Depuis qu'il savait que Quentin manquait de force, au point de devoir mesurer ses ressources d'énergie, de longues minutes durant, avant de descendre, du 2ème étage, pour déposer la poubelle dans le container, tous les quatre ou cinq jours, il voulait se battre. Et il y pensait tous les jours. Devant cette démonstration de faiblesse avérée, son ego de petit enculé petit-bourgeois se gonflait d'une importance nouvelle, la perspective d'un combat singulier le remplissait d'orgueil, pour la première fois de sa vie, il croyait en sa chance – quelque chose comme un destin – il allait enfin leur montrer, à tous, qu'il était vraiment le plus fort. Et il ne pensait plus qu'à ça.
Tous les midis, après quelques heures de sommeil troublé, peuplé de peoples et de top-models en un zapping électrique incessant, il se chauffait à blanc, vociférant insultes et menaces à la cantonade, par la fenêtre ouverte, donnait quelques coups de pieds dans les murs, hurlait quelques borborygmes animaux, et il sortait, non sans avoir claquer la porte de rage, accompagné de son mastiff, prêt à en découdre, pour se pavaner sur la pelouse.
Et si, par paresse, il oubliait, l'espace d'un jour ou deux, son projet de violence salutaire, la simple vue de Quentin, marchant péniblement avec sa canne, en bas du petit immeuble, en quête d'un peu de vitalité, dans la fraîcheur du matin, ravivait en lui les instincts de la bête, et il sentait, à nouveau, le sang couler dans ses artères avec cette vigueur fougueuse. À force d'humiliations et de moqueries provocatrices, cette loque finirait bien par se rebeller, du haut de son intouchable morgue d'invalide. Il attendait, patiemment, chaque jour, depuis des mois, ce sursaut de vie qui mettrait le feu aux poudres, cette petite étincelle qui allumerait la ceinture d'explosifs, qu'il croyait porter à sa taille, sous la forme de ce qu'il appelait ses « tablettes de chocolat », et le conduirait, triomphant, à une victoire par K.O. Toute la journée, il contemplait son large torse et ses biceps saillants, dans le miroir du grand appartement, qui luisaient, comme huilés, tels de véritables armes lustrées avec une patience maniaque. Et, si il avait lu quelque part, il y a longtemps, qu'il fallait se méfier de la réaction des animaux blessés, il ne laissait pas le doute le gagner, se remettait à rugir et à mugir, à hurler et à rire, pour se remplir de sa suffisance.
Dès que Quentin réussissait à oublier la présence menaçante, dans son attique, sous ses toits verdis par la mousse, et trouvait un moyen de distraire, pour un petit temps de repos, son âme en peine et son corps souffreteux, il se rappelait à son bon souvenir, et lançait, par-delà le plancher, ses insultes favorites, qui surnageait dans une diarrhée verbale haineuse, en guise de rappel à l'ordre : « Fils de pute ! » et « Enculé ! » Et, aux premières sensations d'impuissance, à la première alerte, à peine se laissait-il gagner par la mollesse de l'habitude, qu'il se tournait vers son gros chien, son compagnon d'infortune, le seul ami réellement fidèle rencontré au cours d'une vie de petites défaites en grosses déroutes, son bras droit, de la mâchoire duquel viendrait, le moment venu, la mise à mort de ce déchet, qui osait exposer, aux yeux de tous, une si obscène constitution, un état si maladivement débile.
Il tenait de son père que le monde se divisait entre baiseurs et baisés mais, à présent, il savait qu'il n'y avait que des assassins et des victimes. Ce nabot claudiquant ne méritait qu'un seule peine pour son insolente dépendance aux aléas de son apathie, celle que l'on réservait, depuis toujours, à ses pareils : une mort violente et anonyme – un coup de balai. Personne ne s'en offusquerait. Personne ne réclamerait un corps si malingre. Il n'avait pas remarqué une seule visite, chez lui, au cours des derniers mois. Personne ne lui creuserait de tombe pour y déposer de fleurs. Et, alors, dans l'ébullition quotidienne de son imagination guerrière, comme tous les enculés qui se succédaient, pour afficher leur soutien et encourager son juste projet, à longueur de jours tous plus ternes les uns que les autres, en bas de l'immeuble, alors, comme un cadeau du ciel, le signe de son élection ou de sa prédestination, alors, en récompense de ses efforts, comme une preuve qu'il n'appartenait pas à la même espèce que son voisin : il bandait. À mort.
Santangelo