Sur un Air de Campagne (70)

Au jour d'aujourd'hui, il fait beau et chaud. A l'heure d'aujourd'hui, il fait déjà nuit. Demain sera un autre jour.

Un Livre, Une Vie

Santangelo

Le jour, le défilé des connards qui viennent en famille visiter le Musée du Loup avec leurs enfants, sans même savoir ce que c'est que la peur du loup. Après leur courte sortie cul-culturelle annuelle, ils viennent ricaner en bas des HLM, dans le petit parc bien dégarni. Toujours les mêmes menaces, toujours le même cinéma.

Le soir venu, c'est au tour des voisins de prendre le relais avec leurs tentatives de manipulation à grands coups de boutoir dans les bouches d'aération du vieil immeuble, et de petits mots pas très doux par l'autre bouche de VMC, quand je prends ma douche pour essayer de me détendre.

La nuit ; des branleurs sous les fenêtres ou dans la cage d'escaliers. Ceux qui savent prendre les langues et vous la mettre à l'envers sans même montrer le bout de leurs nez crottés.

 

Tous les jours le même cinéma à deux balles.

 

Les premiers veulent me ramener à l'hôpital parce qu'en honnêtes chefs de famille, ils savent que quelqu'un qui a passé tant de temps enfermé cache forcément quelque chose de louche. Les seconds parce que je chante des chansons et que j'écris, et qu'ils ne veulent pas de PD dans les environs. Les nocturnes parce qu'ils savent que j'ai de la prison avec sursis au-dessus de la tête, et qu'ils veulent être les héros qui ramèneront le dangereux individu à l'ombre.

 

Des dizaines d'enculés, jour et nuit. Tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits.

 

Moi, je n'ai que mes petites chansonnettes pour me battre contre autant de clichés et d'idées reçues fortement ancrées dans toutes ces têtes sans cerveau, et ces mémoires en forme de gouffres. Des chansonnettes et du brocoli, pour péter.

 

Et tout le monde est au courant. Et chacun de se demander qui va l'emporter, après tous ces mois de lutte permanente. Seront-ce les mères de famille indignes ? Les tarés qui veulent me voir tomber parterre et m'enculer parce que j'écris ? Ou les branleurs de la nuit ?

Jusqu'où sont-ils prêts à aller dans l'ignominie ?

Chaque jour, j'invente de nouvelles blagues pour tenter de nouer la conversation. Personne ne répond jamais. Ils se contentent de partir en claquant les portières de leurs voitures allemandes ou Peugeot. Personne ne répond jamais – ni le jour, ni le soir, ni la nuit. Même le bedeau, que je ne n'ai jamais croisé, en a perdu, sinon son latin, du moins sa montre, et sonne parfois trois coups à midi et quatre à la place de l'Angelus.

 

Des dizaines d'enculés, tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits, depuis des mois.

 

Tous ont en commun de me jalouser mes 500 euros d'allocation spécifique de solidarité et mon appartement HLM sous les toits. Ils savent tous que je cherche une petite maison et se sont jurés que je ne l'aurai jamais.

La Bretagne dont je me souviens ne ressemblait pas à ça. D'où viennent-ils tous ces tarés ? A l'aune de quelle morale ont-ils bien pu se fabriquer une éthique aussi dégueulasse ? Combien de degrés comptent leur échelle de la connerie mesquine, à quelle profondeur trouvent-ils les ressources de leur mauvaise foi qui frôle tous les jours, tous les soirs, toutes les nuits, le lynchage  collectif ? Si, au moins, ça les faisait rire. Mais, non. Même pas. Ils ne savent même pas rire.

 

Quand j'ai assez de forces, j'essaie d'aller faire un tour au bord de la mer. Et d'autres connards s'en donnent à coeur joie, essayant par tous les moyens de provoquer l'accident, sans doute parce qu'ils imaginent que je vais leur voler leurs femmes.

 

A moins que tout cela ne soit purement gratuit. Un jeu ni sérieux, ni drôle. Un pur déchaînement de terreur mimétique. De simples giclée de haine de jeunes gens déjà cacochymes.

Et ils trouvent encore le moyen de venir se parfumer avec mon eau de toilette quand je m'absente.

 

Bretagne : terre de tradition démocrate-chrétienne ronronnent les journalistes au moment des élections. Où sont passés les démocrates ? Et les paroissiens, même drôles ? Dans leurs bouches, le caca et la mort. Rien de plus. Il n'y a plus que ça qui les intéresse. Le caca et la mort. Faire chier et tuer. C'est tout ce qu'ils laisseront à leurs enfants, quand leurs téléphones n'auront plus de batteries. Et quand ils crachent – souvent – c'est dans la nuit, ou bien cachés derrière les buissons.

 

Au jour d'aujourd'hui, il fait beau et chaud. A l'heure d'aujourd'hui, il fait déjà nuit. Demain sera un autre jour.

 

Et si on essayait un peu d'aller voir ailleurs ? Mais, oui, bien sûr qu'on peut encore avoir un bel été...

 

 

 

 

Saul Santangelo des Regs.

 

 

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