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Billet de blog 14 mai 2023

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Sur un Air de Campagne (399)

Ces dégenrés qui nous dérangent...

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La Mezzanine Santangelo

Il en va des expériences sexuelles et amoureuses comme des grandes lectures passionnées ; elles n'assaisonnent vraiment bien que la jeunesse, en lui donnant sens, et les souvenirs que l'on en garde, comme autant de carrefours, auxquels on a pris une décision irrévocable et choisi une direction nouvelle, ne conservent leur goût de victoire, que si l'on admet, qu'avec le temps, la sagesse vient calmer les ardeurs et la fougue des désirs, pour les muer en destinée, à défaut de destin.

L'amour est enfant de bohème !

Dans ce roman-somme que sont les 600 pages des « Parisiens », paru en 2016, chez Actes Sud, Olivier Py fait le vœu d'embrasser l'époque, de saisir la jeunesse du XXI ème siècle, et de les croquer, dans la recherche des plaisirs autant que dans l'affrontement avec la mort, pas seulement comme une génération perdue – puisque presque toutes le sont – mais à l'aune des clivages classiques, entre éthique, politique et mystique. En cherchant à illustrer le désir et, en particulier, le désir homosexuel, comme une représentation et une parodie de désir – puisque le théâtre c'est jouer un personnage qui joue un personnage – il déploie la carte du tendre des ambitieux de notre temps et, notamment, dans le monde des arts, de la musique et de la littérature. Dès le début, le lecteur est averti : « l'art est une brûlure érotisée qui change le cours de notre souffrance. » Et le sexe le plus cru sera omniprésent tout au long de cette histoire, ou plutôt de ces histoires enchevêtrées, racontées autant pour subvertir que pour accomplir, autant pour choquer que pour instruire.

L'amour est enfant de bohème !

Pour ce faire, le tout-nouveau directeur du Théâtre du Châtelet, déploie une galerie de personnages, qui ne sont rien moins que les archétypes des temps nouveaux, comme autant de marionnettes contemporaines, qui forment une totalité et peuplent un monde en soi, et dont il va tirer les fils psychologiques et intimes, comme dans une grande fresque – entre carnaval et tragédie antique. Il y a d'abord Aurélien (encore plus convaincant que celui d'Aragon), le jeune provincial flamboyant, qui partage une chambre de bonne, et son lit, avec Iris et Serena, une lesbienne et une transexuelle, et qui va s'imposer, en libérant ses désirs insatiables, dans un esprit éperdu de liberté, et à la force d'une ambition sans bornes, comme le metteur en scène incontournable de la place, l'auteur du moment, petit faune surdoué, lointain cousin de Rastignac et Rubempré. Et puis, il y a Lucas, orphelin de mère, qui va devoir affronter la mort de son père, un grand bourgeois intransigeant. Il rencontre Aurélien à l'enterrement de son petit-ami, et se présente à lui comme une promesse de bonheur, autant que comme un sphinx aussi désirable qu'impénétrable, et lui ouvre la voie de l'amour – cet amour dont il se joue pour mieux l'instiller dans le cœur de ses partenaires.

L'amour est enfant de poème !

Il y a aussi Milo, chef d'orchestre de 50 ans, à la renommée internationale, qui s'éprend d'Aurélien, et se questionne sur le sens de la musique en écoutant Ligeti et Duparc, dans son hôtel particulier du Marais, dans lequel il alterne les fêtes somptueuses, les partouzes débridées et les moments de tendresse avec le jeune héros moderne. Jacqueline, quant à elle, est tombée sous le charme envoûtant du prodige du théâtre, parce que, depuis plus de 50 ans, en tirant sur les fils de la mode et en soignant son réseau d'influence, elle fait et défait les rois, et elle a reconnu en lui la force impitoyable des plus grands. Et puis Sarazac et Touraine, deux anciens amis séropositifs, devenus ennemis mortels, qui luttent, chacun de son côté, pour obtenir la direction de l'Opéra de Paris – combat au sommet et duel en coulisses, qui passionnent la galerie, et servent d'intrigue principale au roman – et qui vont se retrouver et se réconcilier, une nuit de désespoir, des les bas-fonds d'une backroom sordide.

L'amour est enfant de bohème !

Sans oublier un curé progressiste et des putes révolutionnaires, qui vont chercher à occuper un bâtiment public pour défendre leur cause. On l'aura compris, si dans « les Parisiens » le jeu social est analysé le plus finement du monde, c'est aussi parce que l'auteur passe au crible de son intelligence les mœurs de l'époque, pour en faire un tableau à la fois monstrueux et dérisoire, obscène et séduisant

Ainsi, à chaque page, la mort rôde, et pas seulement comme un aiguillon du désir, mais comme la maîtresse absolue, chérie et honnie, de ces vies dédiées à la frivolité de la vie sociale, à la trivialité du sexe sans mesures, et aux souffrances de l'ambition artistique. On le sait, Olivier Py a vu, depuis longtemps, dans le théâtre, le dernier abri du sacré, lui qui a délaissé la théologie pour l'écriture et la mise en scène, avec le succès que l'on connaît. Ce que l'on découvre, avec une joie nouvelle, c'est sa maîtrise de la geste romanesque, marquée par un sens du dialogue imparable. Dans ce roman, les dialogues sont au premier plan et véritables maîtres de l'action, et les parties narratives, dépourvues de psychologie, comme de longues didascalies d'un genre nouveau ; et c'est sans doute ce qui lui valu une adaptation, par son auteur, au Festival d'Avignon, dont il a aussi été le directeur. On a rarement vu une telle construction romanesque, toute entière dévouée à la parole théâtrale – cette parole qui électrise le public, en montant jusqu'au ciel – et « les Parisiens » c'est également du grand théâtre, à la fois réflexif et démonstratif, sociologique et métaphysique. Et, au-delà de la volonté pédagogique – celle qui fait de l'ouvrage une sorte de « théorie du genre pour les nuls » ou de « défense et illustration des mœurs homosexuelles » – Olivier Py met une culture immense au service d'une méditation sur le sens perdu de nos existences errantes, de nos tribulations sans but, de nos erreurs inutiles, de nos histoires sans morale, de nos prières sans dieu, de nos œuvres sans lecteurs.

L'amour en enfant de poème !

Sous sa plume, Paris devient une sorte de nouvelle Babylone, qui avale une jeunesse idéaliste et amoureuse, pour se nourrir, telle une bête mythologique, et finit par la recracher, après l'avoir sucée jusqu'à la moelle, inerte, sans saveur, sans illusions, délivrée des passions mais pas du mal, déjà morte à peine éclose. C'est à une danse autour du vide que nous invite le romancier, en confrontant les trois voies qui se proposent à ces jeunes, aussi désenchantés que pleins d'espoir : la philosophie de la révolution, la vie intérieure de la religion et les affres de la poésie. La littérature est-elle plus forte que la foi ? Ça dépend, sans doute, du dieu auquel on croit, et des livres que l'on lit. Mais, toutes les deux demeurent des prières, qui cherchent un destinataire absent, qui appellent dans le désert, et résonnent dans le vide.

L'amour est enfant de poème !

Ainsi, au cours de la lecture, est-on amené à se questionner pour savoir si l'on est face au premier grand roman du XXI ème siècle, ou devant le dernier grand œuvre du XX ème ? Si la pièce que monte Aurélien – et qui deviendra un succès de scandale – évoque l'attente, c'est en se référant à « l'Iliade » et « l'Odysée », et non en dernier épigone en date de Beckett, et afin de chercher une réponse en englobant toute l'histoire de la pensée. Et, sans réponse du ciel, l'appétit de chair se déchaîne, les sens explosent sous l'assaut des désirs, jusqu'au paradoxe, qui montre les limites de l'entropie : à vouloir tout essayer, en matière de jeux sexuels, on finit non pas par perdre le désir, mais par oublier le plaisir.

L'amour est enfant de lui-même !

Bien sûr, on trouvera des lecteurs pour reprocher à l'auteur une tendance à la verbosité ; mais ce serait passer à côté d'une réflexion profonde sur le langage. Et d'autres pour dénoncer le côté « meringue » ou « choucroute » de l'oeuvre monstrueuse ; mais comment parler d'un spécialiste de Wagner (ou plutôt comment le faire parler) en restant totalement léger ? Et, souvent, dans ce cloaque qu'est devenue la vie parisienne, Olivier Py parvient à instiller, dans sa longue et folle complainte doloriste, un moment d'innocence, une épiphanie de la grâce, des soupçons de fraîcheur, un parfum d'aube du monde.

À la fin : « la réponse nous attend, mais elle est si fragile et craintive, qu'il faut une délicatesse d'enfant, on s'approche de la réponse en vivant, en vivant pleinement une vie dans laquelle jamais on ne brise une âme, jamais on n'effraie un devenir, jamais on ne froisse un émerveillement. » Vraiment ? !

Ainsi, lorsque l'un des personnages est amputé d'une jambe, comme un sacrifice au Dieu vengeur, une autre réponse nous est donnée à l'opposition entre art, religion et politique : « au fond, soit on danse, soit on boite, mais marcher c'est terriblement ennuyeux. »

L'amour est parent de bohème !

On peut l'assurer, même si, a priori, l'on préfère Carmen aux Walkyries, on ne s'ennuie pas une seconde à la lecture des 600 pages de ce grand drame lyrique, et c'est peut-être tout ce que l'on peut reprocher à Py, aussi bien dans ses pièce que dans ce roman : son théâtre n'enfante pas de l'ennui, comme celui que les bourgeois aiment à applaudir pudiquement. Et si, comme le croit Duverger - grand magnat de la presse et du luxe qui, dans le roman, tire les ficelles de la politique culturelle gouvernementale – ce qu'il y a de plus fort que tout, dans le monde contemporain, c'est la mode ; on ne prend pas beaucoup de risque à prédire que, si le théâtre d'Olivier Py est à la mode depuis déjà deux décennies, ses textes lui survivront bien plus longtemps encore.

L'amour est enfant de lui-même !

Santangelo

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