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Billet de blog 15 août 2023

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Sur un Air de Campagne (417)

Le Pape en vert ? Ciel, ma Marie !

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Laudato Si © Santangelo

En achetant « Laudato Si' », l'encyclique du Pape François, sur le thème de l'écologie – sous-titrée « Sur la Sauvegarde de la Maison Commune » - après avoir été voir du côté des anthropologues marxistes, des shintoïstes, des chasseurs, des Indiens d'Amérique du Nord et d'un romancier pygmée, moi qui, en matière d'écologie, suis plutôt pratiquant mais non-croyant, je m'attendais à une petite leçon de catéchisme, à une liste de nouveaux interdits, à une litanie de péchés véniels à se faire pardonner ; bref : à un pensum culpabilisant. C'est donc avec un brin de surprise, qu'en lisant ce texte de 150 pages, paru en 2015, j'ai assisté à la plus formidable conversion du siècle naissant ; celle de l’Église catholique à une écologie totale, différente de celle qui domine dans les médias, depuis des années, qu'elle nomme « écologie intégrale. » Ce n'était donc pas un hasard s'il avait choisi, pour exercer son pontificat, le prénom du saint préféré des écolos, croyants ou non, l'ami des animaux et chantre de la nature, François d'Assise.

Armé de sa foi inébranlable, et fort des expertises scientifiques les plus au fait de l'apocalypse annoncée, le Pape François déroule le tapis rouge à la sensibilité verte, et passe en revue les maux de l'époque : pollution, eau, biodiversité, forêts primaires, culture des déchets etc. Et, là où sa pensée dépasse la doxa, c'est lorsqu'il relie, de façon presque sacrée, environnement et pauvreté, quand il démontre, dans ce texte découpé en petits paragraphes numérotés, que la crise que nous traversons, avant qu'elle ne nous traverse, est autant sociale que purement écologique, une affaire de dette, de misère de développement et pas seulement de gros sous.

Peu à peu, le haut dignitaire expose une vision, très contemporaine, de l’Église, en remettant en cause la primauté du progrès technique, la toute-puissance du marché, les diktats de la finance. Au diable la croissance et la consommation effréné ! Et fi des valeurs fiduciaires ! Et c'est ainsi que le lecteur trouve, sous ses yeux ébahis, des phrases qui auraient leur place dans un manifeste révolutionnaire, telle celle-ci : « Le consumérisme obsessif est le reflet subjectif du paradigme techno-économique. » Marx ? Debord ? Non, François ! Car « acheter est un acte moral » et le travail doit demeurer la valeur principale, le socle de la vie des fidèles. Dieu, les autres (tiens, au fait, pourquoi pas les « prochains »?) et la nature ne font qu'un, à l'image de la sainte trinité : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C'est pourquoi la sagesse religieuse ne peut être écartée du débat sur l'avenir de la planète. Car, sans vie spirituelle, l'écologie n'est qu'un artefact, une mode, une vision à court terme, un projet inabouti, une bataille perdue d'avance. « Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, sur le visage du pauvre » et « une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale. » On apprécie. Comme des responsables politiques, de tous bords, ont apprécié. La vision, clientèle oblige, est internationale et globale. Mais le principe de subsidiarité – qui donne la responsabilité finale d'une décision au pouvoir le plus proche de son effet, le local primant sur le régional et le régional sur le national – est convoqué, pour lier les individus et les différentes communautés, auxquelles ils appartiennent.

Plus qu'une feuille de route, « Laudato Si' » est donc un réel manifeste, qui marque un changement historique, un profond bouleversement de la doctrine, un virage dans le dogme. Ainsi, en marge du sujet, on remarque aussi qu'il faut pratiquement attendre les dernières pages pour y trouver le mot « amour » et, encore, est-ce pour parler « d'amour social », dans un chapitre de fin, en forme de mémorandum de catéchèse, qui emballe, tel un paquet cadeau, la nouvelle théorie, prête à conquérir les esprits.

Pourtant, le compte n'y est pas. Et on est en droit d'attendre, sinon plus, tout au moins autre chose, du chef de l’Église catholique, apostolique et romaine. Car, au fil de la lecture, plus qu'à la victoire de la pensée écologique, on semble assister au triomphe de « l'écologisme » - ce succédané passé au crible de la communication. Ce n'est pas « d'écologie intégrale » dont nous parle le texte, mais, de l'avènement d'une «Église intégrée » Les communicants sont partout. Et ceux du Saint-Siège sont comme les autres ; tout leur est bon pour coller à l'esprit de l'époque, tout est mis en œuvre pour démontrer une volonté de changer les choses, mais sans choquer personne, sans toucher à rien d'établi et, surtout, sans engager quiconque. On apprécie la charge contre la consommation et le marché, mais on sous-estime la remise en cause radicale du progrès technique et moral, commune à beaucoup de « pensées écologiques. » Révolution : la Revanche ! Bien sûr que, sous les lambris, il devient nécessaire de donner du sens à nos vies quotidiennes, en dehors de l'acte de consommer, auquel nous sommes réduits. Mais, ce combat commun pour la sauvegarde de nos environnements, cette guerre morale à laquelle nous sommes invités, ne forgent-ils pas des vies encore plus standardisées, sous le joug d'un surmoi écologique tout-puissant ? Et, cette foi en la conservation de la nature, ne pourrait-elle pas se révéler encore plus aveugle que le celle qui soutenait, contre vents et marées, le progrès, durant plus de deux siècles ?

Lors des dernières JMJ, à Lisbonne, cet été, le Pape François a exhorté, les jeunes catholiques du monde entier, à « rester des originaux et à ne pas devenir des photocopies. » L'intention est louable. Mais l'exemple n'est pas donné. Pourquoi ce style neutre, ces paragraphes numérotés, cette pensée souvent convenue, ce manque absolu de fantaisie, cette absence de voix et d'engagement personnel, ce manque criant de personnalité, dans un texte qui se présente comme majeur ? La religion s'est appuyée, depuis des millénaires, sur des textes d'une qualité littéraire telle, qu'ils demeurent parmi les plus lus, aujourd'hui encore. La Bible fourmille d'anecdotes, de récits, de psaumes, d'histoires individuelles et collectives, de contes, de poèmes, de sagas familiales et autres. Les Évangiles ont apporté, entre autres, à la littérature, la forme de la parabole. Et, pour ne pas s'éloigner du sujet, n'oublions pas « le Cantique des Créatures » de François d'Assise. Alors, pourquoi ce dédain soudain pour la littérature et le style ? Ce que l'on aime, avant tout, dans l’Église catholique, c'est son décorum, son architecture, son art pictural, sa liturgie, son répertoire, ses ors et ses tentures et, même, son folklore ; en un mot : son style. À la fois intemporel, et remanié à chaque changement de cap. Et l'on pouvait espérer que le Pape l'incarne de façon exemplaire, aussi bien dans ses écrits que dans ses discours, souvent remarquables, par ailleurs. Si lui ne le fait pas, qui le fera ?

On retiendra, tout de même, de « Laudato Si' », quelques phrases, quelques pistes de réflexion, quelques points de vue. Le tout dans la partie et la partie dans le tout, et pourtant un peu plus ; le « plus avec moins » ; le rôle des plus pauvres ; l'importance à donner à l'esthétique et au sentiment du beau ; l'appel à une sobriété joyeuse ; l'affirmation d'une bonté qui ne serait plus ringardisée etc. Mais rien de « transcendant », dans ce texte, faute de sève, de sang, de larmes et de douleurs personnels et incarnés. Et, en se remémorant quelques souvenirs de jeunesse, l'on se surprend à invectiver le souverain pontife, bien que ni croyant ni pratiquant, après sa prière de conclusion : Réveillez-nous !

Santangelo

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