À quelques mois des JO de Paris, soyons fair-play, mais restons fermes : NO SPORT !
Lorsque l'on a expérimenté le travail physique, même sur de courtes durées, le sport prend tout de suite une autre dimension, un aspect moins ludique, une valeur moins évidente.
Une des tantes de Quentin ne comprenait pas, pourquoi, son frère, qui avait repris l'exploitation de leurs parents, ne faisait pas le court chemin, qui le séparait de leur maison, à pied. Il prenait sa voiture. Il avait beau lui dire qu'il avait marché, sur des dizaines de kilomètres, dans les champs, durant la semaine ; elle ne comprenait pas.
Et bien, pour Quentin, le monde du sport est drapé du même mystère, et suscite la même incompréhension – à l'envers, si l'on veut - que le parcours de son oncle, pour sa tante, autrefois.
Bien sûr, il y a la sécrétion d'endorphine durant l'effort – cette hormone du plaisir physique. C'est peut-être pour cette raison qu'ils ont souvent l'air de camés, en sortant de la douche.
À L'exception des épreuves obligatoires du baccalauréat, Quentin n'a cédé aux sirènes de le course à pied qu'une seule et unique fois, au cours de sa vie. Il avait emprunté une paire de chaussures et acheté un bas de jogging – les seuls qu'il ait jamais possédés. Il a fait deux fois le tour d'un étang, en courant, puis une troisième fois, à petit trot et au pas, et il a jeté l'éponge, définitivement.
À la télévision, autrefois, Quentin aimait à regarder les étapes de montagne du Tour de France, la Coupe du Monde de football et les épreuves d'athlétisme aux JO. Mais, après plusieurs années sans télé, il n'est pas prêt à cesser son boycott.
De la même manière que les gens qui s'ennuient se créent des problèmes, c'est en faisant preuve de masochisme que les sportifs, et leur goût pour l'effort inutile, tentent de combler le vide de leur vie.
Au cours de ses années de journalisme radio, il est arrivé à Quentin de devoir faire face aux partenariats de sa station. Ainsi, durant des mois, il a subi les assauts répétés, et légitimes, du club de water-polo de sa ville. Il annonçait les rencontres le vendredi, et donnait les résultats des matchs, le lundi matin. Il ne s'est rendu qu'une seule et unique fois, à la piscine, pour les supporter. Il voulait juste montrer les corps de ces Apollons à une amie – qu'elle sache ce qu'elle perdait, en restant avec lui.
Bien sûr, il y a le « beau jeu ». La géométrie complexe des « passes à dix » du FC Barcelone, ou les passing-shots du fond du cours de Jimmy Connors. Mais « le beau jeu » n'est-il pas uniquement ce moment où le sport, comme par magie, redevient un jeu ?
Les sœurs de Quentin ont pratiqué assidûment l'escrime, dans leur enfance et leur adolescence. Il a regretté de n'y avoir pas goûté. C'est peut-être pour cette raison que, plus tard, il est devenu un mousquetaire des médias.
Il y a aussi la vitesse. Mais à quoi peuvent bien penser ces gens qui regardent des voitures moches, ou des motos surpuissantes, passer devant leurs yeux écarquillés, en moins d'une seconde, en tournant sur un circuit – route sans histoire aucune.
Et je ne parle même pas de la course au large !
La compétition sportive comme modèle de société ; la performance dans tous les domaines de la vie ; l'adversité acharnée à la place de la fraternité : c'est ça le programme ?!
Et si on gardait le marathon ? Ce dépassement de soi ultime et bimillénaire. Sait-on encore que Philippidès, qui courut, le premier, sur cette distance, afin d'annoncer la victoire de Marathon aux Athéniens, en est mort d'épuisement ?
Il y a l'imagination. Et les souvenirs de l'enfance. Et le murmure de la petite voix intérieure qui commentait ses actions, en jouant au ballon, sur la pelouse. « Platini, Platini... qui dribble Beckenbauer.. le Kaiser s'est encore fait prendre de vitesse... Platini qui passe à Giresse démarqué.... Tigana, sur l'aile droite... Tigana qui centre... Tête de Didier Six et BUUUUUTTTTT !!!! » 1- 0
Mais, lorsque Quentin expérimenta le football, il ne se distingua qu'une seule fois : en tentant de faire un retourné acrobatique, il marqua un but contre son camp.
Lors d'une fête du village, un match de foot, tout ce qu'il y a d'amical, fut organisé pour affronter les habitants du village voisin. Il manquait un joueur ; on fit appel à son père, qui n'aimait pas le sport et n'y connaissait pas grand-chose. Il accepta de bonne grâce. Il fut propulsé gardien de but. Il laissa passer tellement de ballons et prit tant de buts, que Quentin en ressentit une drôle de gêne. C'est sans doute la seule fois où il éprouva un peu de honte pour son papa.
Chauvinistes, les sportifs ? On pouvait le craindre, et encore plus chez les supporters. Mais, aujourd'hui que tout le monde, même dans nos campagnes, soutient le PSG, n'est-ce pas encore pire ? Moi, je ne supporte pas.
Alors que dire, des trails et des corridas nocturnes, qui fleurissent un peu partout ? Est-ce pour dissimuler leur honte, qu'ils courent dans la nuit ?
Quentin a aussi joué au tennis, dans son enfance. Mais uniquement contre un mur. Le jour où il a compris qu'il ne serait jamais plus fort que lui-même, il a arrêté.
Au collège, lors d'une initiation au rugby, en cours de sport, Quentin reçut un énorme coup de genou dans les parties. Il mit de longues minutes à s'en remettre, à attendre que la douleur s'apaise et à reprendre son souffle, et maudit son bourreau – un solide gaillard, qui ne voyait que par le sport. Quelques années plus tard, en jouant au handball, il shoota, de toutes ses forces, vers le but, sans calculer. Le goal, qui n'avait pas de coque de protection, et qui sautait en écartant bras et jambes, comme à la télé, pour défendre sa cage, reçut le ballon, à son tour, dans les parties. Sans qu'il puisse l'analyser, cet épisode lui procura le même plaisir qu'une petite vengeance.
Le tennis-ballon restera sans doute le sport qu'il aima le plus pratiquer.
À l'entrée du supermarché discount, dans lequel je fais mes courses, chaque mois, on peut voir, placardée depuis des années, une affiche faisant la publicité d'un cours de boxe. Que faudrait-il manger pour pouvoir faire ça ?
Et si le journalisme, dans le futur, ne consistait qu'à commenter des épreuves sportives et à recenser les faits et gestes des peoples ?
Aujourd'hui, même en marchant – Quentin adorait la marche – il crache ses poumons.
Quant au « sport en chambre », ça fait longtemps qu'il ne prend plus de licence.
Face à tant d'incompréhension, Quentin, toujours partant pour la nouveauté, et plus agile du cerveau que des biceps, eut envie de créer un sport, en sortant de l'hôpital : ce fut la « lutte franche hospitalière. » Mais c'est une autre histoire...
Santangelo