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Billet de blog 13 septembre 2022

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Sur un Air de Campagne (343)

Le cinéma est mort... Je suis vivant !

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Souvent, à l'adolescence, en famille, la mère de Quentin reprenait une formule, qu'il avait eu le malheur de prononcer, devant elle, avec des manières : « Qu'est-ce que je peux faire ? J'sais pas quoi faire ! » C'est une réplique culte d'Anna Karina, dans « Pierrot le Fou », de Jean-Luc Godard. Elle est sur la plage, sous le soleil exactement, en pleine rupture de ban avec la société, rongée par l'ennui, en cavale avec un mauvais garçon, joué par Jean-Paul Belmondo. Par goût de l'échec, et accablé par l'absurdité de l'existence, il finira par se faire sauter la cervelle, en haut d'une falaise, la tête peinte en bleu et harnaché d'une ceinture de bâtons de dynamite.

Hier, pour rigoler dans mes moustaches, à part moi, j'ai imité la voix de Godard, comme je le faisais souvent, avant, avec mes amis d'avant. Aujourd'hui, j'apprends sa mort, sur mon téléphone portable, dont je n'ai jamais activé la caméra.

Lorsque, comme tous les Rastignac de carnaval, la vingtaine déjà bien sonnée, il prononça le fameux « à nous deux Paris ! », Quentin s'installa en colocation, avec des étudiants en cinéma, près de la Place de la République. L'un d'entre-eux préparait une thèse sur Jean-Luc Godard. Il était en couple avec la fille d'un journaliste, spécialiste de l'oeuvre du grand cinéaste franco-suisse. Plutôt que de participer aux discussions savantes, Quentin préférait lutiner, dans la pièce voisine, une flamboyante jeune fille perdue. Il quitta le grand appartement au bout de quatre mois.

En secondes noces, Jean-Luc Godard épousa Anne Wiazienmsky, une de ses actrices fétiches. Elle était la petite-fille de François Mauriac. Après le cinéma du maître, elle devint écrivaine. Elle obtint le Goncout des lycéens avec « Canines », un roman inspiré de son histoire avec le cinéma.

Pour son troisième mariage, Godard épousa Anne-Marie Miéville, sa monteuse depuis toujours. Comme pour donner une importance encore plus grande au montage, dans ses films, aux images collées, attachées, détachées, dépliées, entrechoquées.

« Le cinéma c'est 24 fois la vérité par seconde. »

Un soir, Quentin arriva, en avance, chez de vieux amis de l'internat, pour un de ces repas, durant lesquels on se raconte des histoires du bon vieux temps. De son éternel sac à dos, vestige de ses années de fac, dépassait la couverture des « Cahiers du Cinéma ». La femme de son vieux copain le remarqua. Sa moue était ironique et hautaine. Elle évoqua « Fierrot le Pou. » Le dîner se déroula dans une ambiance glaciale.

Dans une de ces périodes, durant lesquelles il revenait vivre chez ses parents, et qui émaillèrent sa vie, il demanda, au petit-ami de sa sœur, de lui enregistrer, sur K7, les huit épisodes des « Histoire(s) du Cinéma », qui étaient diffusés sur Canal Plus. L'impétrant ne put mener à bien sa mission, car son père, un ouvrier de l'agroalimentaire, regardait le football, sur l'autre chaîne. Son magnétoscope ne pouvait pas fonctionner ainsi.

Lorsqu'il vit « One + One », dans une petite salle du Quartier Latin, avec ses amis, Quentin fut le seul à le trouver ironique et drôle. C'est un film sur l'enregistrement, en studio, de la chanson « Sympathy For the Devil », des Rolling Stones. Durant une heure et demie, Godard suit, pas à pas, instrument par instrument, choral par choral et lyrics par lyrics, la naissance d'un tube de rock. Il n'osa pas donner son avis.

Un jour, dans un magazine, Quentin lut cette information sensationnelle : Jean-Luc Godard, quand il n'avait pas le cigare à la bouche, fumait des Gitanes Maïs. Comme son père !

Lorsqu'il se fit entarté, sur les marches du Grand Palais, par un activiste, qui le prenait pour un pompeux cornichon, au Festival de Cannes, Godard répliqua par une formule, qui assoit pour toujours son humour imparable et incomparable : « C'est le cinéma muet qui s'attaque au parlant ! »

Bien des graffeurs, et des manifestants, auraient beaucoup à apprendre des slogans écrits sur les murs et les pancartes de plusieurs films de Godard. Comment faire la Révolution sans subvertir le langage ?

Dans son premier film, « A Bout de Souffle », le héros rencontre l'héroïne – Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg – alors qu'il est en terrasse d'un café et qu'elle vend, à la sauvette, l' « International Herald Tribune. » Le Noir et Blanc est sublime, d'un bout à l'autre. Jean Seberg épousera Romain Gary. Elle fut une grande activiste. Les conditions de sa disparition restent troubles et mystérieuses.

Pourquoi Godard a tourné « Je Vous Salue Marie » ?

Quentin n'a jamais su si le titre de ce film célèbre de Godard était « Soigne ton Gauche » ou « Soigne ta Droite. » Celui-là il ne l'a pas vu.

De même, à chaque fois qu'il écrit son nom, comme pour beaucoup d'artistes ou d'écrivains, il doit vérifier s'il s'agit de « Godart » ou de « Godard. » Comme pour les Dupon-t-d. Et comme pour Godot.

Au cours de plusieurs fugues de l'hôpital, lorsque Quentin parvenait à s 'échapper avec sa voiture, et qu'il roulait, sur les autoroutes, parcourant des centaines de kilomètres, avec des objectifs mal définis, il s'amusait de rencontrer, sur l'autre voie, des camions de la marque « J.L.G. – Services. » Il ne les doublait ou ne les croisait jamais sans penser au cinéaste. Avec le sourire.

Godard était obsédé, depuis ses débuts, par la mort du cinéma. La fin de l'ultime art encore vivant dans une époque nihiliste. Il en vint même à filmer des arbres et les nuages du ciel, avec une petite caméra vidéo.

« Sauve Qui Peut (la Vie) »...

Santangelo

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