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Où en est-on ? Quelle est la question ? Peut-être celle-ci : « l'écologisme » est-il le fruit de l'aporie des Lumières, marquant les limites de la domination de l'homme, et de sa culture, sur la nature, confronté aux changements climatiques et environnementaux ? Un -isme nouveau, que l'on trouve partout et nulle part, qui annoncerait un nouvel obscurantisme, une pensée catastrophique pour une nouvelle époque sombre ? En tout cas, s'il lui fallait une religion d'appoint, pour accroître son empire sur les peuples, une mystique pour enrober ses penchants au paganisme festif, ce pourrait bien être le shintoïsme – religion « primitive » du Japon et des Japonais, qui s'est parfaitement adaptée à la modernité.
Pourquoi le shintô ? Peut-être parce qu'avec trois simples mots vernaculaires, trois concepts fourre-tout, on peut en proposer une analyse pertinente et englobante, comme le fait Aidan Rankin dans « Le Shintô, Célébration de la Vie », sous-titré « Vers une écologie spirituelle », sans doute pas le meilleur livre sur la question, mais qui a le mérite de la sincérité. Kami ; énergie créative, force vitale animant l'univers et présente aussi bien dans une pierre, un arbre, un homme, un concept ou une émotion. Kannagara ; processus par lequel on se met « à l'écoute » de la puissance divine. Et Musubi ; croissance organique ou durable, principe et processus d'évolution physique, spirituelle et naturelle.
Est-on plus avancé ? Et bien, plus qu'il n'y paraît, et qu'on ne pourrait le croire ! Car le génie du Shintoïsme, c'est d'être une religion sans dogme, sans liturgie, sans texte sacré, sans préceptes moraux et, plus intéressant encore, pour nos contemporains, sans interdits. Son credo ? Dai Shizen, « la Grande Nature », devant laquelle l'adepte éprouve une « crainte révérencieuse », qui le recentre, le remet à sa place en le reconnectant au cosmos, et lui permet de considérer que ses instincts, tout comme ses émotions et ses idées – qui ne sont pas fondamentalement étrangers les uns aux autres – sont les bons, au bon moment, à la bonne place. Si l'écologie est un souci majeur dans toutes les religions, c'est dans les systèmes de croyance primitifs qu'elle occupe la place centrale et, le shintoïsme, cas unique dans l'histoire de l'humanité, est un courant de pensée primitif qui a résisté, au fil des siècles, aux monothéismes qui s'imposaient partout dans les sociétés développées, et demeure, aujourd'hui encore, bien vivant. Il faut noter sa spectaculaire plasticité, qui lui a permis d'incorporer dans ses pratiques, des influences multiples, en particulier chinoises. En préconisant la continuité dans le changement, et en tentant d'unir les contraires, à l'image du Tao, le shintoïsme, religion des origines, a accompli l'exploit de devenir la religion du pays le plus avancé au monde en matière de technologie. Dans le Japon d'aujourd'hui, un shintoïste convaincu peut tout à fait contracter un mariage shintô avant de choisir des funérailles bouddhistes, tout en demeurant, aux yeux de tous, un « vrai » shintoïste. Voilà qui devrait plaire à nos contemporains, avides de « spiritualité naturelle » mais rétifs à toutes formes d'obligations, de normes, de devoirs, et plaçant la diversité des peuples et l'égalité entre les cultures au sommet de leurs préoccupations, ou de leurs valeurs.
Cerise sur le gâteau : le shintô ne s'intéresse pas beaucoup à l'au-delà et, comme nombre de nos contemporains, fait pratiquement l'impasse sur la mort et la question de la vie éternelle. Le shintoïsme est la religion du présent – un présent perpétuel dans lequel s'expriment, souvent inconsciemment (et à ce titre il est aussi compatible avec la psychanalyse), le début et la fin, les ancêtres et les enfants, le passé et le futur. Autres atouts de cette pensée, pour « percer » en Occident : on peut la pratiquer dans un temple, aussi bien qu'en famille, au sein d'un clan, dans un quartier, une entreprise ou au cœur d'un village. Et elle est devenue tout à fait conciliable avec la science la plus avancée qui a, de plus en plus, d'incidence sur nos vies, et la technologie de pointe qui, de son côté, tend à suppléer et augmenter l'humanité. Et, si le culte du soleil en est une des particularités, il s'exprime à travers la vénération d'un dieu féminin primordial : Amaterasu, à la fois ancêtre de l'humanité, et pouvoir qui donne vie à tous les êtres. Encore mieux, pour plaire, chez nous, au XXIème siècle, le respect de l'égalité entre les individus, les animaux et les arbres (sacrés), et le refus de faire de la maîtrise de la nature l'attribut principal de la domination de celle-ci par l'Homme.
Voilà de quoi concurrencer le culte de Gaïa et fournir bon nombre d'idées à tous les « quelque-chosistes », ceux qui croient qu'il y a Quelque Chose, selon la terminologie d'Alexandre Lacroix, qui, comme moi, parfois, ont tendance à remplir leur vide existentiel, par des scories culturelles, de provenance diverse et indéterminée. C'est que la « religion des livres » - la mienne comme celle de beaucoup – qui a pris la place des religions du Livre, pousse à s'aventurer sur des terrains pas toujours bien balisés.
C'est pourquoi, plutôt que d'essayer de convertir mon lecteur fidèle à une religion, quelle qu'elle soit, je me permets de lui souffler à l'oreille, m'appuyant sur une expérience solide, un conseil de lecture : « Notes de Chevet » de Sei Shônagon, que l'on trouve aussi sous le titre de « Choses qui Rendent Heureux », en poche, à moins de 4 euros. Un texte fondateur de la littérature japonaise, écrit en l'an mille, par une dame de la cour impériale, sous forme de courtes listes – de « choses sans valeur » à « fleurs des arbres » en passant par « choses qui égayent le coeur » ou « choses qui frappent de stupeur » - et qui exprime le génie japonais, s'il a jamais existé, de façon magistrale. Dans chaque liste, se mêlent des observations de la nature, de petites historiettes, des histoires galantes, des descriptions du palais, des conseils de beauté ou de mode et des mœurs de la cour.
Aussi immaculé que la fleur du prunier et aussi pur que celle du cerisier, c'est un texte exquis, charmant, raffiné à l'extrême, d'une fraîcheur incomparable, d'une simplicité profonde et sidérante. C'est que la beauté ne sert pas à grand-chose si l'on ne peut y déceler de la grâce. Et que la grâce, seule, ne suffit pas ; elle ne s'incarne et ne se révèle que si l'on en fait un instrument du raffinement, un objet de culture, une quête permanente de l'esprit, aussi bien qu'un souci de l'âme. Ainsi coule sur la vie « la poignante mélancolie des choses... »
Santangelo