La veille, il s'était réveillé tard, au son d'une perceuse, ou d'une scie, il n'avait su distinguer dans son demi-coma ; il avait cru que les ouvriers étaient de retour sur le chantier, et ça avait pris du temps, d'accepter d'entamer une nouvelle journée – manger, se laver, s'habiller et le reste, en option - avec ces promesses de malheur, ces cris d'oiseaux sans cœur, ces rires tout mécaniques, ces mauvais adages de l'âge technique. Ainsi, c'est avec hardiesse que, ce matin-là, il avait sauté du lit – si l'on peut dire, puisqu'il partageait son sommeil, depuis des années, entre la banquette du salon et un fin matelas posé à même le sol, dans la petite chambre – et qu'il s'était préparé à une belle et bonne journée, qui serait faite d'un mélange de démarches 'pour s'en sortir', d'un peu d'écriture, d'une longue promenade dans la campagne, et du reste, en sus, et pourquoi pas ? Il avait tout d'abord recherché sur Internet les informations nécessaires au renouvellement de son permis de conduire, suspendu il y avait déjà cinq ans, mais que la toute-puissance d'un médecin aigri avait placé sous la menace d'une nouvelle visite médicale – annexe III pages 44 et 45, praticien agrée, et autres joyeusetés administratives qui l'égayaient toujours autant, dernières survivances d'une époque où les machines n'avaient pas encore gagné la partie sur le désordre. Un mail de la Préfecture, à 7 h 50, en réponse à une sollicitation dont la naïveté n'avait d'égal que l'impertinence, l'avait alerté et convaincu de chercher seul. Un autre message, en provenance de son bailleur social, lui réclamait le règlement des frais de commissaire de justice, celui auquel ils avaient fait appel pour tenter de faire des travaux, chez lui. Déjeuner : salade de pommes-de-terre-mayo-maison. Un extra. Puis, constatant qu'il avait assez de force pour tenter une sortie bien méritée, il pris la voiture et décida de se rendre jusqu'au tabac, afin de faire le plein pour la semaine - une cartouche de 5 paquets de tabac à pipe brun de marque américaine - situé dans le gros bourg le plus proche, à une dizaine de kilomètres. (Mais pourquoi me suis-je mis à écrire comme je le faisais il y a vingt ans, lorsque je participais à ces petits concours de nouvelles, dans l'espoir d'une caresse narcissique ? Serait-ce en raison du rapatriement de mon vieux carton de manuscrits, depuis l'ancienne maison de mes parents, jusque dans mon appartement ?)
Après avoir emprunté le raccourci, par le lotissement, comme à chaque fois depuis que les travaux avaient débuté, il gara la Kangoo le long du mur en béton, sur le large trottoir, devant ce petit immeuble collectif dans lequel il n'aurait séjourné pour rien au monde. Une jeune femme se montra. Il la qualifia aussitôt, mécaniquement, dans son esprit, « d'étrange. » Elle tira, sur ses roulettes, le container au couvercle bleu parmi les containers verts et jaunes, ouvrit la boîte-aux-lettres et en retira une enveloppe, qu'elle ouvrit d'un geste automatique, aussi efficace que désincarné. Plus loin, au bout de la rue, face au bureau de tabac, dont le carotte clignotait avec orgueil et un rien d'ostentation désuète, deux petits camions s'étaient arrêtés au milieu de la chaussée. Les deux chauffeurs lui jetèrent un regard menaçant tout en devisant nerveusement. Il se saisit de sa canne, sortit de la voiture, et se mit en marche vers le lieu convoité.
La jeune femme le précéda de peu - le corps raide, le regard perdu dans le vague, la démarche d'une zombie. Il n'osa la dépasser et se contenta de la suivre, en lui octroyant quelques mètres d'avance, pour ne pas interférer avec sa zone d'intimité, qu'il devinait dangereuse. Ce tabac, il y venait presque toutes les semaines, depuis cinq ou six ans et, miraculeusement, il n'avait pas noué le moindre lien de sympathie, dévoilé la plus petite once de son humanité, avec aucune des trois ou quatre employées – ce qui, dans son cas, se terminait toujours par une fâcherie irrémédiable, l'obligeant à changer de crèmerie. S'il y venait plutôt content, ce jour-là, c'est qu'on était mercredi, en milieu d'après-midi, et que les deux derniers mercredi, à cette heure, il avait eu à faire à la même buraliste, la plus jeune, la blonde, celle dont l'indifférence à son endroit était la plus totale et la plus commode.
Un homme de son âge réceptionnait des colis. L'un d'entre-eux portait la griffe d'Amazon, cette flèche qui invitait à la découverte avec gourmandise et qu'il connaissait si bien pour lui signifier, aussi souvent que possible, l'arrivée d'un nouveau plaisir de lecture putatif, dans sa boîte-aux-lettres. Il patientait, d'un pied sur l'autre, le corps appuyé sur la canne en bois. Ce fut le tour de la junkie. Il laissa son regard vaguer sur les titres de la presse. « Maison à vendre. » « Des calins pour la vie. » « Faites des bébés pour être heureux ! » « La recette du bonheur... » Puis, un peu interloqué, son attention se posa enfin en territoire connu : « Archeologia. » Entendit-il, au même moment, la phrase : « Tu l'as eu ! » Si oui, qui l'avait prononcée ? La femme-robot demanda à l'employée de lui faire des photocopies du permis de conduire, au format carte de crédit, qu'elle avait sorti de l'enveloppe. Elle s'exécuta. « C'est trente centimes... » Plus deux paquets... mais de quoi ?
Quand vint enfin son tour, il nota que la placidité absolue de sa buraliste préférée était troublée par une moue qui exprimait un début d'acrimonie. Elle ne faisait plus la gueule ; elle allait devenir méchante. « Ah, je n'ai plus de cartouche... Il ne m'en reste que deux paquets... ça ira ? » Il se souvenait de la fois précédente. Il avait osé une petite blague innocente - « Vous l'avez en pot ? » « Non, je n'ai pas de pot ! » « Moi, non plus, je n'ai pas de pot... » - blagounette tout à fait inhabituelle et inopportune, qu'il avait aussitôt regrettée. Et, deux semaines auparavant, il n'avait pu contrôler une flatulence odorante, ce qui ne lui arrivait jamais en dehors de son appartement. Était-ce suffisant pour mettre à mal un lustre de politesse d'un lissé inattaquable ? « Bonne journée ! »
Direction : l'autre bureau de tabac du bourg. Il n'allait pas faire la route, aussi agréable fût-elle, ni revenir se montrer tous les deux jours, dans des contrées si hostiles. Personne. Ni au comptoir, ni en terrasse, ni en salle. Un nouveau serveur. Probablement défoncé, lui aussi. Sympathique. Mais d'une sympathie qui donnait le frisson. « Une cartouche c'est huit paquets ? » « Non, cinq ! » - parce qu'habituellement c'est dix...
Puis, ragaillardi par les provisions, il décida de pousser jusqu'à l'atelier de contrôle technique automobile, où il espérait réaliser une visite, qu'il aurait dû effectuer depuis des semaines, à en croire la vignette collée sur son pare-brise sale. Il pensa qu'avec trois messages de pannes au tableau de bord, ça risquait d'être compliqué, mais sa voiture relevant de la catégorie des « commerciales », le contrôle était annuel et obligatoire, alternativement pour l'ensemble des équipements et le seul dispositif antipollution. Peu de véhicules sur le parking. Par la petite baie vitrée, une femme d'une quarantaine d'années lisait un magazine people dans la minuscule salle d'attente. Le patron était derrière son comptoir, devant son ordinateur. Il le connaissait vaguement pour lui avoir déjà confié sa voiture, il y avait plusieurs années, dans un autre bourg, près de chez ses parents, à une trentaine de kilomètres de là. Ils avaient tous les deux effectué la même migration. « Je passe à tout hasard... Vous auriez un créneau pour un contrôle pollution ? » « Oui, vers 16 h 30, c'est possible ! » « Pas avant ? Parce qu'avec ma canne... vous comprenez ? » « Non ! » « C'est pas grave, je prendrai rendez-vous... » « Bonne journée ! »
Qu'allait-il bien pouvoir faire à présent de sa belle et bonne journée, puisque, pour une fois, il avait la force de se déplacer ? Les sentiers de randonnée devaient être toujours dans le même état, boueux et impraticables, avec toute cette pluie tombée ces derniers mois. Pas question de se promener à l'ancienne abbaye, depuis l'affaire. Il ne lui restait qu'à rentrer chez lui, par le chemin des écoliers. Il choisit la route la plus longue, la plus sinueuse, serpentée et la plus boisée. (Et je fais les mêmes fautes qu'il y a quinze ans ! Avec les mêmes tics de langage!) Pour une fois, aucune voiture de le suivait. Et, alors qu'il arrivait au terme de son odyssée, après avoir laissé son imagination se libérer un peu, à la vue de la nature, au contact de la brise par le carreau entr'ouvert, et à la lecture fantaisiste des panneaux indiquant les lieux-dits - « Ker-maquer ? » « Ah, non, c'était ker-marquer ! » « Ker-marqueur ? » « Poullaouen ? Ici ? Mais c'est à au moins quarante kilomètres de là ! » - il fut troublé, dans sa conduite pépère, par la présence, sur le bord du chemin, en pleine campagne, d'une vieille femme hideuse, aux gestes menaçants, à l'expression inquiétante. L'avait-il déjà rencontrée dans le passé, pour qu'elle produise, au milieu de ce calme délassement, une impression aussi nocive ? À l'hôpital peut-être ? Il poursuivit sa route, non sans avoir marqué un temps d'arrêt. Une fois chez lui, il sortit de la boîte-aux-lettres un courrier de France Travail l'invitant à participer à un entretien collectif en visio-conférence. Et puis, une publication institutionnelle au titre ravageur : « Grands Projets. »
Une fois les verrous verrouillés, la chevillette et la bobinette en place, il s'accommoda de son sort, comme d'habitude, et fut presque heureux de ce que les sorties se fassent si rares, d'ordinaire. Sur son ordinateur, un coup d'oeil aux chiffres de vente du premier de ses romans à être publié. Ça démarrait doucement. Très doucement. Très très doucement. Tout doucement. Alors, d'un geste d'une liberté qu'il croyait avoir perdue, il ouvrit, là où il l'avait abandonné, trois ou quatre jours auparavant, «l'Irréfutable Essai de Successologie », de Lydie Salvayre, qu'il avait acheté en poche sur Amazon, en prévision d'une consolation nécessaire à un échec éditorial plus que probable.
(Mais comment est-ce possible de revivre de telles situations, des années après, rien qu'en retrouvant son style d'antan, qui traînait dans un vieux carton? Il faut que je me reprenne. Merci Lydie ! Et c'est bien à l'auteure que je m'adresse, et non à la psychiatre, n'en déplaise aux faits... J'ai lu ton « Petit Traité d'Éducation lubrique » il y a quelques semaines, malgré une méconnaissance quasi-totale de ton œuvre, et je dois dire, si je puis dire, que ce fut l'une des portes d'entrée les plus déroutantes, déstabilisantes et drôles qu'il m'ait été données de trouver chez un auteur de ta renommée. J'y ai ri aux éclats à chaque page. Et c'est dans le même élan que je me suis procuré « l'Irréfutable Essai de Successologie », dans l'espoir de réitérer, de rire à nouveau de mon malheur - le littéraire, après le sexuel. Cette fois-ci, c'est une porte de sortie. Mais demeure le fabuleux plaisir de ta langue. Et c'est bien la seule chose qui importe. Quel style ! Quelle audace ! Quelle allure ! Que d'irrévérence choisie et d'impertinence fougueuse ! Je ne me souviens plus très bien de « la Compagnie des Spectres » mais ces deux véritables pépites resteront dans ma mémoire pour fort longtemps, eussé-je la chance de ne pas mourir avant, et de subir des funérailles qui ne soient pas à la hauteur de ma petite bibliothèque... Et dans mon cœur, à jamais ! Je dois te l'avouer, mon plan com s'est révélé désastreux. La sortie et le lancement du premier de ma quinzaine de romans, sués en trente ans, à être publié, en auto-édition, sont calamiteux. J'ai fait pire que le lecteur idéal de ton essai irréfutable. Était-ce vraiment moi, ce lecteur idéal ? Je t'enverrais volontiers un exemplaire de « une Promenade bienheureuse » mais je crains que mon insolence ne soit pas à la hauteur de ton panache. Et puis, je n'ai vraiment pas de compte actif sur les réseaux sociaux, mon patronyme n'est connu d'aucun journaliste et, le serait-il, j'écris sous un pseudo imbuvable à faire fuir un technicien DPE. Après avoir eu un peu peur que tu ne tombasse dans un cynisme qui aurait outrepassé ma capacité d'autodérision, et de me faire tuer en arrivant au terme de ma lecture, je me suis ressaisi et tu as, à nouveau, réussi à me tirer des rires hoqueteux et des glousseries à demi-honteuses, de mon pauvre corps fatigué par les misères. Et, comme rarement, malgré des lectures également très choisies, j'ai, à nouveau, retrouvé le plaisir presque intact de mes lectures de jeunesse, celui que l'on éprouve en côtoyant les grands maîtres. Mais, si je poursuis aussi maladroitement, tel l'ingénu que je n'ai jamais cessé d'être, à la lecture de mes auteurs de chevet, tu vas croire que je tente, en exposant la littéraire, de soulager la sexuelle, de misères. Non. Point du tout ! J'en veux d'autres. Des livres aussi exigeants dans le talent et aussi raffinés dans l'humour. Il m'était venu, par mimétisme, une formule, en te lisant : « le cynisme est à la méchanceté ce que l'ironie est à l'humour. » Après réflexion, ça ne tient pas. Et tu fais preuve des quatre, avec un brio semblable.
Ainsi, je me permets, sans aucune arrière-pensée, de te suggérer le sujet d'un troisième opus, dans la même veine que ces deux-là : le bonheur de vieillir ! Comment as-tu fait pour conserver intacte ta vigoureuse jeunesse au contact de ces cannibales ? Est-ce ainsi que l'on se trouve couvert de prix ? En punition d'une santé et d'une vigueur d'esprit inamovibles ? Comme s'ils cherchaient à noyer le poisson pour dissimuler le vrai poison ? De nos jours, il faut vraiment être issu d'un peuple, qui n'a même plus de nom, et s'en souvenir, pour afficher une telle hauteur aristocratique et un élitisme qui n'exclut pas, a priori. Grâce à ce (double) sauvetage, je continue ma route. Elle ne croisera sans doute jamais la vôtre. Mais pourquoi, moi qui voussoie tout le monde, même la buraliste, me suis-je laissé aller à un tutoiement des plus communs, lors même que la première forme n'a peut-être, chez moi, jamais été aussi impérative ?! Qui seul le sait... Puisse cette (double) leçon, littéraire et humaine, vous être rendue un jour, au fil de vos lectures, par un talent égal au vôtre ! Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ? Pourquoi me suis-je mis à écrire comme il y a dix ans ? Un verre. Pas plus. Et je remise ce maudit carton. En y ajoutant un livre imprimé. J'ai encore tant de choses à lire et à écrire !
Une dernière chose, Lydie, Vous pensez sérieusement que le succès c'est tromper ?!)
Et il s'endormit. Heureux.
Santangelo