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Billet de blog 15 juin 2023

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Sur un Air de Campagne (405)

« L'accent de la cime est tombé dans l'abîme. » Mon maître – 1979 - 1980

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Je Préfère le Tabac © Santangelo

Quel spectacle plus réjouissant, pour un amateur de littérature, que celui d'une dictée géante sur les Champs-Elysées, ou dans les jardins du château de Versailles ? Quelle manifestation plus concrète d'un intérêt, que l'on disait émoussé, pour la chose littéraire ? Quelle preuve plus valable de la vitalité de la 'belle langue' ? Et pourtant... Ce n'est pas sans une pointe d'amertume et un sentiment de puissante mélancolie que j'ai contemplé – Ô, bien vite, comme toujours ! - ces spectacles, entre deux faits divers, une provocation de la gauche, une réaction de la droite et un consensus du centre, et une info people, dans ma petite revue de presse. Et, même - puis-je l'avouer, sans perdre à jamais les derniers lecteurs, qui me suivent de loin en loin, sur ce blog à nul autre pareil ? - sans un zeste de colère rentrée. En est-on toujours là ? Dans le même débat faussé, entre partisans d'une orthographe sibylline et pourfendeurs de règles passéistes ?

Pour m'en assurer, une fois passé l'effet, quelque peu rebutant, de la vue de ces petites tables enfantines, disposées dans un ordre rigoureusement géométrique, et un peu anxiogène, sur « la plus belle avenue du monde » et dans les parterres crées par Le Nôtre, je me suis procuré le manifeste des « linguistes atterrées », publié dans la nouvelle collection « Tracts », chez Gallimard, intitulé « LE FRANCAIS VA TRES BIEN, MERCI », et vendu pour la modique somme de 3,90 euros. Sans doute une énième tentative, vaguement théorique, pour faire passer la réforme de l'orthographe de 1990, et promouvoir la modernité de l'écriture inclusive : tout un programme... qui ne fut pas toujours si éloigné de mes pensées secrètes. Mais oserai-je en parler, moi qui suis incapable de reproduire (de la même façon que tous les journalistes qui en ont fait la critique) le « E » ombré du féminin de « ATTERREES », en page titre? Ça commençait mal...

Bien sûr, il serait vain de nier, que l'intérêt pour la langue écrite, n'a jamais été aussi vif, et prégnant, dans toutes les couches de la population, toutes les générations et quelque soit le niveau d'études des scripteurs. Messenger, WhatsApp et consorts, n'ont fait qu'amplifier un phénomène, né avec le Web, et ses forums, et réellement démocratisé avec la généralisation de l'utilisation des smartphones. Des pratiques renouvelées pour un usage nouveau ; une intelligence nouvelle pour de nouveaux défis individuels. Et, comme chacun le sait – puisque nous en sommes tous là – la richesse de ces pratiques, traduit un large éventail, de registres et de styles de langue : du sms aux émoticônes en passant par de nombreux néologismes, des formes neuves, et jusqu'au français le plus raffiné, selon les occasions, les envies du moment, les interlocuteurs. Moi, aussi, face à ces pratiques, j'ai été amené, par association d'idées, à me pencher sur toutes les expressions populaires, et le plus souvent désuètes, bien ancrées dans mon français parlé. Car, la langue est aussi une parole. On apprend à lire et à écrire après avoir appris à parler et, de même que de nombreuses langues, dans le monde, n'ont qu'une tradition orale, la primauté du langage oral continue de s'affirmer dans nos pratiques quotidiennes du français. La télévision, la radio et You Tube en récoltent les faveurs. Et, c'est probablement à ceux-là, autant qu'à leurs collègues de la presse écrite, que « les linguistes atterées » reprochent de diffuser des idées rétrogrades sur la langue, pourtant déjà solidement arrimées dans de nombreux esprits. Tout le monde parle ; tout le monde écrit ; tout le monde a le droit de s'exprimer sur la langue ; c'est avec des mots qu'on écrit les lois ; c'est la maîtrise du langage qui donne le pouvoir. Alors, par quel bout prendre la question, lorsque l'on est, comme moi, un petit écrivain perdu sur Internet ?

Je l'avoue, j'écris avec un correcteur automatique et en consultant les dictionnaires (mais lesquels?), et je n'aurais sans doute pas été classé dans les meilleurs, sur les Champs ou à la Lanterne. Je ne suis pas nostalgique de cet imaginaire, de ce passé individuel fantasmé, de l'école, des devoirs du soir, du baccalauréat. Et je ne me réclame pas de la confrérie des 'bons élèves'. C'est pourquoi, l'idée de doter les collégiens et les lycéens de correcteurs automatiques peut sembler pertinente, à l'heure des IA. C'est une des propositions du collectif pour l'école, parmi d'autres avancées « linguistiques » - comme l'apprentissage des langues étrangères, une place réduite pour les dictées, et la simplification des règles. Mais, lorsqu'il entérine, comme une évolution historique normale, « l'envahissement » du français par l'anglais, sans préciser que c'est cette novlangue qui constitue l'arme principale des élites de la communication et des affaires, on s'énerve, on trépigne, on piaffe. De la même manière, ils ne peuvent pas critiquer vertement le jacobinisme des décisions et la domination des Parisiens dans les changements des règles et des pratiques, lorsque la majorité des signataires est en poste à Paris et que, probablement, les autres, sont résidents dans la capitale. Ainsi, la charge contre les journalistes, apparaît plutôt comme un dialogue de sourds ! C'est pourquoi Natacha Polony, dans « Marianne », a beau s'escrimer contre ces propositions, dont elle a pris connaissance en regardant l'émission de Yann Barthès, le débat sent un peu le réchauffé...

Sans parler de l'écriture inclusive...

Le propos est toujours aussi attrayant. L'humour est de la partie. Mais la question n'est pas là ! Pour ma part, lorsque l'on parle de la langue française, je pense, d'abord, surtout, et avec une fièvre immédiate, à la littérature. Et, lorsque je lis un ouvrage de vulgarisation linguistique, j'attends un point-de-vue sur la littérature. Or, une fois l'impasse faite sur Molière, ramené aux calendes grecques, dès le début de l'opuscule, de littérature, il n'en est jamais question. Sinon pour ironiser, facilement, quelques pages plus loin, sur le rôle de l'Académie française, ses ratés historiques et la sobriété ridicule de son dictionnaire, renvoyé, dos-à-dos, avec ses 32 000 mots, aux 400 000 mots du Wiktionnaire. Ainsi ringardisée d'entrée de jeu, la littérature est évacuée, et de son apprentissage et de sa découverte, à l'école, au collège et au lycée, il n'en sera pas question. Tout cela appartient sans doute à un passé lointain, à une violence sociale d'autrefois incompatible avec la susceptibilité des élèves d'aujourd'hui, comme si ça n'existait plus, et que cet état de fait allait de soi. Pourtant, tous ces adultes, alignés fièrement au carré, à la vue de tous, pour défendre leur orthographe, ne pensent-ils pas, d'abord à la littérature ? Et n'est-ce pas le cas, également, des petits joueurs de français, qui se défient sur les chats ? N'y-aurait-il donc plus que les élites qui ne lisent pas ?

La production romanesque offerte au public - sans parler de la pléthore d'essais philosophiques et d'ouvrages de développement personnel - n'a jamais été aussi opulente. Tout le monde écrit, tout le monde publie, chacun propose sa petite création autofictionnelle ou non. Et les linguistes, atterrées ou non, n'en ont cure ! Parce qu'on « n'étudie pas une langue ou une tournure parce qu'on la trouve « belle » ou « élégante » ; et à l'inverse on n'écarte pas des corpus d'étude une langue ou une tournure parce qu'elle serait « laide » ou « familière. » » (p.55) De là à effectuer un petit glissement sémantique, pour affirmer qu'il n'existe pas d'expression supérieure de la langue... Pourtant, c'est bien au contact des 'grands esprits' et des 'grandes plumes' que les jeunes, aujourd'hui comme hier, découvrent qui ils sont, ce qu'ils souhaiteraient devenir, et ce qu'il faut penser ! Et le fait qu'ils soient Français n'est pas anodin, car leur histoire commune a été bâtie par ces 'grands esprits' et ces 'grandes plumes', et, d'abord, la Révolution de 1789 ! Oserai-je ajouter que, faute de culture religieuse, c'est aussi avec la 'grande littérature' que l'on découvre son âme ? Et ce, qu'importe si l'on interpelle une fille en parlant de « nana », de « meuf » ou de « go »... (Ce « go » est, par ailleurs, une étrange découverte, pour moi.) Et c'est ainsi, en France, que l'on apprend à différencier celui qui « vend sa salade » de l'auteur de génie...

Je consulte l'entrée « salade » dans le Robert en ligne et je suis surpris de la richesse d'informations que j'y trouve. Pourtant, malgré un bon nombre de citations, aucune appartenant à un 'grand écrivain.' Serait-ce l'esprit linguistique du temps ?

Alors, ni une ni deux, retrouvant mon panache à l'ancienne, mon style unique et mon humour suranné, je crie : « Ferdinand ! Deux Chaussures... On rentre à Paris ! »

Santangelo

(Note : Ferdinand de Saussure est un des grands précurseurs de la linguistique moderne.)

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