Il y a quatre ans, presque jour pour jour, je relatais, dans ce blog (#76), le séjour de mon père à l'hôpital, des suites d'un AVC, et je laissais s'exprimer la colère que ces événements déclenchèrent en moi, en plein marasme personnel, de nouveau à la limite du naufrage, enlisé dans le bourbier d'une guerre qui n'était pas la mienne, et attaqué de toutes parts, électrisé par la peur, révolté par l'injustice de mon sort.
Dans le post précédent (#75), peu après avoir été informé de cette attaque cérébrale paternelle, ma colère prenait pour cible cette ville qui m'a vu naître, et près de laquelle je suis revenu survivre, ainsi que les destinées promises à tous les individus dans mon genre, pris, depuis toujours, entre les fenêtres entr'ouvertes sur la culture et la société par le journal local, auquel ils furent biberonnés, et la menace coercitive exercée par l'hôpital, tout-puissant, dans lequel on naît, on souffre, on meurt.
Quatre ans plus tard, ma situation n'a guère évolué, et mon père est de retour à l'hôpital, cette fois après une infection pulmonaire, et un infarctus qui s'est déclenché aux urgences.
Dans le post #77, rassuré par l'évolution favorable de la santé de mon père, je prenais le parti d'en rire, en imaginant un cocktail extravagant, qui aurait le pouvoir de redonner du plaisir et de la grandeur aux âmes blessées. Je ne bois plus, depuis maintenant six ans, mais, un mois après qu'il fut sorti d'affaire, goûtant une convalescence méritée, j'étais de nouveau enfermé en psychiatrie, dans le même « hosto », pour un long mois.
Cette fois-ci, je ne me suis pas engueulé avec ma mère, je n'ai pas tenté d'impressionner les médecins, je n'ai pas fait de mauvaises blagues – toutes choses qui, en définitive, ne furent probablement pas la cause de cet internement – et je crains que ma capacité d'indignation, ma rage et ma colère, ne se soient émoussées dans la lutte quotidienne absurde, contre des ennemis invisibles, ou presque, à laquelle seuls la lecture, l'écriture et le chant donnent un peu de sens.
Mon père est de nouveau hospitalisé depuis dix jours (il y est entré le lendemain des attaques terroristes du Hamas du 07/10) et, hier, ma mère m'a informé, que mon petit-neveu, du haut de ses huit ans - qu'il porte magnifiquement, entre mots d'esprits, jeux imaginaires et malice scolaire – était en photo dans le journal, aux fins d'illustrer un atelier « scientifique », dans lequel on a émerveillé les enfants, en leur concoctant des cocktails de fruits, à base de neige carbonique, pour leur faire découvrir « un monde de couleurs, de bruits et de fumée. » Déménagement acté, ce n'est plus le même hôpital, mais c'est toujours le même journal – celui-là même que mes parents ont lu, attentivement, chaque matin, depuis plus de cinquante ans.
Au téléphone, tout à l'heure, mon père m'a paru très fatigué. Après les soins intensifs, avec branchements de toutes sortes sur des machines de haute technologie, c'est peut-être normal. Et il avait mal au ventre. J'ai essayé de le faire sourire en parlant de mes problèmes de tuyauteries, qui sont apparus, alors même que je finissais de convaincre, à coup de lettre recommandée cette fois, après des mois de discussions inutiles, de convaincre, donc, tout le staff technique de mon bâilleur social, qu'il n'y avait jamais eu de fuite d'eau, dans mon appartement, qui aurait pu provoquer un dégât des eaux, chez le voisin du dessous. J'en suis venu à bout à la ventouse. J'ai cru deviner un sourire, à l'autre bout du fil. Moi aussi, je commence à fatiguer. Et j'ai un peu mal au ventre.
Santangelo