… Alors, ne voyant pas d'issue à mon drame, je me suis assoupi, un peu. Un demi-sommeil peuplé de silhouettes dans la brume, et de religieuses dans la pénombre. Et, au réveil, quelques heures plus tard, dans le noir complet, j'ai perçu une voix qui m'appelait par mon prénom, très douce, très loin. Maman ? Maman ? Quoi ? Comment ? Où es-tu, maman ? Que dis-tu ? Qu'ai-je fait de mes talents ? Mais j'ai essayé de les faire fructifier. Je me souviens. Je me souviens de tout. De toutes ces chansons que tu chantais. De toute cette joie gratuite, que tu m'as offert. De ces jeux de l'esprit que nous inventions, tous les deux, côte à côte, à genoux dans le champ. Je me souviens. Des commentaires de matches de foot et du Tour de France en direct. Joués pendant des jours entiers. De toute l'excitation de nos échanges verbaux qui n'avaient pas de fin. Alors, quand j'ai pris conscience de tout ça, j'ai tenté ma chance en radio. Je n'avais pas compris que l'on ne peut pas faire rentrer, dans la vie sociale, ce qui appartient à l'intimité enfantine. Maman ? Maman ? C'est toi ? Bien sûr que c'est pour ça que j'ai fait de la radio. Tu veux savoir ça ? Je ne t'ai jamais rien raconté... La radio, c'est spécial. Faut être fait pour. C'est un exercice d'équilibre. Un peu comme le cirque. Une colline à grimper, tous les matins. Une sorte de prière zen. Ça convient très bien aux contemplatifs, et aux introvertis, une matinale. Dans le silence ce l'aube, jusqu'aux premiers balbutiements de l'aurore. Parler dans le vide, en sachant que personne n'écoute. Je veux dire, n'écoute vraiment. Alors, parfois, comme dans nos jeux, je cherchais à provoquer un accident, à introduire un grain de sable, dans cette mécanique bien huilée. Une contrepètrie, un mot incongru, choisi au hasard dans un dictionnaire, un juron moyenâgeux. Mais, la plupart du temps, je m'en tenais à fignoler les petites phrases qui coulent, avant de les balancer dans le vide sidéral des cerveaux de la classe moyenne, qui s'en vont au travail, chaque matin. Zen, bien sûr ! Un mélange de rapport de police, de roman Harlequin, d'aphorismes et de haïkus, pour le style. Avec quelques jeux de mots, au début des brèves, pour accrocher l'oreille, que je savais inattentive, mal réveillée, déjà chiffonnée. Il s'agit d'être sec, bref, et doux, à la fois. Montrer son autorité et faire preuve, en même temps, de sollicitude. Pour réveiller les auditeurs, dans leurs salles-de-bains, pour les plus courageux, ou dans leurs voitures, pour les retardataires, il ne faut surtout pas essayer de l'éveiller, pas plus que le déranger dans son petit cocon, son petit confort familial matinal, avant la grande bagarre de la circulation. Tu me suis, maman ? C'était un de mes talents, avant que je ne me trouve empêché... Tu comprends ? J'ai tenté de ne pas me perdre. De tirer sur le même fil, de raconter la même histoire. Mais le langage de la radio est asphyxié. La prose que l'on attendait de moi n'avait qu'un rapport lointain avec la réalité. Et encore plus lointain avec la vérité. Il suffit de parler comme un robot, en adoptant le ton que tout le monde emploie, et de peaufiner, un peu, les résultats du foot de la veille, et la météo. Zen et tartignole. Mais, tout ce qui est zen, n'est-il pas tartignole ?
J'ai fait de la radio pour rester fidèle à l'enfant. Je me cherchais une langue. Pour écrire. Et puis, j'ai continué parce que ça aide vraiment à vivre, les exercices zen et tartignoles, quand on a des conflits, des conflits intérieurs, comme ils disent. C'est spécial, la radio. Ça pourrait aider bien des rappeurs et des slameurs à écrire. Et puis, on est amené à rencontrer des gens, pour les interviews. J'en ai rencontrés beaucoup, des gens. Pour leur poser deux ou trois petites questions, écrites à l'avance, et qu'ils répondent en deux minutes, toujours pour dire la même chose, en gros : on veut du pognon ! Et l'on s'en va. Rien ne se passe jamais, lorsque l'on est un petit journaliste, dans une grande ville. Tout repasse. Dans le même coup de peinture Ripolin. Ravalement tous les matins ! Tout est égal. Rien ne sera retenu contre vous. Bonjour, bonsoir. Un tour de magie ? Je te baise et tu disparais.
Il ne faut pas trop demander à un travail. S'il vous maintient en bonne santé physique et morale, c'est déjà énorme ! Il y a des tas de gens qui crèvent, au travail. Mais tu connais ça bien mieux que moi, n'est ce pas, maman ? Je ne peux plus gagner ma vie. Je me suis vendu. Je ne recommencerai pas. La radio, c'est cool. Et moi j'ai failli couler. Une punchline, pour finir le couplet ? La radio c'est écrire beaucoup, parler fort, courir partout et dormir peu, sans jamais rien dire à personne. Un poste idéal pour un écrivain raté en devenir. J'en ai vécu. Mais j'ai craché dans la soupe. En vertu de tes petits potages aux légumes d'hiver. C'est ça mon idée. C'est tout. Ma p'tite idée sur la question. Restent les chansons. Qui courent dans les rues. C'est important, les chansons. C'est sain. Ça m'a sauvé. On chante « la Capucine », ensemble, comme avant ? Maman ? Maman ? Tu m'entends ? Tu diras bien à papa que je ne vous ai pas trahis. Dis-lui bien que je suis resté le même !
Je me souviens d'un module de sociolinguistique, à la fac. Ils voulaient m'apprendre à parler comme il faut, et ils appelaient ça un « module » ! Quelle bonne blague ! À l'écrit, j'avais obtenu un 18 / 20, sur un sujet périlleux : l'influence du breton dans le parler populaire rural, en Bretagne. Mais je n'avais pas pu me présenter à l'oral, en raison de cette foutue timidité, que je tentais de dissimuler sous une morgue de poète radical. Autant dire Zigoto! J'avais eu un 0. En fin d'année, les deux notes comptant à parts égales, ma moyenne de 9 / 20 me permettait de poursuivre, l'année suivante. Et d'en sortir par le haut. C'est avec des coups comme celui-là qu'on s'en sort. Il faut briller, mais ne pas le montrer. Ne pas divulguer son potentiel. Et introduire une part de mystère. Le mystère, quand on commence dans la vie, c'est le secret. Laisser croire aux gens qu'on est différent. Fondamentalement. Qu'on ne sera jamais pareil qu'eux. Que c'est une question ontologique, le malaise qu'ils perçoivent en notre présence. Que l'on n'est pas de la même sous-espèce. Que le moule est cassé et perdu. C'est ainsi que l'on écrit sa légende. Qu'est-ce d'autre, un écrivain, que celui qui a voué sa vie à la construction d'une légende ? Mais il convient de s'y mettre dès le début. La plupart des gens comprennent ça bien trop tard. Alors qu'ils sont déjà mères ou pères de famille. Ils comprennent en découvrant des parcours comme le mien. Mais ils ne se l'avouent jamais. Ils continuent à y croire. Ils espérancent ! Il faut saisir ça, l'importance de la singularité, à l'adolescence. Et se sculpter soi-même. Sans se laisser ausculter. Toute œuvre littéraire dissimule une vie bâtie sur une pyramide de Ponzi. Il y a un coup initial. Une intuition géniale de la jeunesse, suivie de faits. Un fait de guerre ! Et, ensuite, il suffit de bluffer, pour continuer à accroître sa réputation. La plupart des femmes sont attirées par des hommes qui ont séduit d'autres femmes, qu'elles admiraient ou, pour le moins, qu'elles respectaient. Après, il suffit d'enchaîner, en lorgnant, à chaque fois, vers un plus haut sommet. Le même coup avec les études. Puis les boulots. C'est ainsi que font tous les Rastignac, depuis toujours. Un strip-poker menteur. Une pyramide de Ponzi, bien sûr ! Et savoir se montrer malin. Ne pas écrire sur les livres qu'on a aimés. Ne louer que les seconds couteaux. Encenser les petits maîtres. Et taire ses admirations véritables. C'est, à la fois, la pudeur de l'écrivain et son mystère. Il suffit d'une petite idée et d'un gros coup initial. Après, ça coule de source, ça vient tout seul. Ça tombe du ciel. C'est comme ça que l'on crée de la valeur littéraire. Des bulles de savons. Un mirage. Un miracle. Un miroir. Des alouettes ! J'étais si bien parti, maman ! Tu lui diras que je suis resté fidèle. Tu lui diras bien, n'est-ce pas ? Maman...
Et, soudain, dans l'obscurité totale de la chambre, dans un silence de salle de rédaction, à quatre heures du matin : la lumière crue du néon, qui clignote et me transperce de ses flashs, avant de s'apaiser. Et, à nouveau, des bruits de clefs. Et l'angoisse d'être ainsi attaché, sur ce lit sommaire. Maman ? Maman ?
Et revoilà l'homme aux lunettes cerclées et au costume ajusté. Accompagné, cette fois, d'un autre homme en blanc. Je n'avais pas noté qu'il portait une petite barbe. Une barbichette de décadent. Et son air ahuri. Je ne sais pas pourquoi mais, à celui-là, je n'ai pas envie de parler. J'ai comme l'impression qu'il n'aimera pas mon histoire. Comment faire ? Il ne dit toujours rien. Il attend, debout au bout du lit. Je sais pas quoi. Je ne sais pas qui. On dirait qu'il tente de lire en moi, sans prononcer la moindre parole. Il voudrait sans doute que je lance la première pierre. Que j'attaque tout de go ! Que je me mette à vilipender, à vociférer. Que je me vexe d'être ainsi pieds et poings liés. Il sait que j'ai compris qu'il prenait les décisions. Il profite de sa supériorité, pas seulement numérique. Que dire à quelqu'un comme ça ?
Alors, monsieur Santangelo, on a pu se restaurer un peu ? On a déjà l'air d'aller beaucoup mieux...
Et, soudain, comme une épiphanie, une révélation : ce n'est pas le même homme que la dernière fois. Il a le même costume et les mêmes lunettes, mais ce n'est pas le même. J'en suis à présent tout à fait convaincu. Le problème, c'est qu'il a l'air encore plus inaccessible que l'autre. Drôle d'impression de « pas-déjà-vu. » Qu'attend-il ? Un monologue ou une conversation ? Un auto-diagnostic, ou une pharmacopée ? Une interview ?! Le silence est plombé. Et puis, je ne sais pas pourquoi, je lui lance, en pleine figure, une ânerie sentencieuse, de celles qui vous condamnent à mort, devant un jury populaire, une connerie péremptoire, plus grosse que moi :
C'est une affaire entre Dieu et moi !
Il n'est même pas décontenancé, l'animal. Je sens que je me laisse gagner par une mollesse inhabituelle, un malaise, un doute existentiel. Il enchaîne :
Que disent les voix ?
Je réponds :
La voix ne dit rien ; il faut tout lui dire !
Hum... Hum... marmonne-t-il. Puis, après quelques secondes pesantes, Serez-vous assez sage si je vous enlève ces contentions ?
Et, sans attendre, voilà l'autre homme qui sort un aimant de sa poche, et qui s'active à dénouer les sangles, qui laissent des traces bleutées, aux poignets et aux chevilles. J'ai la sensation d'être allongé en croix depuis au moins deux mille ans, à moins que ce ne fût depuis la Renaissance...
- J'en avais un peu marre de jouer l'Homme de Vitruve. Ce n'est pas humain, ce que vous faites !
C'est la raison pour laquelle vous avez évoqué Dieu ? L'amour, c'est vouloir donner quelque chose qu'on n'a pas, à quelqu'un qui n'en veut pas. Vous ne trouvez pas ?
Lacan ! De mieux en mieux ! Il connaît ses classiques. Il a dû apprendre que j'écrivais, et il doit vouloir prendre le dessus, dès l'entame. Faire forte impression. Marquer les esprits ! Puis, encore :
- Je vous demande juste un peu de patience, monsieur Santangelo. Et vous allez retrouver l'air libre. À plus tard !
Il ne sait visiblement pas que l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches... Mais que ça vaut mieux que d'attraper un cancer ! On dirait que j'ai fait mon petit effet. C'est comme ça qu'il faut leur parler, à ces gens-là ! Rester courtois mais ferme. Ne pas perdre de vue l'objectif. Pour finir par s'imposer. Je me lève de mon lit de malheur, ankylosé, sclérosé, tous les membres engourdis. Je fais trois pas. Puis quatre, dans l'autre sens, autour du lit. Et de sentir le sang couler dans mes veines. Je m'approche de la petite fenêtre blindée. Juste assez pour jeter un œil dehors. Le ciel est bleu azur, sans nuages. Une alouette monte si haut que je la perds de vue, dans l'éclat du soleil.. Je suis à la hauteur de la cime de grands bouleaux blancs. Je calcule, vite fait, j'évalue, à peu près, et j'en déduis que je me trouve aux deuxième étage d'un grand bâtiment. Une allée monte, à travers le grand jardin, tracé au cordeau, vers un endroit que je souhaiterais être la sortie. Plus près de moi, au milieu d'une pelouse, sublime de discrétion et de charme désuet, un banc, sous un saule pleureur, inoccupé.
Et me voilà déjà sur ce banc. Au bord d'un petit bassin, fontaine à l'arrêt, eau croupie, verdâtre. Goûtant une convalescence sans rechute. Je vais vraiment beaucoup mieux, là, au grand air, sous le ciel d'été, le visage mordillé par les rayons de l'astre suprême et généreux. Comme du temps où je chantais des chansons à ma chatte Esperluette, dans le jardin de la maison qui m'a vu grandir, sans me soucier, le moins du monde, de la vie trépidante et motorisée de mes contemporains. Mais, déjà, à peine ai-je lâché la bride à mon imagination, pour faire le point, dans une succession d'images et de souvenirs éparpillés, dans le désordre, qu'un homme vient s'asseoir, à côté de moi, sur ce banc providentiel. Et, accompagnant un croisement de jambes hostile, dirigé vers l'extérieur, une feuille roussie, tombée de l'arbre, tourbillonne, virevolte, jusqu'à se poser sur mon épaule, comme pour me caresser, me flatter, et m'inviter à faire preuve d'un peu d'humanité. Je me tourne vers l'intrus et je suis immédiatement frappé par les traits marqués de son visage, par ailleurs sans âge. Le portrait craché du prêtre qui accompagna mon adolescence, à la fois pieuse et sauvage. Il semble ne pas en croire ses yeux, de me voir le fixer ainsi d'un regard acéré. Il trépigne. Il s'escagasse. Il voudrait me morigéner. Me rappeler les bonnes manières, me faire ravaler mon culot. Alors que je ne souhaiterais que me confesser, puisque j'ai toujours le même besoin de donner mon point-de-vue, et que personne ne semble l'attendre, mon point-de-vue, et que personne ne me pose de questions.
Vous allez bien ? Qu'il fait, en me toisant, à son tour.
Je prends une grande respiration.
Veuillez m'excuser. Je rêvassais. Et j'ai un peu de vague à l'âme.
Je suis comme vous... qu'il laisse traîner, le prétentieux.
En êtes-vous certain ?
On est tous pareils, non ?
Pas moi. Je ne crois pas. Asséné-je. J'ai envie de rompre le barrage qui contient mon grand cœur, depuis si longtemps, mais je me retiens.
Vous voulez m'en parler ? Fait-il, avide.
Ce n'est pas par manque de volonté mais, si j'en crois le fruit de mes réflexions les plus à jour, j'ai la parole empéchée.
Vous croyez aux pêchés ? Sans se démonter.
Vous me faites penser au curé de ma jeunesse...
Vous ne pouvez pas mieux tomber ? Je me présente : Albert. Je suis l'aumônier de l'hôpital. Appelez-moi Al.
Ça me fait comme un électro-choc. Une secousse tellurique jusqu'à l'estomac, qui se retourne. Et le palpitant qui s'emballe. Les oreilles qui sifflent. Enfin, un peu d'amour !
Je souhaiterais me confesser, Al...
Je ne suis pas prêtre. Je ne peux pas faire ça. Vous êtes-vous déjà confessé ?
Une fois. À l'âge de 12 ans. Alors que le curé me demandait si j'avais mal agi, j'ai pris une grosse respiration, et j'ai juste dit : « J'ai mal écrit. » Et c'est tout. Il m'a juste fait signe de partir. Depuis, je ne m'y suis plus essayé.
Il y a d'autres formes de dialogue... fait-il, songeur. Et d'ajouter : même pour un fervent catholique.
Ce n'est pas la forme, mon problème. Ni le style. Ni même le fond. Le problème, mon cher Al, c'est de faire coïncider le moment de la pensée avec l'acte de parole. Je ne fonctionne qu'à l'écrit... Je ne suis bon qu'à ça, comme disait l'autre.
C'est vite dit ! Vous êtes écrivain ?
I'm a farmer !
Vous êtes Anglais ?
Non. Un paysan sans terres.
Et vous élevez quel genre d'animaux ?
Des araignées ! Vous voulez mon avis ? Même campagne vit désormais sous cloche. Le monde s'est aseptisé, l'air pur est devenu rare. Tout est climatisé, comme dans un cauchemar. Même le langage est touché. Tout s'est muséifié ! Tous les paysages, et les villes, sont désormais classés à l'Unesco ou transformés en Parcs régionaux ou nationaux. Il n'y a plus un village qui n'ait son écomusée. Pas un paysan qui puisse apprendre à ses fils les gestes et les techniques appris auprès de son propre père. Idem pour les artisans ! Je suis un petit paysan sans terres. Amputé de la foi et du savoir pratique de mes ancêtres. Nous sommes au seuil de l'Apocalypse ! Une apocalypse rampante, sournoise, vicieuse. Une fin du monde sans joie. D'un capitalisme des ressources et de la production, nous sommes passés à un capitalisme du loisir et de la culture. Tout est devenu culturel, en perdant de son sens. Donc, à protéger, en l'état. Vous me suivez, Al ? Un monde à vendre dans son jus ! La mémoire de l'humanité est désormais entre les mains des internautes. Une mémoire entièrement numérique. Tout s'achète ! Le prix de la liberté, après une vie de labeur ? 100 000 euros pour un camping-car qui ne trouvera pas une place de stationnement. La muséification du monde crée de la valeur en embaumant les gens, les choses, les paysages. De la valeur culturelle. Que les pauvres gens achètent en pensant être dans le coup ! N'est-ce pas, Al ? Et la langue, aussi, est touchée. Il n'y a plus de littérature ! La littérature permettait de conserver une mémoire améliorée, un patrimoine mis en valeur. C'était la mémoire d'individus extra-ordinaires, singuliers, supérieurs, si l'on veut.. Celle qu'on transmet à nos enfants est sans consistance, sans aspérités, sans humanité. Vous n'avez pas d'enfants, n'est-ce pas, Al ? La langue française ne s'invente plus. Elle n'a plus d'avenir. Et, bientôt, plus de passé ! Elle dépérit à vue d'oeil, si vous me permettez. La langue du peuple est devenue inefficiente. Le verlan n'est que le dernier avatar d'une création populaire en panne. Elle charrie les poncifs de la doxa médiatique, aussi bien dans le domaine de la pensée, que des sciences. Sans parler de l'art ! Une vulgate de Bouvard et Pécuchet à la portée du bachelier, de l'impétrant du BTS, du licencié remercié et du masterisé sans Dieu ni maître. Un salmigondis de vocables pompeux, lorgnant, à la fois, sur la psychologie de magazines féminins, et la sociologie de comptoir. Mais, malheureusement, il n'y a plus de comptoirs ! Et l'écrivain populaire est sommé de puiser dans la langue de Céline, pour donner un peu de corps, et de coffre, au peuple. Là où la langue française a cessé de se renouveler. Là où elle a commencé à bégayer et à s'embourgeoiser. Sans parler de poésie ! On pourrait en dire, des choses, sur la poésie, Al ! Et puis le français de la campagne. Celui si fleuri des expressions toutes faites, mais faites pour chaque moment de la vie. Des dictons et des proverbes. La langue des Almanachs. Qui raconte les blés fauchés et les foin en herbe. Cette langue-là ne se transmet plus. Aux oubliettes de l'histoire ! Même moi, je n'ose l'écrire ! Aux chiottes ! Tous au français normalisé par la télé et l'Internet. Et au globish...
Moi, j'ai cherché dans la chanson une alternative à l'académisme des poètes subventionnés par l'UE. Vous me suivez, Al ? Je me retourne vers Albert, impassible, à côté de moi, le regard dans le vague, les épaules basses, comme pour signifier sa défaite, ou son indifférence princière. Vous me suivez ? Je lui tape légèrement sur l'épaule, pour vérifier s'il ne s'est pas assoupi. Il tressaute, surpris. Et je le vois retirer de ses grandes oreilles ses air-pods, innocent, bienheureux, béni. Innocent ! Je lui dit que sa parole ne passe plus. Que le français est épuisé, qu'il se meurt. Sans parler du latin ! Et il écoute de la musique. Je perçois des basses rythmées dans les écouteurs, posés négligemment sur ses genoux . Du rap, à coup sûr ! Du mauvais rap français ! L'écriture est une prière sans dieu. Une religion sans église. Qui embrasse un monde trop évanescent. Pour dire une réalité qui échappe à la palpation. Je lui prouve, noir sur blanc, si j'ose dire, qu'il n'y a plus de grande vérité. Ni de sacré, dans la langue. Et le curé s'en cogne ! Il écoute du rap, en loucedé, pour se tenir au courant. Être à la hauteur des décérébrés de l'hôpital. Et sans même s'opposer à leur tabagisme assassin.
Vous vouliez me dire quelque chose ?
Oui. J'ai fait un pacte avec le Diable, à l'âg de 15 ans, par une nuit de grande tempête. La tempête s'est calmée. Mais moi je suis le même. Et je voudrais me sauver !
Le Salut ?! Fait-il, mi-égrillard mi-dédaigneux.
Je m'en vais assassiner le premier passant venu ! Salut !
Je me lève. Je m'en vais. Je le laisse à sa fausse jeunesse. Adieu curé ! Vas-en paix ! À son hilare mépris. Que ta joie demeure ! Que ta volonté soit faite ! Adieu curé ! Tu finiras bouffé par les corbeaux, sur ton banc ! Oiseau de malheur ! Depuis que tout le monde regarde son téléphone toute la journée, il n'y a plus d'appel. C'est comme ça... Et moi qui croyais... Cette fois-ci, je crois bien que c'est la fin !
Quelle langue habiter pour dire, quand tous les langages sont pervertis, falsifiés, caducs les dictionnaires ? Quand même les voix intérieures sont piratées par les voix de synthèse ? Les cerveaux droits comme des robots ! Les cerveaux gauches tels des spectres ! Je n'aurais pas dû vouloir étudier les lettres. On m'avait prévenu que l'on peut se perdre en lisant. C'est ce qu'ils diront, encore, après ma mort ! Ni me mettre à écrire, sérieusement, pour ainsi dire. Quelle est la bonne langue pour trouver les bons amis, pour intéresser les belles personnes ? J'aurais dû m'en tenir aux mathématiques. C'était ça, mon fort. Tous les paysans aiment compter. Mais j'ai voulu me forger un caractère, me construire une âme plus vaste, m'élever l'esprit. Pour devenir un honnête homme, en travaillant mes points faibles. Ça n'a fonctionné qu'à moitié. Dans un monde de simulacre, quelle vérité ? Dans un univers d'ectoplasmes, quelle moyen de communication, entre les individus isolés ? Y aura-t-il une joie rerouvée, comme je l'avais noté, en marge de mon petit plan sur brouillon ? Y aura-t-il de la jubilation ? La suite est plus qu'incertaine, je vous assure. Et c'est une nouvelle fois faire appel au hasard....
Il faudrait tout reprendre depuis le début. De zéro. Recommencer, encore une fois. Remettre le travail sur le métier. Ce n'est jamais le bon moment. Jamais le bon propos. Jamais le mot qu'il faudrait, ni l'histoire qu'on aurait due raconter, pas le l'endroit requis, les bons interlocuteurs. Il faut tout reprendre. Dans cette studette de la cité universitaire, je passe en revue les débuts de romans, le dernier en date, un embryon d'oeuvre, une poussée vers le ciel, tout en espoir et en promesses. Entre deux interviews. Depuis hier soir, j'ai tout réuni, tout relu. Envie de tout jeter. Pour mieux recommencer. J'ai laissé Monsieur le Grand Journaliste à ses ruminations funestes, à ses humeurs atrabilaires, à son aigreur foncière. À son expérience fausse du monde sensible. À son nihilisme intrinsèque.
Vous voulez encore mon avis, Madame ? Mademoiselle ? Monsieur ? C'est dans votre petite chambre, que je me trouve à présent. Êtes-vous disponible ? Il faut être disponible, quand on se met à lire. Être à la fois en mesure de mobiliser tout son savoir, sa culture, de pourvoir faire appel à tous les livres lus. Et, dans le même temps, laisser un espace vide, comme une chambre d'écho, pour faire sonner la voix de l'auteur. Vous y êtes ? Je continue... Avant, dans un passé même pas embaumé, le:monde se divisait en deux. D'un côté, ceux qui pensaient que les petits ruisseaux font les grande rivières. Ceux qui ressentent. Les tragédiens. De l'autre, ceux qui préféraient compter sur la grande politique. Ceux qui pensent. Les comédiens. Entre la foi en l'effet des petits riens sur le Grand Tout. Et l'espoir d'un changement radical, venu d'en haut. Le minimalisme et la table rase. À présent, dans un présent même pas honni, l'Etat a abandonné toutes velléités de grandes politiques. Et plus personne ne mise, pour son salut, sur les actions quotidiennes. On ne veut plus changer le monde, on ne peut plus changer la vie. Et nos élites se contentent de légiférer la vie, au jour le jour, de citoyens infantilisés. Fascisme soft.
Je n'ai jamais su de quel côté me situer. Je suis venu trop tard, ou trop tôt, comme le croient tous les perdants. Mais, lorsque j'ai découvert, ou plutôt redécouvert la chansonnette, j'ai trouvé la solution à mes problèmes. Depuis longtemps, je me lève, chaque matin, avec un nouvel air en tête. Je sifflote mon café. Avant de sortir mon stylo, et de mettre des mots écrits, sur ces mélodies accouchées par la nuit. Chansons rêvées. Connectées au cosmos. Comme on étale la peinture, au couteau, sur une toile non figurative. J'en ai écrit des centaines. Des valses à trois temps, à mille temps. Des rumbas, du rock, du slam, de la variété, le plus souvent. Des centaines. Ça m'a sauvé. Ça me tient encore en vie, et debout – ce qui revient au même, pour des gens comme moi. Je me sens exister, lorsque je chante une de mes propres chansons. Ce sont les fruits de mes désirs les plus enfouis, de mes aspirations secrètes. Je m'y investi tout entier, au risque de me perdre. La chanson populaire sauvera le monde de son absence d'empathie, de son doute en les vertus de l'entropie, de sa folie. C'est le dernier refuge de la poésie, depuis que les temps sont finis et que les guerres son achevées. À défaut de faire chanter ma prose, faute de ressources suffisantes pour créer un style totalement nouveau, à la hauteur de mes aspirations, je chante, tout court. Sans cesser de croire en la littérature. Aujourd'hui, tous les romans sont écrits de la même manière. Toujours le même flow, les mêmes sonorités, le même rythme. Sujet, verbe, complément. Première personne du singulier, au présent de l'indicatif. 1,2,3. Sujet, verbe. 1,2. relative incise. 1,2,3,4,5. Phrase à l'infinitif. 1,2. Punchline. Et de nouveau plusieurs phrases avec sujets, verbes, compléments, au présent de l'indicatif. 1,2,3. Comme si tous les auteurs français faisaient des variations infinies sur le même thème. Et toujours le même pied qui danse. La chanson m'a sauvé. Elle en sauvera d'autres. Ça a été ma libération. Vous me suivez toujours ? C'est une valse. Ma délivrance. Mon kiff absolu. J'en ai mis plus de 300 en lignes, ces derniers mois, sur un blog qui s'intitule « C'est une autre Chanson. » Le choeur antique de ma tragédie personnelle. Et le signe de mon rire, puisqu'il faut bien tenter de rire le dernier. Et j'ai recollé les morceaux de la séparation, qui pourrissait mon monde intérieur. On pourrait croire que la chanson de variété est un agent du spectacle total. Mais on peut échapper à sa destination. À son caractère spectaculaire. Avec des chansons originales, écrites et interprétées hors de toute volonté de représentation, on peut parvenir à expulser les caméras qui tentent de pénétrer dans les cerveaux, après l'exposition prolongée et passive de l'enfance, aux sévices télévisuels, radiophoniques ou aux tortures de l'Internet. Il faut oublier le regard de l'autre, quelques moments, chaque jour, pour se sentir encore pleinement exister. Savoir que rien n'est perdu. Qu'il vaut encore la peine de créer. Avec la chansonnette, on peut sortir du simulacre de la poésie contemporaine, soumise au marché, comme tout le reste. Et retrouver la gratuité du plaisir de faire. Cesser de participer à la grande fabrication d'artefacts. Voulez-vous entendre une petite chanson ? La chanson, c'est l'écart nécessaire par rapport à la langue normalisée. Et la chansonnette, la torsion du réel, qui permet l'éclosion de l'individu singulier. C'est, vraiment, la joie retrouvée de la parole libérée. Un dialogue, une conversation sans fin, avec soi-même, délivrés de tout formatage. De tout programme. Pas de plans, de grands projets littéraires, de carrières académiques. Juste l'instant du chant libérateur, qui célèbre, dans la mélodie, la beauté de la langue, redevenue efficiente, performative, réelle. Mais qui êtes-vous donc, pour m'arracher tout ça ? Qui me fait cracher ? Madame, Mademoiselle, Monsieur ? Vous appréciez donc les petites œuvres improvisées ? Vous me connaissez par mon blog ? Une prise ou deux. Jamais plus. Enregistrées sur un vieux téléphone, sans micro extérieur. C'est ça, le secret. La formule. Le retour à une sauvagerie domestiquée. Vous entendez, ma petite musique ? Vous entendez ?
Mais voilà que j'entends frapper à la porte. Je me mets aux aguets. Dans cette petite chambre, comme toujours. Quatre coups légers, longs. Puis deux coups forts et brefs. Qui peut bien venir me visiter ? Ça fait trop longtemps, sans doute, que je suis enfermé là-dedans, avec mes livres. Une éternité que je n'ai parlé à quiconque. Monsieur le Grand Journaliste ? Vous êtes enfin venu reconnaître vos torts, et louer mon génie ? Vous abdiquez, devant mon talent indéniable ? Vous regrettez vos rires sardoniques ? Vous quêtez mon pardon ? Vous avez soudain envie de m'écouter ? Vous avez préparé quelques petites questions gentilles ?
J'ai le cœur qui bat la chamade. Je me souviens avoir lu, quelque part, ces derniers mois, que la chamade c'est un roulement de tambour, ou une sonnerie, dans un endroit assiégé, qui annonce une trêve, ou une reddition. Qui va céder le premier, du gêneur aventureux ou du fantôme caché ? De quoi ai-je l'air ? D'un vieux fou, certainement ! Ou d'un jeune sage ? Les jeunes sages font les vieux fous, de toutes façons. C'est bien connu ! Tout se confond. Tout se mêle. Tout se mélange et se confond. Ni vu ni connu ! Q'est-ce que c'est ? Oui ? Qui est là ? Je m'avance vers la porte. Je tourne la clef. Deux fois. Et voilà que tu fais irruption dans ma vie. À peine ai-je découvert ton visage, mes yeux de hibou plantés dans tes prunelles comme la demande de grâce d'un condamné à mort, à l'heure dite, que je succombe. Je veux signer la paix avec le monde. Après l'avoir trouvée en moi. Je me rends à l'évidence. J'abdique.
Bonjour.
Que voulez-vous ? grogné-je, malgré moi.
J'habite dans la résidence et j'ai vu que vous aviez ouvert les volets. C'est toujours fermé, d'ordinaire. Vous allez bien ? Je ne veux pas vous déranger. C'est moi, de l'autre côté du mur. Je vous ai entendu chanter, plusieurs fois, chanter les chansons que vous écrivez. Je trouve ça très beau ? Très pur. Je vous dérange ?
Non, non, fais-je comme un noyé auquel on dévide l'eau des poumons.
Comment faire pour te faire comprendre que je me meurs, que je vais mourir si cette conversation finit là... ne pas te laisser partir. Tout ce travail pour seulement être à la hauteur de ton visage, et l'infini de ton regard. De la promesse de ton sourire cristallin. De ton teint pâle...
Vous êtes journaliste ? Maugrée-je.
Non, je suis une étudiante chinoise. Comme vous. Je collabore à une revue, avec des amis de la fac, sur Internet . Un condensé d'information, de poésie et de littérature.
Je me liquéfie sous l'effet d'un intérêt qui a tout l'air d'être sincère. Je chancelle, je tremble, j'étouffe ! Je me racle la gorge.
vous vous sentez bien ?
Je me maintiens...
ça vous dirait de publier quelque chose, dans la revue ? Un poème ? Une chanson ?
J'ai des débuts de romans, si vous désirez. Des tas de débuts de romans !
Je n'ai pas beaucoup de temps. Je reviendrai vous voir, pour discuter un peu. Si vous êtes d'accord ? On pourrait même peut-être songer à faire une petite interview, si ça vous chante ?
Attendez ! Ne partez pas ! Je crie presque. J'ai envie de hurler de joie et d'espoir mêlés. Je tousse. Je me décompose. Je change de ton. Je maugrée à nouveau. Je grogne encore un peu. Je m'éclaircis la voix. Attendez ! Je vais vous donner à lire ce que j'ai fait hier... je ne sais pas si ça peut vous plaire... c'est un début de roman, intitulé « ITW. »
Tu attends sagement, à la porte. Sur le seuil. Tiens, Le Seuil, pourquoi pas ? Je fouille dans mes feuilles volantes, qui volent. Je farfouille. J'ai envie de voler, aussi. Je danse sur mes deux pieds. J'ai aussi envie de rire et de pleurer. Je jette un coup d'oeil pour vérifier que tu n'es pas une apparition. Je fouille encore. Le Voilà ! C'est le bon. Le début de « Le Monde est une Chambre où Veille un écrivain. » Vous vous souvenez ? Celui-là te plaira. Celui-là tiendra la comparaison ! Et puis, un éclair de génie. Je le savais bien que j'en avais, du génie. J'attrape le stylo. Et je rajoute une phrase, en lettres majuscules, capitales. Je retraverse la petite pièce. Je te tends la feuille. Recto, verso. Tu commences à lire.
« Pour commencer, je relis ce que j'ai écrit. Encore le début d'un roman génial. Comme presque toutes les semaines. Un pas assuré vers la reconnaissance internationale...
[...]
ET C'EST A CE MOMENT QU'ELLE A FAIT IRRUPTION DANS MA VIE. »
Que peut-elle penser ? Dans quelles sphères évolue-t-elle ? Elle tourne la page. Puis revient au début. Les sourcils froncés, concentrée. Polarisée. Une vraie intellectuelle, à n'en pas douter. Alors ? Alors ? Alors ? J'éructe. Je bafouille. Je postillonne. Alors ? Le temps s'étire comme un gros chat qui a trouvé de la nourriture au soleil. Elle jubile. Elle sourit. Alors ? Elle répond, enfin :
C'est magnifique !
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En mai 1961, six semaines avant sa mort, Céline donnait sa dernière interview, au micro de Jacques d'Arribaude. Après l'entretien, proprement dit, la caméra a continué à tourner. Voici quelques extraits de ces propos décousus, enregistrés par ce célinien de la première heure, ancien membre des F.f.l., tels qu'ils furent publiés dans Paris Match, à l'occasion des cinquante ans de la mort de l'auteur du « Voyage au Bout de la Nuit. »
« J'ai travaillé pas mal. On travaille, ou bien on regarde. C'est l'un ou l'autre. Mais si vous travaillez, vous ne faites pas autre chose. Maintenant, on ne sait plus ce que c'est, le travail. C'est encore un truc que j'ai comme ça, parce que je suis d'une génération où l'on rigolait. Ça n'existait pas. Les distractions c'était des choses de gens riches. Quand on était pauvre, on travaillait jusqu'à crever. C'était le destin. Mais je vois maintenant qu'ils ne travaillent plus. Alors ils ne savent rien. Oh, ils ont tous une petite envie, comme ça, de s'exprimer. Mais quand vous les mettez devant une feuille de papier, devant un pinceau ou un instrument, on voit surtout la débilité, l'insignifiance. Du jour où l'on s'est mis à apprendre sans douleur, le latin sans thème, le grec en dormant, on ne sait plus rien. C'est la facilité qui tue tout. La facilité et la publicité. C'est fini. Il n'y a plus rien. Il manque quelque chose : l'effort. »
« le grand tort de la civilisation occidentale, c'est qu'on ne transpose plus. Elle travaille dans « l'objectif », qui est tout le contraire de la création, vous comprenez ? L'avocat, l'acteur, l'homme politique sont faits pour « l'objectif », mais je crois que la vraie création, c'est au-delà du réel. C'est ce qui est transposé. Il n'y a que ça qui compte. Tout l'art oriental repose sur ce principe absolu, tandis qu'en France il faut que la bouteille figure bien sur la table. C'est le théâtre libre finissant en combat de puces, l'esprit banquiste de plus en plus près du peuple : c'est la fin, vous comprenez ? De la merde. […] Moi, je ne suis rien du tout et surtout je ne veux pas être l'objet de manifestations. Du tout, du tout. Je les fous à la porte ! J'en vois arriver : « je viens vous voir pour... » Oui, à la porte ! Ils ne s'intéressent pas à ces choses, ils ne comprennent rien. Des obsédés. C'est ça l'obscénité. Montrer son cul, ce n'est rien. Mais ce côté de faire des confessions... Moi, quand j'en fais, je me barbouille de merde pour faire rigoler, mais c'est autre chose. Mais l'objectivité, c'est affreux ! »
« Ce qu'il faut : faire un effort. Mais ils ne veulent pas, les cochons ! Ils ne veulent pas et puis, ils ne sont pas en état. Ils aiment trop la vie ; ils sont bien, dans la vie ! Vous comprenez, le jour où l'on a fermé les monastères, on a fermé la patience, on a tout fermé. L'homme court après sa queue et son verre, et c'est fini ! Ah pour le confort de votre foyer, que feriez-vous madame ? Voilà. C'est tout. La radio, ça ne s'adresse pas aux milliardaires, ça s'adresse à des gens bien ordinaires. Et qu'est-ce qu'on entend ? 'Ah ! Du confort ? Ce serait tellement mieux du violet garanti machin autour de votre pièce avec des ampoules Untel.' Il n'est question que de ça. […] Nous sommes des repus. Sauf évidemment la masse qui crève. Mais enfin, ils boivent. Et nous sommes aussi le peuple le plus alcoolique du monde. Alors... ce qui tue aussi tous les médecins d'ailleurs. Le bavardage et l'alcool. »