Sur un Air de Campagne (255)

Retour sur trois moments de lecture...

Un Peu Plus, Un Peu Mieux

Du temps où la littérature exerçait par legs patrimonial et républicain sa mainmise sur l'imaginaire de la jeunesse, celle-ci, comme le dit Kundera, lisait les classiques « avec une ferveur inquiète et un cœur conquis d'avance » ; et la question qui nourrissait la querelle était de savoir s'il fallait lire Dostoïevski à 18 ans et Marx à 22, ou plutôt Kant avant Proust.

Au 21ème siècle, la consommatrice, aussi rebelle que ses enfants, se demande s'il faut aimer le dernier livre coup-de-poing du chroniqueur populiste ou lui préférer le roman à l'eau-de-rose de la journaliste télé.

Dans « A la première personne », Alain Finkielkraut, une fois n'est pas coutume, fait preuve de modestie et, dans un style de haute tenue, brosse l'autoportrait d'un intellectuel engagé, né sur les décombres de la Seconde guerre mondiale, et fait preuve d'un talent de pur écrivain. Kundera, Péguy, Heidegger, Arendt : toutes ses figures tutélaires, convoquées chaque semaine depuis trente ans à la radio, sont là et chacun reçoit la part de la dette contractée lors de l'éblouissement des lectures et la mélancolie des relectures. L'auteur du « nouveau Désordre amoureux » et de « la Défaite de la Pensée » rend aussi hommage à ses parents, sans pathos, se plaçant sous leur regard de survivants et leur rendant honneur en acceptant de siéger à l ' Académie Française.

De Mai 68, la gauche de la gauche, au port de l'habit vert, se déploie tout en nuances une vie au cœur de l'Intelligentsia à la française. Finkie – comme l'appellent ses fidèles lecteurs et auditeurs – aura traversé les modes et les élans sans jamais trahir les valeurs de sa famille de pensée.

Parmi les raisonnements qu'il nous expose, celui qui concerne l'inversion des valeurs modernes est des plus intéressants. Il l'applique de la même manière à la culture et aux Juifs. Il démontre avec brio que, depuis que tout est devenu culturel, sous le poids croissant des sciences humaines, il n'y a plus de hiérarchie et que la Culture n'est plus nulle part. Pis, les nouveaux chantres de la culture mondialisé en langue globish dénoncent avec force récrimination les hérauts de la grande culture, et déboulonnent les statues, jugés facteurs d'inégalité sociale et de discrimination. Pour empêcher que le « bourgeois » n'exerce son emprise sur le « peuple », tout ce qui faisait la grandeur de la méritocratie a disparu. Un constat d'échec qui va bien au-delà de l'antienne « le niveau baisse. »

La question juive subit le même retournement. Alors que l 'époque est à l'argent-roi, à la vie nomade et que l'apatride est le modèle offert à tous – valeurs que les antisémites traditionnels reprochaient aux « mauvais Juifs » - ces derniers se raccrochent à la nation israélienne et à leurs traditions dans un mouvement contraire. Ainsi, un nouvel antisémitisme est apparu qui, en toute bonne conscience, se permet de traiter les Juifs de nazis pour le sort qu'ils réservent aux Palestiniens. En déconstruisant la pensée des déconstructeurs, Finkielkraut effectue un double-salto arrière renversé qui nous ferait presque croire que l'on retombe sur nos pieds.

(Ce raisonnement, on pourrait l'appliquer à nos campagnes, même si le rapprochement est plus qu'osé. Alors que les nouveaux paysans ont rejeté les valeurs de leurs ancêtres – fermeture, méfiance, inertie, argent caché – pour passer sous les fourches caudines du politiquement correct, un certain nombre des autres membres des communautés rurales ont rejeté leurs anciennes valeurs citadines pour s'en emparer. Du même coup, de nouveau, les paysans se retrouvent sous la vindicte, devenus chantres malgré-eux de la mondialisation. Un raisonnement que l'on trouve aussi sur le tourisme de masse et la dénaturation des paysages.)

Mes lecteurs, s'il en reste, verront peut-être dans cette petite critique la dernière de mes lâchetés et une preuve de mauvais goût. Comment continuer à lire ces vieux barbons cacochymes de l'Académie ? Je répondrai juste que c'est, avant tout, une histoire de goût, justement, et que l'intelligence n'a pas de couleur politique, ni religion, ni même de nation.

Pour continuer sur ma lancée, j'ai acheté « l'Après Littérature », le dernier Finkie, qui vient de sortir, et là encore, l'intelligence est au rendez-vous. Mais l'exercice se montre trop journalistique pour qu'on s'y attarde – à moins de ne pas avoir suivi l'actualité depuis deux ou trois ans, ce qui n'est pas loin d'être mon cas.

Le cœur intelligent ayant ses raisons que la raison de ne connaît pas, j'ai enquillé, dans un même mouvement nostalgique envers mes anciens modèles radiophoniques, avec un roman de Clara Dupont-Monod, dont je n'avais aucune nouvelle depuis l'avoir écoutée comme critique littéraire sur France Culture, avec Joseph Macé-Scaron, il y a une douzaine d'années. « Nestor Rend les Armes. » Une écriture blanche pour un petit texte d'une centaine de pages sur le couple, l'obésité et la perte d'un proche.... Tout ça ! Celui-là, j'attendrai qu'une mère de famille un peu plus rebelle que les autres vienne me rendre visite pour me raconter la fin...

Si nous nous plaisons, je pourrais peut-être lui lire à haute voix quelques lignes de « la Claire Fontaine » de David Bosc, qu'on avait connu génial, il y a longtemps, dans « Sang Lié. » On le retrouve ici en chroniqueur méticuleux des derniers mois de Gustave Courbet.

Réfugié en Suisse en attendant un procès de l'Etat français pour avoir vandalisé la colonne Vendôme durant la Commune, Courbet se révèle un divin païen, épicurien en diable, cherchant dans le Chasselas, le vin blanc local, une manière révolutionnaire de voir et d'appréhender la nature. Mais un génie qui a les pieds sur terre, préparant des séries de tableaux à la chaîne, pour faire vivre la petite troupe qui le protège. Un peintre qui ne dédaigne pas non plus se mêler à la petite bourgeoisie locale et à écrire des discours pour couper les rubans... 

L'Origine du Monde ?

En attendant mieux....

Santangelo

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