On avait laissé Eric Chauvier, il y a un an, dans les bras de « Laura », l'héroïne malheureuse d'une campagne impitoyable – ancienne reine de beauté déchue, devenue 'cassos', face à laquelle le narrateur, revenu de la ville par nostalgie de son amour d'adolescence, se trouvait fort dépourvu, armé de sa seule théorie sociologique, pour comprendre ce qui lui était arrivé. Dans la même foulée, on avait enquillé sur un autre ouvrage de l'auteur, qui nous avait promené au cœur d'une de ces « nouvelles Métropoles du Désir ». Et puis, on était passé à autre chose.
Il a fallu la découverte d'une autre auteur contemporaine douée d'humour – Julia Deck – et la mention dans un de ces livres, tout à fait anecdotique, du nom de Chauvier, pour replonger dans son œuvre, déjà conséquente, malgré sa petite cinquantaine.
Alors, je me suis souvenu de la jeunesse de Quentin. À vingt-deux ans, étudiant dilettante, inscrit en ethnologie, il tirait la langue en tentant de lire Durkheim, Levi-Strauss et Georges Balandier, leur préférant de beaucoup les romans de Kundera, d'Hémingway et de Céline, qu'il avalait d'une traite. Totalement engagé en littérature, il lui faudra presque dix ans de plus pour découvrir Bourdieu et ses concepts de 'champ' et d''habitus'. Pourtant, durant ces deux années d'initiation à l'ethnologie contemporaine – qui n'a plus l'ambition de trouver des vérités universelles au contact des Bambaras ou des Tupi-Guarani, mais plutôt en regardant par la fenêtre – Quentin rêvait, déjà, de sciences sociales qui prendraient appui sur la littérature. Faute de trouver son bonheur parmi les auteurs française, il prit, comme il le fera souvent, la tangente.
Avec l'oeuvre d'Eric Chauvier, qui a publié une quinzaine de (petits) livres depuis 2006, c'est toute une génération, partagée entre combat politique et réalité économique, qui se venge de l'esprit de sérieux des sociologues de plateaux télé.
À travers ses enquêtes ethnographiques et littéraires – sans qu'on puisse discerner ce qui appartient à son travail d'anthropologue de ce qui relève de ses talents stylistiques et de conteur - se dresse, en pointillés et avec beaucoup d'humour, le portait d'un individu – moi, vous, Quentin – englué dans la gangue de l'époque et lourd de son passé, tentant de s'en sortir par une juste appréhension du monde et son réenchantement. Un individu qui, entre velléités révolutionnaires, ambitions poétiques et résignation médiatique, ne ressemble qu'à ceux qui auront tenté l'aventure de la lecture.
Petit tour d'horizon de notre réalité, en passant en revue des territoires oubliés par le journalisme, à travers huit petits textes (une centaine de pages, ou moins, dans le format mini des éditions Allia) qui n'éludent pas les sujets qui fâchent. Comme si la littérature pouvait sauver les sciences sociales, et que 'l'observation participante' chère aux ethnologues, était le meilleur poste d'observation du réel pour un auteur d'aujourd'hui.
Premier épisode : retour sur la lecture de « Laura » et des « Nouvelles Métropoles du Désir » (Voir billet #206 de mars 2021)
En repensant à « Laura », avec un peu de recul, on pourrait insister sur la nature réellement tragique de ce texte. Unité de lieu (un parking devant la seule usine d'une petite bourgade) unité de temps (une longue soirée d'été) et la mise en scène de deux personnages antagonistes qui ont la force d'archétypes (l'ancienne gloire du lycée reléguée au rang de mère célibataire, droguée et alcoolique ; et l'ancien amoureux naïf qui revient au village, vingt ans après, fort de sa réussite sociale.)
Juste pour le plaisir...
Santangelo