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Billet de blog 15 février 2023

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Sur un Air de Campagne (379)

Y a-t-il un complot contre Eric Laurrent ?

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Qui Sait ? © Santangelo

Il y a des snobismes qui font office de blagues récurrentes, et à double détente. Il y en a même qui provoquent des éclats de rire, qui résonnent encore, vingt ans après. Souvent, il y a fort longtemps, dans ma vie de petit journaliste provincial, durant ces petits raouts urbains qui constellent la vie en ville, et permettent d'occuper les soirées, en semaine - puisqu'il fallait bien se mêler un peu au monde, et se montrer en société - pour briller, moi aussi, à moins que ça ne fût pour séduire, encore, je lançais, à la face des interlocuteurs dont je tentais d'allumer le regard, cette question, que je trouvais intelligente : êtes-vous au courant du complot qu'ils ont fomenté contre Eric Laurrent ? Lesdits interlocuteurs ne manquaient jamais d'afficher une moue dubitative, voire carrément hostile, puisqu'il faut bien s'offusquer, et que ce genre de défaut – le complotisme, je veux dire – étaient déjà très mal vus, à l'époque. Il me plaisait alors de rompre le silence, et le malaise naissant, en poursuivant : comment ? Vous ne connaissez pas Eric Laurrent ? Le romancier génial des éditions de Minuit ? Laurrent, avec deux « R », bien sûr !

J'avais lu deux de ses ouvrages (« Les Atomiques » et « Remue-Ménage » - l'un pastichant le roman d'espionnage, et l'autre parodiant les romans à l'eau de rose – parus respectivement en 1996 et 1999) et je ne comprenais pas pourquoi on ne parlait pas davantage de cet auteur, dont le sens de l'humour exquis, et le style ébouriffant, m'avaient complètement bluffé. Sur le visage de mon vis-à-vis, le plus souvent, la représentation d'une blessure d'amour-propre, les sourcils froncés, et les lèvres pincées, remplaçait les mimiques accusatoires, et j'étais seul à sourire de ma petite potacherie. Et puis, les aléas menant aux ennuis, les ennuis à l'ennui, et l'ennui à la solitude, j'ai cessé de sortir. Et j'ai remisé ma blague, avec mes manuscrits non publiés, dans un tiroir. Pourtant, de temps en temps, je repensais à l'éblouissement engendré par la lecture de ces deux petits bijoux de finesse, sans que les journaux – que je lisais, à présent, avec un autre œil – ne mentionnassent plus souvent le nom de son auteur, à une exception près, qui faisait état, si j'en croyais ma lecture diagonale, d'un changement de direction, et d'un engouement nouveau, et opportuniste, pour l'autofiction.

C'est pourquoi, lorsque, toujours en quête de rire intelligent, il y a quelques jours, vingt ans après, je me suis procuré « Un beau Début » - prix Françoise Sagan 2016 – et « Coup de Foudre » - son premier opus, datant de 1995 – je n'ai pas été plus surpris que ça de ne pas les trouver en poche.

Le premier débute bien, très bien même, comme l'indique son titre éponyme. À grand renfort d'ironie jubilatoire, Laurrent embarque son lecteur dans une histoire des plus farfelues et originales, lui promettant de raconter la vie d'une playmate des années 80, depuis son enfance miséreuse, à la campagne, jusqu'à sa gloire - son affichage, en poster, nue et lascive, au-dessus de lits d'étudiants, de routiers ou de prisonniers, après avoir fait la couverture d'un magazine de charme. Les cents premières pages sont même époustouflantes de maîtrise. À grand recourt de phrases sans fin – sa marque de fabrique - qui courent parfois sur deux pages, serpentent à l'infini, ouvrant leurs parenthèses à l'intérieur d'autres parenthèses, et se prolongeant en tirets répétés, comme autant de tiroirs à malice, sans que jamais on ne perde son fil (mais comment fait-il ça?), l'auteur obtient sans mal la connivence, par la farce. Cette misère-là est bien trop caricaturale et spectaculaire, telle celles des contes de fées, et exposée avec tant de talent narratif, pour instiller autre chose que le rire complice. Nicole Sauxylange, qui deviendra bientôt Nicky Soxy, sort de nulle part. Sinon de l'alcoolisme, de l'inceste, d'un catholicisme sans Dieu, d'une campagne arriérée, dans les années 60 et 70 : ses ascendants sont tous des « crétins des Alpes », mais en Auvergne. Son père était-il son grand-père ? Son père est-il vraiment en prison ? Sa mère, qui l'a abandonnée à sa propre mère, est-elle vraiment une demi-pute beatnik ? Tous personnages rendus attachants, à force de drôlerie, dans leur déchéance, par l'humour imparable de l'écrivain. Enfant, Nicole se prend pour une sainte. Elle en a tous les attributs. Mais, dès les premières secousses de la puberté, sa foi en Dieu se transmute, avec la même quête d'absolu, en désir de célébrité tout azimut, et la laisse bien ignorante des dangers, la poussant dans tous les pièges de l'âge. Elle sera connue. C'est décidé. Peu importe la manière. Et elle oublie aussi vite ses modèles, affichés dans « Podium », chaque semaine, qu'elle a oublié, encore enfant, les hagiographies de ses saintes préférées. On le sait assez vite, dans le récit : elle sera starlette. Une bonne idée d'écrivain sublimée par un style à nul autre pareil.

Pourtant, sans que l'on sache pourquoi, à compter de la moitié du roman, Laurrent prend en grippe son personnage principal, et s'acharne à le charger outre mesure, à le détruire avec une rage méthodique, avec la même énergie qu'il avait convoquée pour nous le rendre sympathique. Et, à mesure que la méchanceté gratuite remplace l'ironie mordante, la farce se transforme peu à peu en roman à thèse. S'agit-il d'une attaque en règles contre le catholicisme ? Toutes les cathos pauvres sont-elles amenées à devenir des demie-putes ? Pourquoi tant de haine, soudain ? Jusqu'à une scène de défloration, à 15 ans, quasi-obscène. Et le désintérêt pour son histoire, qui suit. Comme s'il avait voulu dégoûter son lecteur.

Et la stratégie a si bien fonctionné, qu'il a repris le même personnage, celui de Nicky Soxy, pour son roman suivant, paru en 2020, cette fois chez Flammarion, après 25 ans de fidélité aux éditions de Minuit.

Mon idylle avec Eric Laurrent, évanescente et épisodique, toute en pointillés déjà effacés, commencée il y a vingt ans, et jamais confirmée, aurait pu prendre fin là, dans cette fin de non-recevoir d'un si beau début... Mais c'était sans compter sur ma constance et ma fidélité. J'avais acheté, en même temps que celui-ci, son premier livre, « Coup de Foudre », publié en 1995. Et je ne l'ai pas regretté...

En 100 petites pages, Laurrent dresse le portrait d'un homme ordinaire, prénommé Chester, emporté par les folies de l'amour - un amoureux fou, que l'amour fou rend maladroit jusqu'à chuter, partout, tout le temps, et dont chaque échec lamentable en renforce la puissance. Au début, il perd son travail, sa femme le quitte pour un autre, et il erre dans Paris jusqu'à monter, par accident, dans la benne à ordures d'un camion-poubelles. Un mystérieux sauveur va le prendre en pitié, nommé Azerty. C'est sa femme, le coup de foudre. Et nous voilà entraînés dans une cascade de péripéties, plus burlesques les unes que les autres, qui amèneront Chester, au bout de sa course débridée, à emménager dans l'ascenseur d'un ministère. Un récit comique de très haute tenue, qui fait penser aux films de Chaplin, au meilleur Tati ou, plus encore, au Peter Sellers de « The Party », dont le style, que l'auteur n'a pas encore réduit à ses longues phrases devenues si personnelles, dans ses livres suivants, en éblouit chaque page. Sous la forme de très courts paragraphes, séparés par un blanc, il court à une vitesse folle vers une fin en forme de feu d'artifices, en déployant une idée géniale par phrase, pour un numéro virtuose et un pur plaisir de lecture, seulement troublé par les éclats de rire. Sans oublier son ombre – l'objet de sa passion - prénommée Venus, sortie du tableau de Botticelli, pour trôner dans une coquille Saint-jacques de station Shell, nager dans les eaux calmes d'une piscine parisienne, s'enliser en voiture dans un étang italien etc. autant de pièges dans lesquels il tombera en voulant l'en arracher.

Je ne sors plus en société, je l'ai déjà dit. Je ne demanderai plus à personne si il est courant du complot ourdi contre Eric Laurrent avec deux « R. » Mais le complot désopilant qui a frappé Chester, le personnage de « Coup de Foudre », restera marqué, dans ma mémoire de lecteur, de manière encore plus durable, que ne le furent les aventures parodiques des personnages de « Remue-Ménage » et « les Atomiques. »

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