils emmèneront avec eux la lumière. Ceux qui tenteront de les écraser les traverseront comme de simples reflets...

Ton Cheval Nuage

Santangelo

A l'âge de six ans, Quentin avait appris ce qu'était un bout-en-train en observant les chevaux du Haras de Lamballe venus saillir la jument de son père. Un grand gaillard, sec comme une trique, avait débarqué le premier cheval du camion, et l'avait laissé batifoler avec la jument. De ruades en hennissements, elle s'était jouée de lui. C'est impressionnant un cheval qui bande. Après quelques minutes de parade, l'homme avait sorti l'étalon du van. La jument s'était calmée. Il avait dû aider le pur trait breton à saillir. En trois minutes, l'affaire fût faite. C'est impressionnant à six ans. Ça ne fait pas rire les enfants, les bouts-en-train.

Quelques mois plus tard, Quentin fût réveillé au milieu de la nuit par son père, pour assister à la parturition. Quand il était arrivé au seuil de l'écurie – une vieille grange garnie de paille fraîche et éclairée par une pâle loupiote hors d'âge – le travail avait commencé depuis plus de deux heures. Le père de Quentin lui avait demander de se taire et de s'installer dans le box vide. Il était resté debout jusqu'à ce que sa mère les rejoigne, lorgnant la scène par le vide entre deux planches. L'air de la nuit d'été était chargé d'odeurs inconnues et suaves. Tous les trois, sans presque parler, ils avaient attendu jusqu'au petit matin.

A l'aube, le père de Quentin avait attachée une corde aux pattes du poulain, et il avait provoqué la délivrance. Une fois mis bas, la jument, épuisée et ruisselante, avait nettoyé son petit avec la langue. C'était un mâle. Encore sale, il avait déjà tenté de se mettre debout. Le père de Quentin s'était absenté quelques minutes et il était revenu avec un seau d'eau chaude et une vieille éponge. Sans savoir pourquoi, Quentin s'était souvenu des chiens qu'on avait dû séparer avec un seau d'eau, quelques mois plus tôt. Image désagréable et fugitive, aussitôt écartée par l'émotion de la scène vécue. Son père avait sommairement lavé le poulain et, après une dizaine de tentatives, il tenait déjà sur ses frêles pattes.

Avant de s'endormir, Quentin s'était souvenu du cheval qui avait précédé la jument dans la vieille grange. Un jour d'orage, il était tombé dans l'étang boueux, et il avait fallu le tirer avec une corde pour le sortir de la vase. A présent, il coulait une demie-retraite paisible dans un coin du hangar. A six ans, Quentin savait que tous les animaux morts se nommaient charognes, sauf les chevaux, qui ont droit au dénominatif de cadavres.

 

Il s'était levé tard, midi passé. Il lui avait semblé que son chocolat au lait dégageait une odeur forte, écoeurante. Il avait couru jusqu'à l'écurie. Le poulain était sage, debout près de la jument allongée. Celle-ci manifesta d'un hennissement nerveux l'arrivée de l'enfant. Elle ne tremblait plus. Quentin avait attendu presqu'une heure que son père arrive avant d'oser caresser le poulain. C'était l'année des N ; ils l'appelèrent Nuage.

 

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

 

 

 

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