Longtemps, dans mon lycée de cambrousse, j'ai cru que Lou Reed était le chanteur d'une seule chanson : « Walk on the Wild Side », avec ses chorus en dodoloop et son solo de saxo. Un morceau plutôt sucré sur des paroles auxquelles je ne prêtais pas vraiment attention. J'aurais dû, car on y parle de drogue, de dealers et de comportements déviants – ce genre de choses qui fascinent les adolescents romantiques. Mais a-t-on jamais eu besoin de traduire les paroles quand la chanson est bonne ?
Puis, devenu étudiant, longtemps j'ai cru qu'il n'était l'auteur d'un seul bon album, génial en plusieurs points : « New-York » Un album-concept, sorti en 1989, sur lequel il narre l'histoire d'un Portoricain de Big Apple, sur des sons de guitares très purs et à la fois originaux, et d'une voix parlée très profonde. Ce fut, pendant des années, une des trois ou quatre K7 audio qui passaient sur l'autoradio pourri de ma petite commerciale d'occasion. Je l'ai écouté des centaines de fois, sans jamais m'en lasser. J'écoutais aussi les Doors et pas mal d'autres trucs, mais j'ai toujours eu un faible pour Lou Reed. Sans toujours comprendre les paroles, où l'argot se mêle aux jeux de mots, je savais d'instinct que l'on était dans la grande poésie.
Vingt ans plus tard, peu avant sa mort, j'ai eu l'occasion de le voir sur scène, au festival des Vieilles Charrues, lors d'un concert très décevant, dont je n'ai pas grand souvenir. Que s'est-il donc passé pour que l'icône des drogués et des marginaux lettrés de Greenwich Village se produise à Carhaix ? Est-ce l'artiste qui a vendu son âme ou ses thèmes de prédilection qui sont devenus le lot commun des campagnards ?
En 1967, un groupe du nom de Velvet Underground sort un album qui marquera à jamais l'histoire du rock. Sur la pochette, dessinée par Andy Warhol, un autocollant représentant une banane. Sur la galette, une poignée de chansons qui parlent de la vie dans les marges, de l'héroïne, d'une femme fatale ou encore de sadomasochisme – le tout avec un son jamais entendu auparavant, qui annonce le punk, qui n'apparaîtra que dix ans plus tard. Aux guitares ; Sterling Morrisson et Lou Reed, l'auteur. Au violon alto ; John Cale. À la batterie, la première femme à ce rôle dans le genre; Maureen Tucker. Et au chant, en alternance avec Reed ; Nico, l'égérie. Brian Eno dira plus tard que toutes les personnes ayant acheté ce disque ont monté un groupe.
Longtemps, Lou Reed, petit juif de Brooklin, soumis aux électro-chocs à l'adolescence, a fait toutes sortes d'expériences dans le New York turbulent des débuts des sixties. Et puis, il a trouvé la formule secrète, dont il se servira tout au long de sa vie pour créer, bien loin de la musique mainstream. Cette formule c'est le trio. Une femme amoureuse pour l'accompagner et un musicien talentueux pour l'aider à composer. Les premiers furent donc John Cale, musicien expérimental venu du Pays de Galles, et Nico, star de beauté allemande, qui a toujours voulu échapper au monde de la mode pour chanter. Le 'Velvet Underground' ? Un nom emprunté à un petit livre trouvé par Lou Reed dans la rue, qui évoque plutôt vulgairement les déviances sexuelles des Américains, en pleine Guerre Froide. Longtemps, le public a cru, encouragé par les propos et les attitudes du chanteur, que cette formule en trio était due à sa bisexualité. Il a toujours nié. Mais c'est ainsi qu'il séduira les homosexuels du monde entier, à une époque où l'homosexualité est cantonnée aux marges mais, déjà, au cœur de la création musicale.
Souvent, après avoir découvert le Web, je me suis arrêté sur un morceau de guitare unique en son genre, d'une durée de près de dix minutes : « Rock n'Roll », une chanson qui parle du désert culturel de beaucoup de jeunes avant qu'ils ne découvrent le rock à la radio.
Il y eut aussi les albums « Transformer » et « Berlin », au début des années 70, portés par son amitié avec David Bowie, au sommet depuis Ziggy Stardust, et devenu une sorte d'alter ego. Lou Reed se maquille outrageusement et oublie un peu la sincérité et son jeu de guitare. Pour toujours, il restera le chanteur des bas-fonds, des drogues dures, des freaks, et de cette ville fascinante qu'était et que demeure New York.
Pourtant, à l'âge de 38 ans, alors que nombre de chanteurs rock de sa génération sont déjà morts ou ont disparu de la scène, vaincus par les excès, Lou Reed se marie, le jour de la Saint Valentin. Une contradiction qui ne fait pas peur à ce touche-à-tout de génie, revenu de tout.
De mon côté, suivant ma petite vie de citadin aimant la fête, j'ai un peu perdu de vue cet « Electric Dandy », comme David Blum le surnomme dans sa biographie très complète. Avant de tomber sur « Songs for Drella » au début des années 90. Encore un album-concept, guitare / clavier, en duo avec son ancien compagnon de route John Cale, en hommage à Andy Warhol. Ces deux-là doivent beaucoup au génial artiste protéiforme de la Factory. C'est lui qui les avait déniaisé, encouragé et qui leur avait ouvert les portes du monde de l'art contemporain, au début des années 60. Drella : contraction de 'Dracula' et de 'Cindirella' (Cendrillon). Warhol, excentrique reproducteur des boites de soupe Campbell et cinéaste d'avant-garde, inventeur de la pop-culture. Ainsi, en glorifiant celui qui lui a véritablement mis le pied à l'étrier, Lou Reed entame une autre carrière, vers la respectabilité et loin de l'héroïne. Il donnera des concerts pour Vaclav Havel ou encore pour Greenpace, et son nouveau combat sera celui de l'alcool, jusqu'à devenir totalement clean. J'aime beaucoup cet album, encore plus original et radical que les autres, et plein de nostalgie.
Ce n'est qu'en découvrant « Raven », son hommage à Edgar Poe, que j'ai compris pourquoi j'appréciais tant Lou Reed. Parce qu'il est écrivain autant, sinon plus, que chanteur ou musicien. Le seul écrivain-guitar-hero. Un poète en prose réaliste et romantique, que le scandale n'effraie pas et qui, comme beaucoup d'auteurs US, vit et raconte une histoire de rédemption.
À la fin des années 2000, alors que je vivais du journalisme depuis quelques années, j'ai eu la chance de voir sur scène Antony and the Johnsons, devenu célèbre pour son interprétation de « Perfect Day », titre écrit par Reed des années auparavant. Il donna deux concerts en France à cette époque, dont l'un à Strasbourg, la ville où je vivais. Je garde un merveilleux souvenirs de ce concert, à la fois drôle et émouvant. Antony, idole des transgenres et des LGBT, qui ont remplacé les drogués des années 60 et 70 dans les marges du rock.
Lou Reed est mort en 2013, à l'âge de 71 ans, des suites d'une hépatite C, contractée en se shootant près d'un demi-siècle plus tôt.
Ces derniers jours, j'ai dévoré la biographie écrite par Bruno Blum et parue au Castor Astral - 800 pages pour raconter l'une des plus belles histoires du rock. Une entrée par année, puisque Lou Reed a sorti presque un album par an et une lecture commentée d'un grand nombre de morceaux. Je n'ai jamais versé dans les travers décrits par le chanteur. Point de came et de déviances excessives dans mon histoire. Pourtant, à la lecture de ce pavé, je me suis senti, moi aussi, rescapé – comme tous les gens de ma génération qui ont aimé le rock.
Et, à la fin des fins, ce qui restera de tout ça, c'est le souvenir d'une balade sur les bords de l'Erdre, à Nantes, avec deux ami-e-s, par un beau jour d'hiver, ensoleillé comme pour narguer le bourgeois , un peu comme aujourd'hui, emmitouflé par l'amitié dans le froid piquant, après des ébats et des débats d'un calme absolu, en écoutant l'album « Velvet Underground and Nico », dans un appartement périphérique, en rez-de-chaussée. Une journée parfaite, comme il y en eut quelques autres, souvent accompagnées par la musique de ce chanteur à la classe folle et au talent incomparable.
Santangelo