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Billet de blog 19 février 2022

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Sur un Air de Campagne (289)

Pourquoi perdre sa vie à la gagner si l'argent ne fait pas le bonheur de ceux qui n'en ont pas ?

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La vieille Rengaine © Santangelo

Assis sur un tabouret recouvert de moleskine rouge, Quentin était tellement concentré qu'on aurait dit qu'il lévitait. Le Zanzibar était presque vide, à l'exception de la patronne qui discutait, par-dessus le comptoir en acajou, avec un habitué, debout et accroché à son demi autant qu'à son histoire. Ça faisait plusieurs mois déjà que Quentin ne suivait plus les cours à l'université et qu'il ne s'approchait des bâtiments monumentaux, habillés d'une tristesse grandiose de capitale de pays de l'Est, que pour traverser le boulevard, depuis sa chambre de Cité U jusqu'au petit bar de quartier – son repaire depuis qu'il avait quitté la campagne pour suivre des études supérieures.

Le vieil habitué leva le coude, renversa la tête pour avaler la dernière rasade de bière, et interpella Quentin avec la même gourmandise : « - Alors petit ! C'est jour de paie ? » Quentin ne manifesta pas qu'il avait entendu et se contenta de chasser, d'un revers de main, dans l'air vif qui entrait par la porte ouverte, une:mouche imaginaire. Il était absorbé par l'écran de la machine, sur lequel défilaient les cartes à jouer, à mesure qu'il glissait des pièces de dix francs dans le monnayeur. Il était dans cet état depuis plus d'une heure, absolument seul au monde, et sa réserve de pièces, contenues dans un grand cendrier portant l'inscription « Instant T » et posé à côté de lui, était sur le point de s'épuiser. Le poker électronique commençait à sérieusement manger sa vie.

La machine à sous avait fait son apparition au Zanzibar depuis plusieurs semaines, avec quelques remarques sournoises sur sa supposée clandestinité, et si la plupart des habitués s'en tenaient éloignés après quelques tentatives ludiques, Quentin n'en finissait pas d'être fasciné par le jeu. À plusieurs reprises il avait décroché le Super Bonus – une somme de 500 francs. Pourtant, à y regarder de près, c'était le fait de perdre qui le tenait en haleine, comme s'il jouait sa vie entière et qu'il la jetait par-dessus bord, pour le simple plaisir de s'observer en pleine déroute. Et de s'émerveiller, en sortant de sa bulle, d'être toujours vivant et en bonne santé. Quand il était à bout de ressources, il empruntait des rouleaux de pièces neuves à Nathalie, la patronne, et il retournait à l'abordage du poker électronique pour mieux se saborder. Il n'en finissait pas d'admirer cet objet du désir dédié au hasard, et ses rictus faciaux exprimaient le plaisir qu'il trouvait à sortir un full, une grande suite, une couleur ou, but ultime de la manœuvre, un carré d'as.

Il s 'était dit souvent, en son for intérieur, que ce n'était pas très malin de perdre beaucoup pour gagner peu – d'autant qu'il ne vivait que de bourses au mérite – mais il ne pouvait s'empêcher, dès qu'il entrait dans le bar, la préférant à la compagnie de ses amis, de lorgner vers la machine, dont les boutons clignotaient pour l'appeler. Il faisait de la monnaie à partir d'un gros billet retiré à DAB, plaçait les pièces dans un grand cendrier, s'asseyait sur le tabouret, complètement indifférent au monde extérieur, et c'était parti pour les sensations fortes. Il s'agissait d'une fuite en avant en pleine descente ou, plutôt, d'une plongée en scaphandre, dans les eaux profondes et troubles de son âme, dans l'attente vaine que quelque chose ou quelqu'un se manifeste pour le ramener au point de départ. Une quête d'authenticité et un défi à la Providence. Une tentative archaïque pour s'alléger du poids du quotidien. Pour ceux qui l'observaient en ricanant, il ne s'agissait que d'une addiction névrotique ou d'un vice tordu.

Quentin se retourna brusquement lorsqu'il sentit la main de Nathalie sur son épaule, et vérifia qu'ils étaient bien seuls dans le café. Elle le laissa se remettre de ce réveil brutal en forme de retour à la réalité, et lui demanda avec un soupçon de mépris : «- Alors ! C'est encore un jour de chance ?

  • Je crois que j'ai besoin d'un peu d'aide.. Je vais y laisser mon pantalon si cette foutue poisse continue à me poursuivre ! »

Nathalie regagna sa caisse automatique d'un pas preste, en sortit une petite clef et revint vers la machine infernale, à l'arrêt faute de nourriture sonnante et trébuchante. Elle demande à son protégé de s'écarter, ouvrit le ventre du monstre, appuya sur une commande bien dissimulée, et sur l'écran devenu tout noir s'afficha un pourcentage – le ratio entre les sommes jouées et les gains. Quentin comprit que c'était ce chiffre qui décidait de sa bonne fortune, et que l'on pouvait calculer le moment où le gros lot allait tomber.

    • Tu l'as bien nourrie... Plus que quelques parties et tu seras remis à flot.

Et, comme pas magie, après avoir glissé trois pièces dans la fente sans même sortir une paire ou un brelan, le carré d'as déclencha l'air enjoué de la victoire.

Quentin était stupéfait. Comment avait-il pu jouer autant d'argent en misant tout sur le hasard ? Il avait engraissé la machine comme s'il s'agissait d'une bouche affamée dont la vie dépendait de lui, et il réalisait que les dés étaient pipés depuis le début. Il pensa au poème de Mallarmé  - « Un coup de dés jamais n'abolira le hasard » - qui valait surtout pour les blancs que l'auteur avait laissés sur la page, et quitta le Zanzibar sans savoir où ses pas le mèneraient. Il avait remboursé sa dette de la semaine, dépité, abattu. Après avoir marché longtemps, il finit par regagner sa petite chambre de Cité U, et se coucha tout habillé.

En se réveillant, à l'orée du soir, il tenta de se remettre les idées en place. Il se souvint du « Joueur » de Dostoïevski, acheté d'occasion chez le bouquiniste du boulevard, et décida qu'il allait en poursuivre la lecture, abandonnée après le premier chapitre. Avant de s'y atteler, il voulait faire ses comptes, à partir du relevé qu'il avait imprimé au DAB. À peu de chose près, il avait réussi à limiter les dégâts. Il avait perdu beaucoup moins gros que ce qu'il croyait. Il se souvint, qu'à plusieurs reprises, Nathalie lui avait conseillé de s'attarder un peu ou, au contraire, qu'elle avait insisté pour qu'il attende un jour ou deux pour se remettre à miser. Il fallait être fou pour aimer perdre ! Et que lui importait l'argent, lui qui n'avait toujours juré que par la littérature ! On ne le reprendrait pas de sitôt à une telle conduite absurde... Mais il avait mis le doigt dans le pot de confiture... Il allait falloir être fort.

Il pris la décision de ne plus se rendre au Zanzibar que le week-end, lorsque ses amis égaillaient l'ambiance en buvant de la bière. Il se remémora les calculs de probabilité qui l'avaient passionnés en cours de maths et s'esclaffa. Allait-il finir comme tous ces moutons qui jouaient au Loto ou achetaient des tickets à gratter, le vendredi soir ou le samedi matin, pour tenter d'échapper à leur sort piteux ? Il se souvenait qu'il avait lu quelque part que le seul héritage patent que François Mitterrand avait laissé au peuple, c'était la Française des Jeux et la Bourse de Paris. Il avait toujours eu des rêves plus grands... Un jour, après avoir gagné beaucoup, il se rendrait dans un véritable casino pour tout perdre, sous les yeux d'une belle femme. Mais, pour l'heure, il fallait se montrer sage et patient. Il retournerait en cours. Il était encore temps de se refaire et de réussir les examens de fin d'année. Il posa le livre de Dostoïevski et décida de consacrer plus d'argent aux livres. En y réfléchissant, le temps perdu à la lecture de romans n'était pas très différent de celui qui provoquait l'excitation de la machine à sous. S'il fallait perdre sa vie, il valait mieux que ce soit en rêveries gratuites. Il se promit d'écrire un jour cette histoire. Et voilà.

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