Sur un Air de Campagne (61)

L'esprit des lois, les lois de l'esprit. L'esprit de la fête, la fête de l'esprit.

Soyons affables

Santangelo

La semaine dernière, je me suis fait arrêté par un gendarme gay. Je ne savais pas qu'il y avait des gays dans la gendarmerie. Je ne sais pas si c'est une bonne chose ou pas. Signe d'ouverture dans mes campagnes ? Je ne sais pas. Il était tout jeune. Même pas 25 ans. Il m'a fait souffler dans l'éthylomètre. Il ne savait pas trop comment ça marchait. J'ai dû m'y reprendre à quatre fois. Il a voulu que je prenne l'embout en plastique. Je lui ai dit en plaisantant que ma voiture n'était pas sa poubelle. Il s'est vexé et m'a demandé de me garer un peu plus loin. Il a vérifié mon permis et ma carte grise. Il tremblait. Il voulait se payer un « ziva » d'après ce que j'ai compris de ce qu'il ruminait entre ses dents de lait. Je ne sais pas bien ce que c'est qu'un « ziva. » Le savait-il ? Pas plus que moi, probablement. Son collègue est venu jeter un œil à ma voiture et ils m'ont lâché assez vite. Il a murmuré d'une voix mal assurée « faudrait peut-être changer de ton... » Je lui ai souhaité une bonne journée.

Quand j'étais étudiant, j'ai eu un accident après avoir fumé et bu un peu trop. C'était en ville. Les policiers ont été appelés. Il y avait un jeune et son collègue, proche de la retraite. L'ancien m'a pris à part dans la camionnette et il m'a dit qu'il avait des enfants de mon âge. Que pour cette fois ça passait, mais qu'il fallait faire attention.

Depuis quelques mois, j'essaie d'alerter les autorités sur ma situation. Impossible de trouver une oreille compatissante. Je suis menacé de mort tous les jours et tout le monde s'en fout. J'ai déposé une plainte auprès du Procureur de la République ; j'ai appelé plusieurs fois ; elle a été classée sans suite. Pas la peine d'appeler les gendarmes ; ils ne me croient pas.

Dans ma famille, je compte deux oncles anciens policiers – dont un haut gradé -, une cousine et un cousin policiers, un autre gendarme mobile, et un autre encore qui fut CRS. Je ne les ai jamais appelés pour mes problèmes. Je n'ai même jamais fait sauter un PV.

Dans mes campagnes, il y a encore quelques années, les gendarmes connaissaient tout le monde et tout le monde les connaissait. Comme tout le monde connaissait les routes qu'il fallait prendre pour rentrer. Ce n'est plus le cas. Ils ne patrouillent même plus dans leur secteur, et font les contrôles sur des communes voisines ; un peu plus loin, là où on ne les connaît pas.

Durant ma courte période de chômage entre deux postes de journaliste, à Strasbourg, j'ai été passé à tabac par des militaires en goguette. La femme policière et son collègue en ont rajouté une couche dans le camion, après m'avoir menotté sur la foi d'un videur de boîte qui n'avait même pas vue sur la rue. La gueule du faux témoin... Le lendemain, je ne me souvenais plus de rien. Sinon la douleur. J'ai eu 9 jours d'ITT. Les deux policiers et un militaire un seul. Je suis passé devant le Tribunal Correctionnel et j'ai écopé de prison avec sursis et j'ai été condamné à verser des dommages et intérêts aux trois gros bras. Cette soirée m'a coûté cher. Je m'étais promis que je ne me ferai plus avoir.

Il y a un an et demi, pendant les fêtes de fin d'année, dure période pour les nerfs, je me suis laissé aller à boire du cognac et du vieux rhum dans les bistrots d'une commune de bords de mer. Il paraît que j'ai aussi payé une tournée générale. J'avais loué un bungalow dans le camping municipal, situé à un kilomètre du bourg. Malgré tout l'argent dépensé et ma bonne humeur – quand je bois, je suis rigolo – il ne s'est pas trouvé un seul client, ni un seul tenancier, pour me raccompagner ou me prendre mes clefs et me dire de rentrer à pieds. J'ai fini dans le fossé. Puis à l'hôpital. Puis, plusieurs mois après, au Tribunal. Les alcools forts ne me réussissent pas. Je le savais depuis l'épisode strasbourgeois.

Tous ces connards qui me font chier toute la journée n'attendent qu'une chose : que je me remette à boire et que je me prenne à leur petit jeu provocateur, parce qu'ils savent qu'avec un casier, même léger, on est grillé à vie. L'esprit des lois, les lois de l'esprit. Quand on est tombé une fois, il se trouvera toujours des salops pour essayer de vous remettre dans le trou. Le jeune gendarme a dû voir ça sur son ordinateur de bord. Son collègue plus âgé n'a eu besoin que d'un coup d'oeil à ma voiture pour savoir que j'étais « un bon gars. »

Personne ne comprend plus ce qu'est la fête. Ni une « piste à la bretonne. » On ne comprend plus que l'on puisse vouloir boire jusqu'à plus soif dans une assemblée d'inconnus. L'esprit de la fête de bistrot a disparu. Pas un seul pour me prendre mes clefs ! Ils n'en ont probablement même pas eu idée et m'ont pris pour un ivrogne, ou un malade peut-être. Et ce jeune flic me prenait pour un délinquant parce que j'ai déjà été condamné. Même lui ne comprendra jamais ce que c'est que la fête. Il ne comprendrait même pas si je lui disais que, plus jeune, j'ai bu à en tituber dans le Marais.

Il paraît qu'aujourd'hui on ne peut même plus fumer dans une voiture en présence d'enfants. Comment pourraient-ils comprendre l'esprit de la fête ? Et si même le gendarme gay ne comprend pas l'esprit de la fête, comment les autres pourraient-il comprendre l'esprit des lois ? Heureusement, il me reste la fête de l'esprit. J'ai appris à écrire sans alcool.

Tous ces gens qui me font chier n'ont qu'une morale : « enculer le maximum de gens à longueur de journées », et ils chassent même en meute pour essayer de faire tomber les épées de Damoclès suspendues au-dessus de la tête des « bons gars au cœur gros. » Peut-être croient-ils même agir pour le bien de la société... Quelle misère !

 

Aujourd'hui, c'est le 14 juillet. Même aujourd'hui, il s'en est trouvés pour venir m'insulter à mon réveil tardif. Depuis combien de temps n'y-a-t-il pas eu d'amnistie présidentielle ? Est-ce que quelqu'un comprend encore ce que ça veut dire ? La faute et la rédemption ? La concorde ? Même dans les films américains on ne parle plus de ça.

 

Il ne peut pas y avoir d'esprit des lois s'il n'y a plus d'esprit de fête. Comment faire quand il n'y a même plus la lettre, mais seulement du mauvais esprit ?

 

 

Comment lutter ? Mais avec l'esprit de l'enfance, bien sûr. L'enfance de l'art, l'art de l'enfance. Oh, la belle bleue ! Oh, la belle rouge ! Quel boucan ! Oh, la belle verte ! Oh, la belle rose ! Tu crois que c'est le bouquet final ?

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

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