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Billet de blog 15 décembre 2021

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Sur un Air de Campagne (275)

"Le strict Superflu" - IIème partie : Le Guin(e)ch(e) ou l'ombre du poète - 2/2 (environ 30 pages)

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À l'Etoile, depuis plusieurs mois déjà, se jouait une étrange et intense partie de billard à trois bandes. Ce genre de billard qu'on dit 'français', sans trous ni poches, et dont le but du jeu est de cogner les boules les unes contre les autres, après les avoir fait rebondir contre le bord du tapis vert. Meredith, l'avenante quadragénaire, patronne du piano-bar, n'avait d'yeux et d'attention que pour moi. Déjà, elle me considérait comme son 'fils', sans qu'il fût question de l'argent du bon client que j'étais, et je mesurais l'ampleur de son affection à la taille gigantesque des sandwichs américains qu'elle me préparait chaque soir, et au nombre de pintes qu'elle oubliait de noter sur son cahier de 'croums.' Chet, le principal guitariste et chanteur du lieu, une petite trentaine bouclée et bottée, affichait déjà le masque de morgue et d'ennui des vieux saltimbanques, et était à tout point de vue fou amoureux de Meredith, et on le savait aux nombres de concerts mieux payés qu'il refusait dans d'autres club de la région. Et puis, il y avait Juliette. Une grande blonde altière, à la chevelure aussi longue que ma figure, lorsque je la croisais, sémillante et brillante amie de Chet, qu'elle aimait d'une amitié qu'elle aurait bien aimé nommer amour. Bien sûr, juché sur mon tabouret, je brûlais de désir pour Juliette.

Lors de la première rencontre, j'avais reçu la plus grosse claque de ma courte vie, et le coup-de-foudre – appelé aussi 'love at first sight' par les Anglais et 'cristallisation' par Stendhal – avait si bien fonctionné que j'eusse été bien incapable de la décrire en détails, la sachant, dans les moments où je pensais à elle, plus belle que nature, son image auréolée d'étoiles scintillantes et de flashs à répétition. Seul son regard sur Chet ne me quittait des yeux, et ses rapprochements physiques avec l'artiste me tordaient les tripes. Dans cet imbroglio classique, digne de Marivaux, chacun des protagonistes tentait de marquer des points, en vue d'une hypothétique nuit d'ivresse et de plaisir, qui aurait suivi la soirée musicale, mais personne ne prenait le risque de déclarer sa flamme, ni même d'avouer ses préférences.

Fort de ma liaison 'utile' avec ma pauvre voisine de chambrées, je m'étais dit qu'il était temps d'écrire quelque chose de publiable, et je décidai donc de faire de Juliette ma muse secrète et parfaite. Pour cela, comme je l'avais lu dans Freud, il suffisait de jouer la sublimation – puisqu'elle était sublime – et d'utiliser le désir qu'elle provoquait comme d'un carburant pour écrire une œuvre digne de sa beauté surnaturelle. Une œuvre plus grande que la vie. Meredith, du haut de son grand tabouret, derrière sa caisse, au coin du comptoir – lieu propice aux confidences – semblait compter les points dans la lutte qui m'opposait à Chet pour la conquête du corps de Juliette, jalouse telle une louve, et ne dévoilant jamais l'origine des ardeurs de Chet, sur la scène, qui multipliait les chansons d'amour. J'avais appris à accepter ses considérations filiales, un peu attristé toutefois d'avoir trouvé une mère de substitution lors que je cherchais plutôt un père d'élection. Parfois, après la fermeture, vers deux ou trois heures du matin, nous nous réunissions tous les quatre, pour un dernier verre, à l'étage, où Meredith habitait avec son fils, le vrai, et son quatrième mari. La discussion tournait autour des habitués du bar, que nous considérions comme des amis et, dans ces échanges rapprochés, quasiment corps à corps dans le petit salon, les tensions sexuelles multiples nous rendaient volubiles et drôles. Et, il était courant que les premières lueurs de l'aube nous surprennent, Juliette, Chet et moi, marchant dans les rues presque désertes, peuplées des seuls éboueurs, que nous saluions avec sympathie et bonne humeur, pour en avoir croisés la veille. Je laissais alors mes deux compagnons au coin du boulevard des universités, et je traversais la ville, de part en part, pour trouver un sandwich, dont je savais que la saveur paraîtrait bien fade comparé à ceux que me préparait la tôlière.

Un soir, n'y tenant plus de mes difficultés à écrire de la bonne poésie, même avec le concours imaginaire de Juliette, et manifestant une ivresse encore plus joyeuse qu'à l'ordinaire, je montai sur le bar et, haranguant l'assemblée, afin qu'elle se retourne vers moi, et délaisse un peu Chet de tous ses regards mouillés, et je criai mon amour fou pour la femme de mes rêves. Tout le monde identifia la coupable mais Juliette, souriante et affable, sans en rajouter, toujours aussi supérieure à la réalité, ne semblait pas réagir. Ce soir-là, nous ne prolongeâmes pas la soirée et, de retour dans ma chambre, je ne fus pas meilleur face à la feuille blanche. Le génie refusait toujours de sortir de la bouteille.

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Peu importait de quel bord ça se passait, Benedict voulait faire de la politique. Ou, plutôt que de faire et d'agir, il voulait décider. Il n'avait pas vingt-cinq ans et la volonté de pouvoir, à défaut de puissance, le tenaillait déjà, largement encouragée par Orlane, digne fille de son père qui, après son échec aux législatives, rêvait d'une revanche sur la vie. Moi, je continuais à me situer 'à gauche toute' mais, face à l'action et au débat public, je me réfugiais dans ma tour d'ivoire, à l'abri des bassesses et des mauvais coups. Pourtant, j'écoutais Benedict, qui me prédisait que, lorsque l'on ne s'occupe pas de politique, la politique s'occupe de vous.

Ainsi, lorsque la grande grève étudiante éclata, au printemps, Benedict avait défilé en tête de cortège et moi, chevelu parmi les échevelés, je m'étais retrouvé, sans chercher à comprendre comment, au milieu des anarchistes, qui me lorgnaient avec circonspection. C'est ensemble, tous les deux, que nous avions rameuté les troupes, nous présentant à la porte des amphithéâtres de la faculté de droit et d'économie, lui avec sa grosse voix et moi avec ma guitare et une langue de belle-mère, dont je peinais à tirer des sons assez forts pour obtenir l'attention et le silence. La faculté de droit et d'économie n'était pas le terrain idoine pour faire la révolution, mais Benedict se faisait un devoir de tirer parti de ce mouvement, qui débutait à toute berzingue, et rêvait de se faire une place, en dehors de la voie toute tracée du syndicalisme.

Dès le défilé de l'après-midi, au contact de mes camarades-étudiants-citoyens, j'avais ressenti une forme de malaise, qui annonçait des pataquès et des hiatus, lorsque je viendrai à l'écrire. Pour moi, un 'anar' se devait de gouverner sa vie sans se préoccuper des autres, des lois ni des fois. C'est pourquoi je ne comprenais pas comment ces anarchistes, déclarés et assumés, pouvaient se comporter de façon aussi grégaire, jusqu'à marcher quasiment au pas. Depuis les épisodes largement spectaculaires du Mur de Berlin et de la Guerre du Golfe, j'avais appris à me méfier des foules et des groupes et, forclos dans mon univers de fiction poétique, je n'avais pas compris que j'étais déjà perdu pour la politique, sinon pour la société. J'avais rattrapé un peu du retard pris par mes parents en 68 et j'évoluais quelque part entre le boulevard du présent et les bois des années 70, avec la grâce hésitante d'un chevreuil.

Après avoir marché et chanté des chansons de Jean Ferrat – ce que je savais faire mieux que quiconque – la soirée devait se poursuivre en assemblée générale. Tirant parti des discussions avec son futur beau-père, nouvellement mis à la porte de l'Assemblée, l'Autre, Benedict avait manoeuvré avec assez de sens politique pour obtenir que l'A.G se déroulât à la faculté de droit et d'économie, malgré la prédominance des littéraires dans la manifestation du jour. Je m'étais installé à ses côtés, au bout d'une immense table, autour de laquelle les étudiants les plus ambitieux et les plus prétentieux attendaient leur tour de parole. Quand les discussions débutèrent, avant même que les esprits ne s'échauffent, je réalisai, un peu tard, que je n'avais pas la moindre idée de ce que contenait le texte de la loi en question, la scélérate.

Ainsi, à peine les premiers échanges et les premières salves argumentaires lancés à travers la salle – démonstrations d'éloquence comme on montre ses muscles avant la bagarre – j'avais senti que je n'étais pas du tout à ma place. Alors que les leaders qui se dégageaient de la masse tentaient de faire monter la mayonnaise dans l'esprit des troupes assoiffées de justice, je me sentais révolté par le niveau des débats, chacun n'ayant d'autre objectif que d'obtenir un peu de lumière. Alors, lorsque Benedict me pria d'intervenir, au milieu d'un blanc que personne ne voulait combler, je ne pus m'empêcher de hausser la voix pour crier mon dégoût. « - Mais vous faites tous de la basse politique politicienne ! Je vous abandonne à vos enfantillages ! Je m'en vais !  Et je ne reviendrai pas !» Et je quittai la pièce, fâché tout rouge, sans me retourner pour ne pas casser mon effet, pas beaucoup plus ridicule que les orateurs qui s'étaient invectivés auparavant.

Dans le couloir, je retrouvai ma guitare, et je passai le reste de la soirée à gratter maladroitement et à chanter avec sincérité, au milieu d'un petit groupe de romantiques, comme moi, préférant la musique et l'amour aux rapports de force de ces enfants qui jouaient aux grands, dans la cour de l'université des savoirs. Benedict serait peut-être député, un jour, mais moi, on ne m'y reprendrait pas.

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Une à deux fois par mois, à charge de revanche, je remplissais mon grand sac de linge sale et je regagnais le domicile de mes parents, dans les campagnes de mes anciennes rêveries, pour retrouver, à la source, un peu de force pour continuer. Mon père venait me chercher, en voiture, et la centaine de kilomètres se déroulaient comme on surfe un mascaret, dans un silence paisible. Depuis que mes parents savaient que je souhaitais écrire, pour de bon, leur regard sur moi avait changé et, à par mon étrangeté de zèbre, qui les avait séduits à l'adolescence, ils me prêtaient à présent d'autres traits propres au jugement de valeur. J'avais mis un certain temps à comprendre que, pour eux comme pour beaucoup d'autres, poésie et homosexualité se mariaient au point de se confondre, et ce présupposé les laissait plutôt perplexes quant à mon avenir, compte tenu de mon passé. Lorsque le silence, à table, devenait trop gênant, je montais dans ma chambre et je me regardais dans le miroir de l'armoire à glace, cherchant la vérité dans ce reflet qui ne se confondait plus avec le regard protecteur et amoureux de ma mère. Et, oubliant pour quelques instants ma vie là-bas, à la grande ville, je me laissais gagner par le désir inoculé par cette image troublée derrière laquelle, dans l'armoire, se trouvait les dizaines de livres qui m'avaient formé.

Afin de maintenir le contact avec leur réalité – celle de la terre, de la pluie et du froid, qui avait aussi été la mienne – mon père s'amusait à me faire croire que j'étais toujours indispensable, et qu'il avait besoin de mon aide. Et c'est comme ça que je me retrouvais encore, bien malgré moi, ne sachant pas dire non, au volant du tracteur, pour des labours que j'expédiais en chantant des chansons ou en déclamant des poèmes. Un jour, lors d'une de ces séances de travail, dont le souvenir me torturait, la nuit, j'avais croisé mon vieil instituteur, qui s'était arrêté pour prendre de mes nouvelles. Il m'avait toisé et, sans autre forme d'inquisition, m'avait fait comprendre que ma place n'était plus là, et qu'il me fallait oublier tout ça, la ferme et mes parents, si je voulais m'en délivrer. Et, lui non plus, n'avait pas résisté aux sous-entendus. J'avais continué mon travail dans le champ et, choqué par cet examen sévère, le soir, devant le jeu télé, j'avais relaté la scène en provoquant quelques rires mal assurés.

Curieusement, cette présomption de culpabilité, plus qu'un jugement moral, m'apparaissait comme un défi et suscitait en moi l'envie de faire des expériences, jusqu'à ce que je comprenne que ce n'était ni un jugement, ni même un motif de moquerie, mais simplement un souhait. Ils voyaient là, ce que j'y avais entrevu également : un destin. C'est ainsi que je me dépêtrais avec mes contradictions, poussant la fidélité jusqu'à assister, de temps à temps, avec ma mère, à la messe dans la grande église vide. Si j'avais pu obtenir mon permis de conduire, c'était le plus souvent en Ciao que je menais mes longues courses à travers la campagne, à la recherche de qui savait quels secrets de l'enfance. Lorsque je traversais le petit bourg désert, je pouvais deviner les visages flétris des vieilles commères derrière leurs rideaux, observant un enfant du pays qui allait devenir écrivain et, qui savait, qui passerait peut-être à la télévision. Je roulais jusqu'à la côte, libre et détaché des contingences, et je demeurais de longues heures devant le spectacle sans cesse recommencé de la marée. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » Et c'était avec impatience que, le dimanche soir , je montais dans la voiture de mon père, mon grand sac plein de linge bien propre et repassé, pour retrouver ma vie trépidante de poète avec l'envie de croquer toutes les pommes de nos discordes.

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Depuis que les tempêtes avaient des prénoms, je ne les subissais plus avec autant de violence mais, cet ouragan-là, qui dévasta ma vie, avait pour nom Céline. En souvenir du livre de poche emprunté à ma tante, et du qualificatif qu'elle lui avait affilié, j'avais choisi un module sur « le Voyage au Bout de la Nuit » et j'avais décidé, selon mon habitude, de ne pas assister aux cours. J'aurais dû me méfier. Après deux semaines de lecture intensive - plongée vertigineuse au cœur de la première moitié du vingtième siècle - tout ce qui m'intéressait jusqu'alors avait perdu de sa saveur, tout était devenu terne, et les visages privés de leur lumière - la poésie, Juliette, Meredith, les chansons. On dit que ce roman est malade. Il l'est probablement. Mais pas de la manière que l'on croit. Où avais-je donc remisé mon humour lorsque je m'attaquai à ce monument ? Je m'y étais engouffré la tête la première, sans l'éclairage adéquat, ni le regard intelligent de quelqu'un d'averti, me croyant affranchi, et la lecture m'avait soufflé, comme l'on dit d'une bougie. En deux semaines, de jeune homme heureux engagé dans la poésie du quotidien et aimant la fête, j'étais devenu une peluche destinée au rebut, un sac vide, un desperado. Il n'était plus question de sublimation ; il ne fut plus question de René Char ; j'avais avalé le poison mortel que recelait ce livre ; j'étais condamné aux galères de la littérature. Je m'étais tellement identifié au personnage de Bardamu, l'anti-héros de Céline, que pour la première fois, j'avais l'impression de connaître la vérité sur moi-même, j'avais découvert l'envers du décor : ma vie n'avait jamais eu de sens et elle allait se poursuivre dans un grand tunnel obscur dont je ne verrai jamais le bout. C'en était fini du plaisir de vivre.

Je ne saurais dire exactement dans quel état d'esprit je me trouvais avant de lire le « Voyage » mais, à la sortie, j'étais perdu, comme l'on dit que l'on se sauve. Tout ce que j'avais aimé jusqu'alors m'apparaissait comme stérile et illusoire, avait le goût de la petite bière ; toute ma culture, lentement construite, était balayée d'un revers de main ; tous mes centres d'intérêts niés par un auteur plus grand, plus fort, plus noir que n'importe quel autre fréquenté auparavant. De la Première Guerre mondiale à l'hôpital des moribonds, en passant par l'Afrique du Fort Gono, l'Amérique et ses usines de voitures, et la place Clichy, cette grande épopée moderne contenait apparemment tout ce que j'attendais d'un livre, sans aucun égard pour ce qui m'avait plu avant.

Et c'est ainsi que, de jours en jours et de semaines en semaines, je perdis l'appétit, je délaissai mes activités habituelles, et je me réfugiai dans le sommeil, plus encore. Aujourd'hui, lorsque je feuillette à nouveau le « Voyage », je suis séduit par l'humour qui se dégage de la jubilation, par l'hénaurmité des propos qui tiennent de la vocifération. Mais, à l'époque, trop jeune et trop tendre pour une telle expérience radicale, je m'étais montré incapable de savourer le second degré, et j'en étais tombé malade. J'en vins, petit à petit, à penser au suicide. Sans les béquilles qu'avaient été jusque-là la politique et la poésie, je ne parvenais plus à prendre du plaisir à quoi que ce fût. Pour la première fois, je me confrontais aux vraies questions. L'amour existe-t-il ? Non. Peut-on croire en l'amitié ? Non. La légèreté de la fête aide-t-elle à vivre ? Non plus. La vie vaut-elle la peine d'être vécue ? Je n'en étais plus certain. Et, de semaines en semaines et de mois en mois, je me repliais sur moi-même, évitais les discussions et doutais de plus en plus de ma vocation littéraire.

Qu'importait ce que je pouvais vivre, je ne serai jamais en mesure d'écrire avec autant de force, avec un style aussi singulier et un telle puissance d'évocation. À quoi ça pouvait bien servir de lire et d'écrire encore, alors que ce roman avait tout dit sur moi, il y avait un demi-siècle ? Ce livre était-il vraiment malade ? Peu importait puisque, à présent, c'est moi qui étais malade. Comment trouver la force de sublimer le mal alors que je n'avais pas été capable de sublimer le désir ? Je regardai un coucher de soleil lorsque, dans un sursaut d'orgueil, je commençai à écrire un roman sur mon enfance merveilleuse et mon adolescence heureuse. L'incipit me tomba dessus avec la nuit : « Le soleil, telle une hyène aux yeux d'oxyde de fer, disparaissait sous l'horizon, comme elle aurait couché avec la mort – pour la dépouiller. Et si demain je m'évanouis, viendront-ils encore me trouver ? »

J'avais voulu tenter le tout pour le tout, et je décidai d'intituler le roman à venir, qui ferait sûrement date, d'après le surnom que Juliette m'avait donné, suite à un néologisme qui l'avait fait rire : « le Guin(e)ch(e) » En l'écrivant, j'allais enterrer définitivement 'le chétif.'

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Si j'avais pris mes distances d'avec Benedict, Orlane, et toute leur petite bande, je demeurais homme de valeurs et je me présentais, fidèle lieutenant, lorsque j'étais invité à une petite sauterie. Ainsi, je continuais à participer à leurs réveillons de fins d'années, certain d'y trouver, en sus de mon passé qui s'enfuyait, une fille pareille à celles que j'avais connues avant Juliette – ce genre de filles que les réveillons embellissent et qui ne conçoivent pas de commencer l'année en célibataire. C'est comme ça que je fis la connaissance de Sophia. Elle me revenait d'un passé tout auréolé de ma gloire adolescente, et présentait tous les attraits de la nouveauté, puisque je ne me souvenais pas d'elle. Avait-elle réellement participé à cette journée magique, durant laquelle nous avions navigué autour de la petite île du Moine-Soldat ? Où était-ce ailleurs ? Je n'avais pas le courage de vérifier, séduit dès le début par un ton badin et un regard allumé, qui laissaient entrevoir un fort potentiel sexuel, et annonçaient des moments torrides.

La soirée était déguisée et masquée et, de la même manière que j'avais lu « l'Humanité » sur le banc du lycée, je m'étais déguisé en homme d'affaires, ou ce que je croyais tel, endossant le costume trois-pièces que mon père avait porté à son mariage, et dont j'espérais un effet de décalage qui provoque le rire. Les autres convives, une cinquantaine de jeunes loups et de dindes, qui tournaient à présent autour du couple Benedict-Orlane, à son acmé, étaient restés plus classiques dans leurs choix de déguisements, et je me déplaçais, un peu perdu, entre un lapin, des Zorro, et une Bécassine. Ce fut peu avant minuit que Sophia déboula dans ma vie, seule invitée à n'être pas grimée. Elle marchait, à la fois fraîche et altière, étincelante et pourtant discrète, dominatrice et bourgeoise, parmi la foule du commun. Mais de quel passé me revenait-elle vraiment ? Elle vint me serrer la main de façon provocante, me signifiant qu'elle avait bien compris ma volonté de décalage, et qu'elle approuvait mon esprit de révolte. Et, peu après une heure, alors que les invités, qui s'étaient échaudés autour des embrassades de minuit, se reposaient devant le buffet, nous nous étions retrouvés, tous les deux, seuls sur la piste de danse, nous roulant des pelles interminables, projetés hors du temps par nos élans et notre désir – ce qui est un peu l'objectif de fêtes telles que celle-là.

En discutant un peu, j'avais appris qu'elle était fille de notaire, et j'en avais conclu que mes origines paysannes, pour une fois, pourraient être un atout dans la construction éventuelle d'un couple – puisque personne n'imaginait qu'une telle séance de démonstration langoureuse ne débouchât par sur la constitution d'un couple officiel. Vers trois heures du matin, je m'étais isolé un peu, à bout de souffle, laissant ma partenaire respirer avant le feu d'artifices promis, et c'est au moment où je me soulageais dessous un lampadaire clignotant, dans la nuit froide de cette zone résidentielle, que Benedict vint me trouver. Il engagea la conversation sur le roman que j'étais en train d'écrire. Je lui révélai qu'il s'intitulait « le Guin(e)ch(e) » et je perçus une pointe de jalousie dans ses remarques. Tout en me vantant les talents multiples de Sophia (mais d'où la connaissait-il?) il me signifia, un peu sèchement, que, livre ou pas, je resterai toujours à ses yeux le 'Chétif' que j'avais toujours été.

Et ce fut dans la voiture de mes parents, prêtée pour l'occasion, que je pus vérifier le potentiel réellement érotique de Sophia, ne me contentant pas, cette fois, de ne la toucher que du bout des doigts, comme j'en avais pris la mauvaise habitude au lycée. Nus dans la Renault 21 'Manager', ignorants le froid de la plus longue nuit de l'année, que nous avions réchauffée à nous seuls, nous goûtâmes aux joies de la jeunesse et aux plaisirs adultes, tels qu'ils s'offrent lorsqu'on les a longtemps attendus. Et, déjà, la trace de ses doigts sur la buée de la vitre signalait qu'elle appréciait ces moments débridés autant que moi. Il y aurait ceux qui auront vécu et ceux qui auront duré. Ceux qui auront aimé et ceux qui se seront protégés. J'étais amoureux. J'étais heureux.

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Il y avait donc Sophia – comme sagesse. Sagesse du fou, folie de sage, je reprenais goût à la vie, je retrouvais un peu de joie, je retournais à la poésie du quotidien. Il y avait eu Céline et puis « le Guin(e)ch(e) ». Dieu et Marx. Il y avait eu Juliette et la sublimation. Il y avait la foi en l'amour humain. Et désormais, je pratiquais. Deux fois par semaine, je faisais l'aller-retour à Quimper, soir et matin, pour passer deux nuits d'ébats passionnés dans la petite chambre de la cité universitaire. Le programme des réjouissances était souvent le même : une fois pour moi, une fois pour elle, une troisième fois pour se mettre d'accord. Et nos corps légers qui devenaient lourds à mesure que nos âmes exultaient. Et puis, à l'aube, il fallait s'extraire des draps humides du petit lit, reprendre la route et, après un au-revoir sous forme de baiser tout mouillé, le retour à nos existences d'éternels étudiants. Une fois revenu à Brest, me remémorant les scènes de la nuit précédente, je finalisais le film de notre amour en m'octroyant une petite séance de quant-à-soi. C'était comme si je l'avais connue de toute éternité, un souvenir de plénitude débarqué d'un futur idyllique. Et c'est elle qui m'avait appris le sens biblique du mot 'connaître.'

Parfois, avant de nous enfermer pour nous aimer, nous allions prendre un verre à l'Etoile, et je mesurais, dans les yeux de Meredith et de Juliette, toute la chance qui était la mienne d'avoir trouvé une fille pour moi, une fille 'bien.' J'avais évoqué avec Sophia la situation qui avait prévalu avant qu'elle ne fasse irruption dans ma vie mais, entre nous, il n'y avait pas de jalousie qui comptât. De la même manière qu'elle comprenait que je voulusse faire des expériences, je la laissais libre de sa vie ; elle savait que je l'avais élue et, sûre de son pouvoir, elle ne craignait pas de tomber sur plus forte qu'elle, ni sur plus attirant que moi. Je n'avais jamais été jaloux et, l'exclusivité de son amour, paradoxalement, me poussait de nouveau à écrire. Et, en matière de littérature, en guise de ruban sur le paquet cadeau, Sophia pratiquait volontiers l'art de la lettre, et notre correspondance atteignait le niveau de celle que j'avais échangée, autrefois, avec Rachel.

Le week-end, nous profitions souvent de l'absence de ses parents pour explorer avec ardeur toutes les potentialités de la maison de son 'maître' de père. Et, chaque fois, je commençais par la prendre en main, et je finissais par me satisfaire. Parfois, j'aurais aimé que nous allions un peu plus loin dans les expériences, mais la pureté de notre lien nous préservait des excès. C'est ainsi que, lorsque je manifestai l'envie de regarder ensemble le porno du samedi soir de Canal Plus, elle me remit gentiment à ma place, me renvoyant à cette imagination, dont j'étais si fier. Je ne me lassais pas de regarder son corps aux formes pleines et elle n'en avait jamais assez de mes caresses. J'aurais pu toute entière la définir par la qualité de son grain de peau, qui se mariait au mien comme l'eau avec l'huile, chacun à sa bonne place, ensemble et différents, si loin si proche. Et, de plus en plus, ce sentiment fort que je me trouvais face à la beauté véritable, l'image incarnée de ma longue quête, devant une 'belle personne'. Char, encore, pour conclure « Feuillets d'Hypnos » : « Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. »

Au printemps, alors que notre relation était au comble du bonheur, nous nous arrêtâmes à plusieurs reprises sur le bord de la route, lors de ces promenades en voiture, qui nous conduisaient sur la côte ou dans les terres, selon l'humeur. Et nous avions profité de l'herbe verte d'un pré pour nous allonger, encore et toujours, et nous aimer presque avec innocence, à la manière d'un pâtre et d'une bergère. Un jour, en revenant de Quimper, nous avions fait halte sur l'aire d'une station-services, à bout de désir, confiant à la rudesse du siège fonction de couche. Et, nous avions eu la surprise, une fois l'affaire enlevée, de nous faire légèrement réprimander par le gardien. Il avait eu la gentillesse d'attendre avant de venir frapper à la vitre, avec humour, pour nous signaler qu'il ne fallait pas rester là. Le monde entier m'aimait comme je l'aimais. Et Sophia, comme sagesse, telle un astre bienveillant dans mon ciel. Sagesse du fou, folie du sage, il y avait eu le jour et il y avait, enfin, la nuit.

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À la rentrée suivante, de la même façon que j'avais cru bon de boire comme un caviste en habitant dans une cave, j'avais choisi l'ethnologie en faisant croire que j'avais confondu avec l'oenologie. La blague avait fait le tour de mes connaissances, et elle était usée jusqu'à la corde en arrivant aux oreilles de la mère de Sophia. Lorsqu'elle voulut me morigéner, je ne sus pas ce qu'elle détestait le plus, des sciences sociales ou de l'ivrognerie ; j'avais biaisé pour lui faire oublier qu'elle risquait d'avoir pour gendre un gauchiste alcoolique. Benedict, non plus, n'avait pas compris ce choix et, parmi toute sa petite troupe, personne n'avait cru bon de me demander ce qu'était l'ethnologie, tous persuadés que je n'en avais pas moi-même la moindre idée. En me lançant dans ces études nouvelles, un peu à la légère, j'étais persuadé de faire le choix, une nouvelle fois, de la vie contre la mortification du savoir universitaire, de la poésie du réel contre la masturbation intellectuelle. Je savais qu'il me faudrait faire des recherches et des enquêtes sur le terrain, et je m'excitais en imaginant tous ces gens que j'allais rencontrer pour tenter de décrypter l'envers du décor, pour révéler la vérité de leurs vies, et donc de la mienne. Pour mon premier exposé, j'avais choisi de parler d'un ouvrage sur les idiots de villages en Péloponèse et, sans vraiment mesurer la portée de son conseil, le professeur m'avait glissé que ce serait un bon sujet de mémoire, si je l'appliquais à la Bretagne. À mon profond regret, cette ethnologie-là n'avait rien à voir avec les Bambaras ou les Tupis-Guaranis, mais à ma grande surprise, son champ d'application était vaste comme le monde, et commençait à ma porte.

En ce qui concernait la littérature, j'avais aussi à présent ma petite théorie. Il s'agissait de vivre et d'écrire 'à-côté'. Il faudrait pousser le décalage jusqu'à ses extrêmes limites. Regarder le monde en quasi-étranger, pour voir ce que personne n'avait vu. En me frottant aux textes, j'avais eu le sentiment de pénétrer dans une autre réalité, et ce n'était pas pour étancher une soif de grandes idées que je choisissais l'ethnologie, mais bien en poète en quête de sensations. Après les arrières-mondes de la grande littérature, j'allais me coltiner l'inconscient collectif, et c'était bien de la littérature que j'espérais retirer de l'analyse du réel.

Ce fut à la faveur d'un petit concours de textes, auquel j'avais participé sans y penser, confiant quelques feuillets à un camarade, que l'un de mes nouveaux poèmes avait trouvé une place sur le panneau d'affichage, dans le couloir des littéraires. Le camarade en question, laborieux parmi les travailleurs, m'avait mis au courant, croyant provoquer la honte, mais j'avais déjà testé ma cuirasse sur des coups bien plus percutants. Fallait-il se satisfaire de cette mise à nu ? N'était-ce pas la preuve que je ne produisais que de l'art pompier ? Ou, au contraire, fallait-il s'en glorifier ? En relisant le petit sonnet, ainsi exposé aux yeux de tous, je ne savais plus s'il était bon ou mauvais.

Les poètes-pères

Gorge profonde ancrée dans la terre qui levait

Grenier qui tonne et gronde et mon âme qui pleurait

La table était bien ronde et la lumière entrait

Et tout autour du monde ma voix brisée sonnait

Le ciel comme une femme qui distille son lait

Ses yeux comme des flammes qui habitaient ses traits

L'enfant de la belle dame qui jamais ne pleurait

Et moi avec ma canne pour écrire qui dormais

Et dans les livres anciens le petit ira lire

Et dans la vieille église la vieille femme ira dire

Et les hommes passeront et tomberont à terre

C'est dans les airs des rues qu'on trouve leurs souvenirs

Mais les poètes-pères transmettent aussi leur lyre

Mon beau fils toi aussi tu sauras leur déplaire

Et, lorsque je revins contempler mon œuvre affichée au mur, la semaine suivante, dans l'intention de la décrocher, je découvris, écrit à l'encre bleu, en bas de la page, un « je t'aime poète ! » qui me remplit de fierté et de joie. J'avais raison de poursuivre dans cette voie. Je voulais être étudiant toute la vie. L'amour universel finirait bien par triompher !

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Dans la semaine qui a suivi la déclaration inattendue de cette mystérieuse inconnue, sur le tableau d'affichage de la faculté des lettres, la confrontation que j'avais redoutée eut lieu, avec des conséquences que je n'aurais pas pu imaginer. Alors que je revenais de Quimper avec Sophia, ma voisine de couloir, à la cité universitaire, tenta de s'interposer et de nous bloquer l'accès à la chambre – chambre que, n'en ressentant pas le besoin, je n'avais jamais fermée à clef. En ces périodes d'examens, la fréquence de nos nuits d'amour s'était fortement ralentie et, peut-être pour prouver mon indépendance d'esprit, sans doute par un reste de rebellion adolescente, j'avais renoué avec ma voisine, répondant à ses appels lancés à travers la nuit. Dans le regard de Sophia, face à ce qu'elle devait considérer comme un affront majeur, bravant la témérité et le défi, une lueur qui laissait deviner une atteinte à son amour-propre, une fêlure ancienne qui se rouvrait, une faille qui ne pourrait pas être comblée avant longtemps et, plus encore que la jalousie, une envie de meurtre. Nous fîmes l'amour comme à l'accoutumée, et Sophia ne manifesta ni haine ni dépit, n'évoquant pas une seule fois l'incident. Pourtant, j'étais conscient d'avoir outrepassé les règles tacites qui nous liaient, et j'en ressentais une profonde amertume.

Le lendemain, après les deux cents kilomètres du voyage retour, je retrouvai ma voisine, assise sur le rebord du lit, dans ma petite chambre. Elle avait attendue patiemment et ne manifesta ni colère ni désir de revanche, désireuse seulement de me parler. Et c'est ainsi que, pris au piège dans mon propre espace intime, elle m'apprit qu'elle était enceinte de moi, et qu'elle ne savait pas comment réagir, son copain toujours loin, et moi qui l'avait abandonnée à son triste sort de solitude désargentée. Bien sûr que les conditions étaient bien pâles pour accueillir un tel événement ! En quatre phrases, la décision fut prise. Elle allait avorter dans une clinique. Elle s'était déjà un peu renseignée. Je l'accompagnerai. Et, si besoin, je débourserai la somme nécessaire, tirée de ma maigre bourse d'études. Le rendez-vous fut pris pour le lendemain, après une courte visite médicale et, c'est presque guilleret que je lui ouvris la porte battante de la clinique, la laissant entrer avant moi, croyant me montrer gentleman et courtois.

Nous attendîmes sur des chaises en métal,scellées dans leur socle face aux affiches de prévention et, déjà, alors que nous avions échangé à peine quelques mots, on l'appela. C'était la première fois que j'entendais son nom de famille et j'en fus troublé. Mais je ne m'inquiétai pas, bien décidé, après cette affaire, à mettre un terme définitif à notre amitié. Je lui avais promis d'attendre un peu et j'essayais de soutirer un café à la machine lorsque l'on vint, par derrière, me frapper d'une petite tape amicale dans le dos. En faisant un petit tour sur moi-même, je ne reconnus pas immédiatement Jo, mais l'apparition de Karina, souriante à ses côtés, me fit l'effet d'un petit fantôme diabolique. Ils étaient ensemble depuis plusieurs mois, Karina avait accouché deux jours plus tôt, et ils s'apprêtaient à regagner leur petit nid d'amour, tous les trois. Je n'avais pas revu Jo depuis qu'il m'avait appris les bases de la navigation à voiles, et Karina depuis cette après-midi si brûlante et, curieusement, je faisais montre de plus de joie qu'eux. Ma voisine revint vers nous au moment ils s'enquéraient de la raison de ma présence en ces lieux. Comment leur dire ? Je cherchai une explication plausible, qui ne heurterait pas leur bonheur fragile de jeunes parents, quand le nourrisson me sauva du mauvais pas, manifestant son ennui, sa faim ou son besoin d'amour, par une quinte de pleurs qui nous soulagea et nous délivrait.

Ayant abandonné ma voisine à son curetage dont, toujours innocent, je n'avais pas mesuré tout le sordide, je me souvins des réunions de discussion sur le sujet, au lycée, et j'en éprouvais une dure mélancolie. Il me semblait que l'époque à laquelle je montrais mon progressisme face à la réaction du commun venait à peine de s'écouler, et je n'avais plus personne pour évoquer de tels sujets, si bien que j'aurais pu ne pas avoir d'opinions. Puis, je me demandais si je n'étais pas tombé dans le piège de l'inertie, alors que Jo et Karina, accouchant de leur progéniture, avaient suivi la voie, que j'avais toujours voulue mienne, de l'entropie. N'étais-je pas victime d'un ensemble de forces centripètes, alors que j'avais toujours désiré projeter mon énergie à travers l'univers en suivant les mouvements centrifuges ? Mais, en les imaginant sur le canapé du salon, main dans la main, devant la télévision, je cessai bien vite de les envier. Quant à mon nom de famille, il se contenterait de la postérité. Après cet épisode, je pris des précautions afin de ne plus croiser ma voisine. Le chèque en blanc que j'avais signé ne fut jamais débité.

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Lorsque « le Guin(e)ch(e) » fut publié, grâce à l'entregent de monsieur l'ex-député, devenu maire, et désormais beau-père officiel de Benedict, mes vieux démons ressortirent de la boîte à diable, dans laquelle je les avais remisés. J'avais cru naïvement que cette publication poserait réellement un premier panneau sur l'autoroute du succès, premier fait d'arme d'une longue carrière qui serait faite de grande littérature et de trophées féminins. J'avais tout donné dans cette évocation, qui se voulait poétique, de mon enfance rythmée par les saisons et de mon adolescence dévolue aux livres et aux filles. J'étais convaincu d'avoir écrit, sinon un grand livre, du moins un petit texte drôle et intelligent. Je ne savais pas que je n'avais fait que jouer au plus malin. Dès la sortie du livre, publié à cinq-cents exemplaires, la violence des réactions me submergea. Mes parents s'étaient sentis salis. Mes petites amies trahies. Et mes amis avilis et dégradés. De tous côtés, sans jamais évoquer la qualité littéraire de l'oeuvre, ce ne fut que réprimandes, insultes, menaces et moqueries. En quelques semaines, alors que j'avais cru pouvoir briller au milieu de la petite cour d'admirateurs, que j'avais jusqu'à présent admirés, le vide se fit autour de moi et je me retrouvai, en pleine tempête, aussi seul et vulnérable qu'un agneau venant de naître. Personne ne voulait d'un petit paysan poète. Comble de la déconfiture, personne, non plus, n'avait su comment prononcer le titre du livre incriminé, et personne n'avait voulu s'en enquérir auprès de moi. La débandade était totale et la bonne fortune promise se mua en une nouvelle descente aux enfers où, tel Orphée, il me faudrait rechercher l'amour enfui.

Durant les vacances de Noël, j'étais seul, dans la ferme familiale, à ressasser mon insuccès, à remâcher tout le parcours pour chercher le moment du passé où ça avait dérapé, à boire la rançon de mon petit talent d'évocation, que j'avais cru démiurge. Ainsi, alors que mes parents m'avaient confié la maison pour le week-end, je me trouvai devant le feu de cheminée avec un sac poubelle empli de poèmes, de nouvelles et de textes divers – tout ce que j'avais écrit depuis le lycée. Et ce fut feuille à feuille, éclat par éclat, charge par charge, que je brûlai l'ensemble de mon œuvre de jeune poète. Les flammes montaient haut dans le grand foyer, multicolores à dominantes bleues et, plutôt que de me réchauffer, ce feu-là annonçait un hiver précoce et promettait de me glacer jusqu'aux os jusqu'à la fin de mes jours, qui ne saurait tarder.

Cet autodafé de Noël, qui aurait presque pu s'appeler suicide, se prolongea jusqu'au petit-matin, puisque avant de les jeter au feu, je n'avais pas pu m'empêcher de relire les textes une dernière fois. Sophia ne répondait plus au téléphone depuis des semaines et Meredith avait dû fermer l'Etoile, en raison de plaintes de riverains, agacés par le bruit des noceurs éméchés, à la fermeture du piano-bar. Une époque de ma vie s'achevait, à moins que ce ne fût déjà la fin, et je m'endormis à l'aube, harassé, fourbu, lessivé, ne sachant pas quelle direction prendre à présent, pour endurer ma guigne. Les dernières braises s'éteignaient lorsque je montai me coucher. Je ne serai jamais le grand poète que j'aurais voulu être et, plus que mon orgueil, c'était mon existence-même que je sentais menacée par cette évidence tardive. Malgré mes capacités en mathématiques, je n'avais jamais rien calculé, et je me retrouvais complètement vidé, démuni de tout, face à ce feu auquel n'importe quel autre feu n'aurait pu voler le qualificatif de poétique. Personne ne m'appellerait plus jamais le Chétif, ni le Guin(e)ch(e). Personne ne m'appellerait plus du tout. Je buvais du bon champagne pour la première fois, mais j'étais déjà seul au monde. Pour briller, je m'étais baptisé d'un nom que personne ne connaîtrait jamais puisque personne ne savait même le prononcer.

Au réveil, je trouvai un morceau de feuille non entièrement calciné et je lus cette phrase de René Char, que j'avais recopiée, autrefois : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. » Qu'importait l'avenir ! J'avais vraiment vécu une vie de poète... J'avais manqué du nécessaire et je n'avais vécu que du strict superflu. Du feu sacré de la poésie, restait le feu de la cheminée. Il faudrait du temps pour se remettre. Il faudrait réapprendre à vivre. Il faudrait de l'amour, encore et toujours, pour apaiser ma soif d'absolu, qui jamais ne tarirait la source de mon âme.

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Ce matin, je suis sorti dehors pour la première fois depuis deux mois. Deux mois d'écriture intensive, dans cette chambre pas plus vaste qu'une caravane, à laquelle je commençais à m'habituer. Je suis sorti et je me suis offert une longue promenade en bus à travers Paris : Grands Boulevards, Les quais, le Louvre, la rue de Rivoli, Notre-Dame. Comme lorsque je suis arrivé, il y a vingt-cinq ans. Je n'ai jamais pu faire entrer le plan de Paris dans ma tête. Pour beaucoup de Parisiens, la capitale est avant tout un réseau de galeries souterraines, couloirs vastes, portes automatiques, tapis roulants. Et un ensemble de stations dont les noms se remémorent bien mieux que ceux des plaques, au coin des rues. C'est partout pareil : il y a les noms qu'on oublie et les noms qu'on retient. Vingt-cinq ans de travail comme rédacteur dans un petit journal gratuit. Loin de la poésie à laquelle je désirais me vouer, mais pas si loin non plus, même si Paris n'est plus une fête.Vingt-cinq ans de chroniques et puis les difficultés financières, le rachat de la maison par un grand groupe de presse, la compression de personnel, et la méfiance envers les anciens – qui en savent trop et n'en font pas assez. J'ai eu une vie libre et remplie. Demain, je rentre en Bretagne. Pour de bon. J'ai revu Benedict, il y a quelques mois. Il a fait carrière au siège d'une grande banque. Quand je l'ai vu, les yeux rougis et le teint blafard, il en était à son troisième mariage et à son cinquième enfant. Orlane s'est expatriée en Angleterre, et son député de père est tombé pour pédophilie. Je n'ai pas demandé de nouvelles de Karina, ni des autres. Une vie de journaliste à chroniquer l'air du temps, à scruter les silhouettes pour écrire le portrait d'un homme d'aujourd'hui, chaque passant comme un personnage de fiction dont il fallait dévoiler la véritable vie, la poésie cachée.

Je commençais à m'habituer à cette chambrette. Mais la splendeur de l'automne dans le jardin du Luxembourg, déplié sous l'amas des feuilles mortes, comme autant de petits paquets-cadeaux, m'a ramené à la raison. Une dernière fois, j'ai admiré les maquettes de bateaux dans le grand bassin. Il faut arrêter là. Appartement vendu. Amis salués. Amies embrassées. Solde de tout compte. Je me retire. Je ne sais pas si je vais publier ce texte. Ça commençait par un drôle de 'il'. Et puis, dans le jeu, dans le 'je', j'ai retrouvé la voix et les questionnements de ma jeunesse. Je n'aurai pas eu d'enfants. Je laisserai ce livre après moi. Depuis la plate-forme du bus, j'ai regardé tous ces gens qui peuplent les rues de Paris à la moindre apparition du soleil. C'est un étrange cortège. Un charme dont je ne me suis jamais lassé. Demain, je rentre en Bretagne, et je retrouverai un autre manège, pas si différent - celui des marées. Je regarderai la mer et, qui sait si je n'écrirai pas un peu de poésie ? C'est drôle, une vie. Ça part dans toutes les directions et pourtant, comme un roman, avec le travail de la mémoire, ça finit par faire sens. Par faire une unité. Une singularité. C'est juste ça, l'expérience. C'est ça, un individu.

Depuis que j'écris devant cette petite table, j'ai constaté qu'il manquait un barreau à la chaise, branlante de toutes parts. Elle menaçait de se briser à chaque instant, depuis deux mois. Je ne l'ai pas remplacée. Je ne l'ai pas réparée. J'ai écris en risquant de tomber de ma chaise, à chaque moment. Il fallait ça pour tenir mon attention en éveil. Étrange métaphore dans le réel de ma jeunesse agitée. Je suis toujours en vie. Je me remets debout.

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