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Billet de blog 20 janvier 2023

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Sur un Air de Campagne (374)

Nature, fractures, ratures...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Démission © Santangelo

On peut comprendre qu'ils soient si nombreux, dans la rue, aujourd'hui comme hier, à défendre un niveau de vie décent, une fois la retraite venue, après toute une existence laborieuse. Il est moins aisé de saisir les raisons qui poussent des jeunes gens, d'à peine vingt ans ou un peu plus, à se mêler à cette foule vindicative. Sont-ils si désoeuvrés, si découragés, si incrédules face à la grande aventure de la vie, qu'ils ne réussissent à se projeter que dans la vieillesse ? Une certaine conception du paradis sur Terre, construite sur la notion de fatigue ? Moi, qui n'ai jamais eu un sou vaillant, après avoir accompli ma part de travail, et payé très cher ma liberté retrouvée, je ne peux me départir de mon petit sourire, en songeant à la retraite. Puisque ça fait longtemps que je l'ai prise, de force, pour ne pas crever. Et que, comme tout retraité qui se respecte, je ne me suis jamais autant investi dans mes activités quotidiennes, malgré le manque d'argent. Y a-t-il acte plus politique que la démission ? Geste plus radical que la désertion ?

Le Petit Poucet semait des petits cailloux et des morceaux de pain, conservés dans les poches de son pantalon, tout au long du sentier, dans une forêt de plus en plus profonde, accompagné de ses six frères, pour retrouver ses parents. J'ai tenté de marquer mon passage, dans ma petite thébaïde, au village, en disposant, ça et là, de façon obsessionnelle, quelques souvenirs épars, sans déshonorer les miens. Mais, déjà, effrayés par tant de chemin parcouru, c'est à la figure qu'ils me lanceront, bientôt, leurs propres cailloux, pour essayer de les atteindre, à travers moi. Et il est probable que les enfants seront les plus hargneux dans cette lapidation par procuration.

Tous ces gens qui entendent une petite voix, en lisant des romans, sont-ils tous schizophrènes ? Moi qui suis à l'écoute de ma petite voix intérieure, lorsque j'écris, et qui ne me fie qu'à elle, suis-je si asocial qu'il faudrait m'enfermer à nouveau ? Et les anges-gardiens, dans tout ça ? Et les loups ?

Il y avait la lutte des classes. Il y a eu la fracture sociale. Il y a, toujours, une fracture géographique et une fracture numérique. Il faut, toujours, un nom, des amis et une adresse, pour s'en sortir. On nous prédit une nouvelle fracture générationnelle. Ne sont-ils réellement préoccupés, pareils à leurs petits papas et petites mamans médiatiques de substitution, que par le temps qu'il fait ? Une fracture météo, qui unirait, dans le même mouvement, les secs et les mouillés. Vont-ils déclarer la guerre, dans un même élan apocalyptique, aux canicules estivales et aux frimas de l'hiver ? Je veux dire la déclarer 'vraiment' ? Pour servir de chair à canon dans une lutte sans merci contre des canons à neige ?

Je me souviens d'une phrase de Kundera, lancée à la face du curé qui voulait me confier la responsabilité de la formation spirituelle des adolescents catholiques de la petite commune dans laquelle nous vivions, lorsque j'avais dix-huit ans : « Rien ne sera pardonné. Tout sera oublié. » Trente ans plus tard, je n'ai rien oublié.

Que deviennent-ils, tous ces jeunes écrivains, après qu'ils ont récolté les lauriers d'une publication, pour un livre le plus souvent empli de leur vide intérieur ? De jeunes retraités ? Des personnages de romans ? Ou, alors, plus sûrement, 'rien du tout' – moins que rien.

En feuilletant, distraitement, pour la énième fois, une petite histoire de la peinture française contemporaine, soudain, cette drôle de question : Tout ça c'était des fleurs ?!

Santangelo

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