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Billet de blog 20 mars 2023

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Sur un Air de Campagne (384)

Comme promis, voici un nouveau roman-expresso. Enfance à part, clichés médiatiques, victimisation psychologique et psychiatrie sauvage : que du lourd ! Mais dans la légèreté de la jubilation. Il s'intitule « PER OS ». Parce qu'il faut continuer à en rire, malgré tout ! 1 / 4 – environ 30 pages

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Per Os : « adverbe – (latin per os, par la bouche) – Par voie buccale, en parlant de l'administration d'un médicament. »

Chapitre I

Si j'en crois son épais dossier médical, constitué de milliers de pages d'observations, d'entretiens et de récits glanés auprès de sa famille - raturées, biffées, annotées, et classées par date, par service et par degré de pertinence, dans des chemises cartonnées de couleurs vives - tel qu'il nous est parvenu, réchappé du saccage qui a précédé la démolition totale de l'hôpital, par le travail des pelleteuses géantes et des bulldozers monstrueux, mobilisés durant de longs mois, pour faire table rase de ce passé honteux et, peut-être même, pour renvoyer aux oubliettes de l'histoire locale le destin singulier de Monsieur Quentin ; selon ces milliers de pages, foisonnant d'informations personnelles, voire intimes, aussi bien que psychiatriques (le mot est lâché!), il avait toujours été comme ça, ou à peu près. Rêveur, solitaire, probablement intelligent mais secoué par des crises aussi soudaines qu'incontrôlables, sans doute rongé par des ennemis intérieurs que personne ne parvînt jamais à identifier ni à isoler, coupable de comportements radicalement déplacés en société, conquérant jusqu'au-boutiste avec les dames, et méprisant, voire violent, avec les hommes, bref, de circonvolutions en circonlocution, comme l'on dit, par effet de manche, d'un air entendu, pour faire rire, à la télé : il était différent. Pas pareil, volontairement décalé, ou non, étrange étranger dans le monde d'ici, pas comme nous, à l'ouest. Monsieur Quentin était autrement. Et moi, j'ai tenté de le faire mien, en suivant les fils de son destin, en les dénouant pour essayer d'expliquer l'inexplicable, en soulevant les pierres, et en suçant les petits cailloux, qu'il avait semés sur le bord de son chemin, comme pour m'inviter à le suivre, en analysant ce qui ne peut pas l'être, en glosant. Jusqu'à en douter de sa prétendue folie, comme de ma propre raison. Monsieur Quentin était autrement. Il est un autre. Je suis devenu comme lui. Quentin, c'est moi.

Il faut commencer par le début.

Chapitre II

Pour faire exister un personnage, il faut lui inventer une enfance. Et pour qu'un enfant prenne corps, il faut lui donner des parents, qui l'imaginent, le désirent, le conçoivent et l'élèvent. Du mieux qu'ils peuvent. Suivant leur propre logique et celle de l'histoire, dans l'intérêt du lecteur et le respect de l'auteur, pour la grande cause de la littérature.

Il était attablé, depuis une bonne demi-heure, devant son bock de stout – intouché en raison du dégoût que lui inspirait ce breuvage, dont l'apparence, pour le moins obscure, prête aux soupçons – un livre posé en évidence, à l'ombre du grand chêne pédonculé, à la terrasse de « l'Aurore », lorsqu'elle surgit, aérienne, du large escalier, qui descend de la Rue Haute et monte depuis la Rue Basse, dévalant les grandes marches de pierre, tel un tapis rouge de festival. Dès qu'il l'aperçut, gracile et altière, fragile et cavalière à la fois, facile et si fière, il sut que ce serait elle, et pas une autre, même s'il savait aussi, depuis longtemps, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Qu'elle était belle, dans sa robe d'un blanc immaculé, les cheveux ramassés en un chignon faussement négligé, tenu ainsi, en une apesanteur à la fois fantasque et sévère, par une simple baguette de bambou ; les jambes si fines dévoilées jusqu'aux mollets – qu'elle avait coquets – ; les avant-bras tout aussi gracieux, malgré les quasi-maigreur, parcourus d'un frisson de chair-de-poule ; et, comble de l'élégance, affublée, sur le dos de la robe, d'une petite capuche, qui pendait sur sa nuque, comme une novice ayant rompu ses voeux l'eût portée vingt ans plus tôt, ou une racaille des banlieues vingt ans plus tard, ou l'inverse ; elle était splendide ! Lui aussi croyait qu'il avait dix ans d'avance, ou dix ans de retard et, à compter du moment où elle fut assise, à deux tables de la sienne, là où un rare rayon de soleil trouait leur brouillard intérieur, à tous les deux, jusqu'à la fin de ce chapitre, il ne put détacher son regard de ce personnage d'une féminité quasi mythologique, entièrement absorbé dans sa contemplation, tout entier à la révélation, transporté par cette épiphanie. Elle lui parut timide, parce qu'il savait qu'il lui faudrait fournir un gigantesque effort pour l'aborder, et un peu gauche, quand il manqua renverser sa mixture. Elle commanda un thé russe, noir. On le lui apporta, dans la minute, sous la forme d'une grande tasse, garnie d'une tranche de citron, sur le rebord, et de trois sucres, dans la soucoupe, ainsi que d'une théière en porcelaine de Chine, remplie d'une eau sortie bouillante du percolateur, dans laquelle trempait deux petits sachets de chez Pagès. De son petit sac à main, au format rectangulaire, pas beaucoup plus large ni long qu'un livre broché ordinaire, elle sortit un roman de Beckett, au format poche, sans se préoccuper de l'effet produit. Il fut bœuf. Il trépignait sur sa chaise en rotin, se promettant de lui parler, avant que le rayon de soleil, d'une rareté chère, ne se fût envolé. Le soir tombait, et la fraîcheur exsudait de ce granit breton, dont on faisait les murs, autrefois. Son profil de naïade – le droit, son meilleur – se découpait sous l'horizon, délimité par le faîtage des maisons à colombages. Son nez, aussi délicat que le reste, plongeait, de temps en temps, à la faveur d'un silence, dans la grande tasse blanche, qui ne fumait plus, gagnée elle-aussi par le rafraîchissement de l'atmosphère. Ne se fiant qu'à son intuition, dont il avait éprouvé la perspicacité à de nombreuses reprises, en pareilles situations, à la faveur du départ des derniers gêneurs, poussés dedans par quelques gouttes de crachin, tout autant breton, qui irisait son regard vert émeraude, il lui demanda ce qu'elle prétendait vouloir lire ou, après s'être corrigé, ce qu'elle voulait faire croire qu'elle lût ou, après une nouvelle rectification de son propos, ce qu'elle souhaitait mettre en avant, dans sa culture littéraire, qu'il supposait vaste. Lui ne lisait plus depuis Proust. Elle fit mine de s'offusquer, assura que la lecture de « Molloy » suivait réellement son cours, et lui renvoya la pareille. Il évoqua, dans un style clair, concis et impersonnel, dont le décalage détonnait, et l'étonna, la mode du polar régional. Elle montra enfin ses dents, qu'elle avait petites et immaculées, comme des quenottes. Savez-vous, fit-il, que nos deux ouvrages ne sont pas aussi antagonistes qu'il y paraît de prime abord ? Je ne connais pas cette tendance. Elle a été lancée par Jean Failler, avec son personnage de Mary Lester. Bouche à oreille, succès populaire, adaptation télévisée, avec une vedette du cru, yeux de velours, énormes retombées, phénomène éditorial. À la suite de ça, ils ont tous voulu situer un roman policier dans leur patelin. Ils en ont publié des centaines. Du « Démon de Beg-Meil » à « Colin Maillard à Ouessant » en passant par « l'Oiseau noir de Plogonnec. » De Saint-Malo à Brest et de Quimper à Vannes. De l'objet contondant au fusil de chasse, en passant par l'arc et les flèches. De l'ancien maire à l'instituteur jusqu'au Colonel Moutarde. Une véritable épidémie de crimes dans nos bourgs. Je mettrais ma main à couper que notre propre terrasse, si douce dans la légère brise du soir, qui vient de se lever, et a chassé les nuages, figure en bonne place dans un tel ouvrage. Pas un coin de Bretagne ne leur a échappé. Un phénomène pareil à un Big Brother de l'angoisse. Ça flatte l'ego des locaux, et les touristes les lisent pour jouer à se faire peur. Ça a l'air passionnant, lâcha-t-elle dans un sourire encore plus éclatant de santé et de bonté que le précédent. Je ne lis plus de romans policiers depuis Agatha Christie, osa-t-elle. Pourtant, ajouta-t-il, le polar breton, c'est très proche de Beckett. L'Innommable n'est-il pas appelé ainsi parce que le coup a été fait par un gros bonnet, dont on doit taire le nom, en raison de son entregent ? Et puis Malone meurt. Qui l'a tué ? Fin de partie pour les truands ? Mercier et Camier ne cherchent-ils pas, tels des détectives, l'auteur de l'odieux crime, en l'occurrence le vol des deux roues de leur unique bicyclette ? Limiers pas très fins, certes, mais qui courent la campagne irlandaise, en quête de quelque chose, qui ne serait être que le coupable... On n'est pas très éloignés de Mary Lester, dont le patronyme, j'en jurerais, tire ses origines des généalogies alambiquées de la verte Erin. C'est une théorie originale, laissa-t-elle échapper de ses lèvres purpurines, qu'elle tenait, souvent, dans son austérité royale, serrées et, parfois même, pincées, sans faire naître le moindre trouble, ni la plus petite gêne, chez son interlocuteur. Nous attendons tous Godot. God do it ? Mais les enquêteurs locaux cherchent et cherchent encore, là où Estragon et Vladimir ont cessé, comme nous autres modernes, de creuser, afin d'établir une vérité, que nous savons d'avance fictive et inutile. Mary Lester cherche tant et tant qu'elle finit par trouver Dieu Lui-Même... Et ça devient « Soeur Thérèse Point Com » ! Elle riait, enfin, animée d'une vraie joie. Allez, il est presque l'heure de se coucher pour une belle enfant comme vous ! God Dodo !

Six mois plus tard, après des fiançailles grandioses, qui furent un festin des sens, et marquèrent l'acmé de leurs vies spirituelles, ils s'épousaient en premières noces. Ce devait être les seules. Elles allaient se révéler heureuses mais mouvementées. La vie sourit aux audacieux, en leur réservant beaucoup de surprises.

Chapitre III

Elle était Grande-Duchesse depuis toujours ; il s'improvisa P.-D.G. (pour Paysan Directeur Général), et leurs amours n'avaient rien d'ancillaires. Pour combler les ambitions de Monsieur, et assouvir les désirs de Madame, ils investirent leur argent dans une ferme, sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Comme les premières n'égalaient pas les seconds, en force de caractère, ils habitaient un grand manoir médiéval, mais ne cultivaient que quelques arpents et, leur sens des affaires, à tous les deux, étant ce qu'il était, le toit de la grande bâtisse, aussi majestueuse qu'austère, prenait l'eau, quand la terre, quoiqu' arable, était aride et pauvre. Par chance, un petit ru coulait, en contrebas de la grande allée de peupliers centenaires, dans la prairie, et ils n'avaient pas à utiliser, comme ils l'avaient envisagé un temps, l'eau récupérée dans des seaux, dans le grenier, pour arroser les cultures. Ils optèrent pour un système d'irrigation primitif ; c'était elle qui venait puiser l'eau, à la source, puis la remontait, jusqu'à la principale parcelle, dans une grande jarre, posée en équilibre sur la sommet de son crâne, et tenue d'une main légère, avant de la déverser aux pieds des choux-fleurs et des artichauts. Elle était plus forte qu'il ne l'aurait cru, et il se révélait moins courageux qu'elle ne l'avait espéré, mais elle accomplissait la corvée, chaque matin, l'été, avant que le soleil irradie à son zénith, et ne dessèche les feuilles des crucifères, en chantant quelque cantique breton, persuadée que ce travail harassant – dont la grande pénibilité n'avait toujours pas été reconnue officiellement – était bon pour son port de tête. Les pieds dans la boue, elle restait toujours aussi fière et altière ; les mains dans la gadoue, il continuait à la faire rire, lui racontant des blagues de son invention, ou adaptées d'une lecture rapide de l'Almanach Vermot, qui avait remplacé, sur sa table de chevet, à la droite du lit conjugal, les livres qu'il ne lisait plus, depuis Proust. Ils avaient choisi le maraîchage pour manger cinq fruits et légumes par jour, mais pensaient, parfois, que la vie à la ferme se fût montrée moins fatigante si ils s'étaient contentés de faire paître des brebis ou, mieux encore, s'ils avaient fait travailler des journaliers. Le premier Noël, à deux, ils l'occupèrent à faire un enfant, pour que le suivant soit plus heureux encore. En cadeau, elle reçut une planteuse à chocolat, et il se vit offrir un arbre à saucisses. Ils avaient laissé leurs ombres s'ébattre joyeusement, dans le noir, dans l'ivresse légère que leur avait procurée un Gewurztraminer vendangé tardivement. Autant par amour-propre que par convictions politiques sincères, ils ne possédaient pas de poste de télévision, et s'en portaient aussi bien, continuant à penser ce que le bon sens, combiné à une réflexion intellectuelle plus profonde, leur permettait de penser: qu'ils étaient l'un pour l'autre la meilleure compagnie, et qu'ils les valaient bien, en prestance et en répartie, tous ces animateurs, en charisme et en créativité, ces acteurs, et en intelligence du monde, les grands journalistes médiatiques. Ils étaient abonnés au journal local, qu'ils recevaient, chaque jour, dans la boîte aux lettres, enroulé sur lui-même, dès l'aube, et s'en servaient surtout aux toilettes, par souci d'économie, et par un reste d'humour scatologique, qu'ils tenaient de leurs enfances heureuses, à la campagne, déjà. Dans la salle d'eau, une baignoire sabot (quel pied !) accueillait des débats aussi érotiques qu'aquatiques, dignes des meilleures figures de la natation synchronisée, et un bidet trônait, à côté du trône, pour faire des ablutions moins fantaisistes, à l'abri de chacun. Quand on travaille dans les champs, la propreté du corps c'est important, surtout pour la santé de l'esprit, même s'ils avaient appris, au cours de cette enivrante leçon de choses qu'avaient été ces mois de découverte des joies agricoles, que la terre n'est pas sale. Mais, si le labourage et le pâturage étaient, depuis Sully, les deux mamelles de la France, ils tiraient, cependant, la plus grande partie de leurs revenus, de la location d'un grand hangar bardé de tôles, dans lequel ils accueillaient, en hivernage, notamment durant la saison hivernale, des caravanes qui craignaient les intempéries. C'était elle qui avait eu l'idée, et c'était lui qui s'en chargeait, lors de rondes que les tempêtes et le froid rendaient plus fréquentes, tous les deux toujours aussi ébahis qu'on puisse craindre le gel et la pluie pour de tels machins, quand eux les bravaient tous les jours, et ce dès potron-minet. En septembre de cette année d'intégration, au terme d'une grossesse très active, grosse autant de chocolat, dont on avait effectué une première récolte, que de son foetus, et autant par souci de naturel que par méfiance envers l'engeance médicale, elle accoucha, par une nuit de pleine lune, sous le grand chêne de la prairie, alors qu'il dormait sur ses deux oreilles ; eu égard au double travail qu'elle lui avait imposé, durant les dernières semaines, elle n'avait pas jugé bon de le réveiller. Ce furent les cris du nourrisson, marquant une forte désapprobation pour les conditions de vie qu'il aurait à subir, après un séjour si chaud si doux si long, qui le tirèrent d'un sommeil peuplé de saucisses et d'orpaillage, d'Indiens Guaranis dans des camping-cars et de poupées vaudou. Il fit chauffer de l'eau sur la cuisinière à mazout, et la lui apporta, un peu honteux d'avoir dormi, pendant ce moment que nombre de presque-pères vivent en accompagnant leurs épouses, dans la douleur, avant que de partager la joie, dans une grande bassine bleue, avec du linge neuf, conservé à cet effet, dans l'armoire, depuis longtemps, et parfumé à l'aide à d'une chaussette emplie de lavande. C'était un garçon. Il serait aussi drôle que son père, et aussi fort que sa mère, aussi créatif que lui et aussi élégant qu'elle ; il serait le plus beau, le plus fort, le plus intelligent. Ils luttèrent avec une rage contenue, auprès de l'officier de l'état-civil, à la mairie du village, pour le prénommer 'Tidjez' – en référence au Petit Jésus – mais, face à l'incompréhension butée et toute administrative de celui-ci, ils se rabattirent sur Quentin. Le bail de la ferme était emphytéotique, d'une durée de 99 ans, comme Hong Kong (mais qui loue encore des choses comme ça ?) L'amour est éternel, mais la vie est courte. La famille avait fière allure. Ils se demandèrent, ensemble, l'espace d'un instant, sur le chemin du retour, main dans la main, une brindille aux lèvres pour lui, et une fleur dans les cheveux pour elle, dans la magie de la communion des âmes, si elle était déjà au complet.

Chapitre IV

Durant les mois qui suivirent l'apparition puis la parturition, quand l'enfant paraissait, il apparut, que son mauvais caractère, doublé d'une nature rétive à tout changement, entrait en conflit frontal et permanent avec les exigences, et les attentes légitimes, de ses très honorables parents, fondées sur le hasard et la nécessité, autant que sur la haute estime dans laquelle ils tenaient leurs personnes. Dès son premier anniversaire, entre le poupon et ses géniteurs, on frôla l'incompatibilité d'humeur. En sus des pleurs incessants, alternés, sans discontinuité, avec des hurlements et des vagissements, dont les aigus brisaient le cristal, et les graves bouchaient la tuyauterie, à longueur de journées, et pire encore la nuit, il se révéla d'une laideur à effrayer une chouette, il exhalait une odeur à faire fuir un sanglier ; et il se montrait, en toutes occasions, vicieux et scélérat, perfide et d'une méchanceté sans bornes, quasi-criminelle : un tube digestif, sans queue ni tête, avec un personnalité vomitive. Malgré un tempérament coulant, et une certaine maîtrise du concept du cool, sa mère n'en pouvait mais, mais elle ne se résignait pas à dire jamais. Accomplissant, à chaque seconde, des efforts surhumains, pour tenter d'admettre la situation, elle n'arrivait toujours pas à se reconnaître, dans cette petite chose si encombrante, malhabile et inutile, ne pouvait soutenir son regard chiasseux, refusait d'admettre que ce fût là, sous ses yeux humides, la chair de sa chair, qui grossissait à vue d'oeil, excluait que ce fût le sang de son sang qui fît battre ce cœur sans joie aucune, ne décernait pas, dans ce visage bouffi de fiel, un seul trait de sa propre physionomie. De là à le mettre au congélateur, pour une cryonie post-foetale, déjà, il y avait un pas, que sa profonde tendresse pour l'humanité souffrante – reliquat d'une adolescence pieuse – rendait impensable. Après avoir tourné, et retourné, le problème en tout sens, dans sa tête bien pleine et bien faite, durant ces nuits sans sommeil, que le chiard leur infligeait, sans aucun répit, c'est en discutant avec son époux, à la fin d'un déjeuner dominical, fait de steaks et de frites, entre la poire et le fromage, qu'elle trouva une solution, toute provisoire. On était au cœur de l'été. La canicule frappait. La sécheresse sévissait. Les plants de choux-fleurs et d'artichauts, qui avaient repris leur droit sur la planteuse à chocolat et l'arbre à saucisses, faute de rendement suffisant, venaient d'être mis en terre, et les ramiers, attirés par cette nourriture offerte, ce festin qu'on leur proposait, à ciel ouvert, avaient entrepris de dévaster les premiers et de ravager les seconds. Ainsi, c'était le cœur léger que, chaque matin, dès les premières chaleurs, elle déposait la grosse larve, habillée d'un babygros multicolore et coiffée d'un large chapeau de paille, dégueulasse et criarde, au milieu de la parcelle, afin qu'elle servît enfin à quelque chose – en l'occurrence, d'épouvantail – en guise d'initiation à l'agriculture durable, cette ingrate. Et le stratagème fonctionnait ; en bon petit soldat, puisque celui-ci valait bien ceux-là, de toute sa grandiose laideur, il effrayait les pigeons, ces terribles prédateurs des légumes de saison. Il est des vocations de clown qui se nourrissent de moins de tragi-comédie, des destins d'humoriste qui se bâtissent sur moins d'ironie du sort, des vies d'amuseur public qui prennent racines dans des primes enfances moins originales. Allez zou ! Deux fois par jour, après l'arrosage, et avant le goûter – thé noir du Sri Lanka, par nostalgie de Ceylan, et tranches de pain d'épices, pour elle, et tétée prolongée pour l'enfant (car elle ne désarmait pas, continuant à croire que, dans un futur plus ou moins proche, il lui rendrait, au centuple, l'amour maternel qu'elle lui réservait, malgré son évidente absence de qualités) – elle l'allaitait, donc, en pleine conscience de son pouvoir, mais avec peu d'illusions, toutefois, sur l'efficacité à court terme du procédé et sur l'estime, autre que personnelle, qu'elle tirerait d'un effort pourtant fort louable, ayant lu quelque part, il y avait quelques temps, que les mamans eskimo, nourrissaient leur progéniture au sein, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, jusqu'au bout de leurs forces, les tétons à moitié dévorés par les quenottes affamées, les aréoles foutues. Allez, Zou ! Et, lorsqu'à bout d'idées nouvelles pour faire face à ces diarrhées interminables et pestilentielles – mais d'où pouvait-il sortir tout ça ? - elle délaissa le papier journal (sur lequel elle avait lu que son fils était probablement hyperactif) pour les feuilles de choux, elle comprit (eurêka!) que le petit avalait de la terre, à longueur de journées - cette terre aride et dépourvue de générosité, dont elle extrayait, souvent, à la faveur du labour, de gros cailloux piégeux, pour la rendre plus productive. Ce fut comme si il lui avait ôté le pain de la bouche. Après tout, il s'agissait de leur seul petit capital, et c'était sur la rente de son exploitation, qu'ils espéraient élever le bout de chou, jusqu'à en faire un homme. Un régime sans calcaire s'imposait. Allez, Zou ! Elle cessa de lui faire endosser le rôle d'épouvantail, et il cessa d'ingurgiter de la terre. De toutes manières, les pigeons ne venaient plus, les plants étaient déjà hauts, et l'automne recouvrait déjà de sa rousseur mélancolique le feuillage des arbres, sur les talus. Ainsi décrotté, elle lui fit garder la chambre, dans ce magnifique couffin en dentelles céruléennes, qui jurait avec le ton caca d'oie du papier peint, ce couffin qu'ils avaient placé en troisième position sur leur liste de mariage, mais dont elle avait oublié l'identité du généreux donateur, la conscience à nouveau aussi propre, que le petit derrière talqué et langé de frais. Dans une atmosphère ouatée retrouvée, il intégra très vite le message venu d'en haut : qu'il lui fallait dormir, toute la journée, et si possible le plus possible, pour, enfin, combler les attentes, pourtant infinies, de sa mère, à son endroit. Quant aux hurlements nocturnes, qui avaient tenu toute la maisonnée en état d'apesanteur zombiesque pendant des mois, ils cessèrent d'un seul coup, dès que son père, pour son premier projet dispendieux, avec le pécule gagné grâce à l'hivernage de quatre caravanes, jugea bon de raccorder le manoir au réseau électrique et que, oubliées fières chandelles, ils firent la lumière, à la tombée de la nuit, en appuyant sur un interrupteur, comme tout le monde. N'écoutant que son intuition et, à l'image de son mari, faisant fi des économies, elle laissait désormais une veilleuse, dans la petite chambre du petit, qui avait enfin sa fée (l'électricité) pour s'endormir tranquille et bercer des rêves, déjà de grandeur. Ainsi allait la vie, à la ferme, au gré des épreuves affrontées avec sagesse, patience et longueur de temps. Allez Zou !

Chapitre V

Les jours s'écoulaient, au rythme du soleil, répétitifs et pourtant dissemblables ; les mois passèrent, identiques et différents, dans la diversité du quotidien, en suivant les saisons, dont on prenait plaisir à comparer, d'une année sur l'autre, les aléas météorologiques et leurs conséquences sur les récoltes – fenaisons des foins, arrachages des tubercules, cueillettes des pommes et moissons des blés - ; et après une lecture attentive de l'oeuvre de Pierre Rabhi, ils achetèrent un nouveau lopin de quelques ares, afin de le transformer en potager géant, ; ils ne manquaient pas d'amour ni d'eau fraîche ; Quentin eut quatre ans. Afin de venir à bout d'un sentiment ténu mais persistant de culpabilité, lorsqu'elle le laissait seul, tout le jour, dans son couffin, les yeux fixés sur les taches d'humidité, au plafond - dont on avait stoppé la prolifération virale en colmatant, tant bien que mal, les fuites du toit - comme autant de chevaux-nuages, ravalant son orgueil, elle fit appel à sa mère, pour le garder, le sale moutard. Celle-ci, qui n'avait jamais avalé un mariage qu'elle avait toujours trouvé en dessous de leur condition (bien que ce fût le maintien de son mari qui avait transmis à leur fille aînée son allure de Grande-Duchesse), ne s'était pas fait pas prier et, avec la volonté d'un coin dans la fente d'un tronc, et l'opiniâtreté d'une mule sur un chemin de montagne, elle avait tenté de mettre son grain de sel, dans l'eau de cuisson des pommes-de-terre, de séparer le bon grain de l'ivraie, de ramener la louve dans la bergerie. Mais, que ce fût par manque de solidarité familiale, par phobie de l'âge, ou en raison d'un plus banal conflit de générations, le petit bonhomme s'était révolté. Sitôt que la mère-grand entrait dans la pièce, où il reposait royalement tel un prince-enfant, il se remettait à hurler, comme avant, et eût-elle exprimé la volonté de le prendre dans ses bras, ou de le bercer, qu'il montrait les crocs, qu'il avait déjà féroces, et mordait dans la chair flétrie par le temps et tannée par les ans, comme pour en faire son quatre heures. Par méconnaissance de la psychologie populaire, on mit ces accès de violence sur le compte d'une inversion, anormale mais somme toute bénigne, entre l'âge bête et l'âge de raison – le premier ayant peut-être précédé le second, suite à une ingurgitation massive de terre mal digérée, mais que la venue du second, qui n'aurait su tarder, viendrait guérir, pour de bon. Chacun en prit son parti. La grand-mère délaissa la place, en éclipse totale, après avoir refusé une demande de prêt, dans lequel elle n'avait pas trouvé son intérêt. Les parents reprirent une activité normale. Et l'enfant, redevenu placide, fut confié à une chienne Saint-Bernard – seul saint, patron des avalanches, auquel on ne s'était pas encore voué – qui le prit sous son aile, et sa protection aussi animale que symbolique, pour que le sommet de son enfance ne sombrât point dans les ravins de la haine, de l'acrimonie et de l'aigreur. Le tableau semblait complet, le lait de ferme maintenu au chaud dans le tonnelet qui servait de biberon, à l'encolure du sauveteur, et le ciel semblait se dégager. Dans le grand panier en osier tressé, dressé dans la cour, devant l'entrée du manoir, l'enfant s'ébrouait, dans la joie regagnée ; et le calme olympien du canidé subissait sans trop de remous les élans sadiques du petit monstre. Quand il lui marchait sur la queue, elle ouikait sans grogner ; quand il lui tordait l'oreille et lui mordait la bajoue, elle ne rechignait pas à lui lécher amicalement la mimine ; lorsqu'il tentait de l'éborgner, elle se contentait d'échapper à sa vue, en s'éloignant, le temps que ça lui passe. Le plus souvent, il se tenait tranquille, et suçait son pouce d'un air pensif. Si bien que sa mère, qui était loin d'avoir fini de se faire du souci, après avoir mis au monde un tel fils, s'inquiéta de son silence. Il avait bientôt cinq ans (comme ça passe vite!) et, à l'exception d'une logorrhée de sons nasillards et de grognements gutturaux, il n'avait toujours pas prononcé le moindre mot, dans la langue de Rabelais. Pour effrayer les ramiers, qui revenaient chaque année, comme le reste, le père avait investi dans un bazooka – sorte de canon à gaz, qui tonnait, nuit et jour, à intervalles réguliers, au milieu du champ, dans de grands bruits d'explosion – et les époux, redevenus insomniaques, regrettaient presque le bon temps de l'innocence. Les attaques de pigeons ne figurent pas parmi les plaies d'Egypte, mais les dégâts occasionnés par les sales bêtes – ni plus ni moins que des rats avec des ailes – leur sapaient le moral et les empêchaient de dormir du sommeil du juste, qu'ils auraient pourtant bien mérité, après ces longues journées de labour et de labeur. Pour passer le temps, plutôt que de compter les coups de canon, comme d'autres comptaient les moutons, ils s'agitaient, et cogitaient. Et, ils conclurent, de cent nuits de réflexion, aussi longues que mille, que l'achat d'un tracteur, et la pratique d'une agriculture légèrement plus intensive, pourraient venir à bout des nuisibles volatiles. Et que leur fils, s'ils en croyaient le journal local, devait être hyperactif. Pour fêter l'arrivée de l'engin – tout droit sorti des usines Avto de Minsk, en Béliorussie – on plaça l'enfant sur le siège conducteur, le seul, fier comme un pope, raide comme un cosaque. Le tracteur était équipé d'un autoradio, qu'on alluma. Le fils retira le pouce de sa bouche, pour la première fois depuis des semaines et, divine surprise ou mystère païen, alors que la voix de Gérard Lenorman sortait, crachotante, de la petite baffle, rouge comme l'ensemble de la machine infernale, il entreprit, sans autre effet, de chanter, d'un bout à l'autre, sans fausses notes, comme s'il la connaissait de toute éternité, la Ballade des Gens Heureux. Durant tout le show, digne d'une prestation à une soirée de l'Eurovision étendue à la planète, on n'entendit même pas le moteur ronronner. Maman, douze points ! Mummy, twelve points ! On était stupéfait, on devint aphasique, au point de ne plus savoir que dire, ce fut un choc, fallait qu'on soit cois (quoi?), il sortait de son coin (coin !), on n'en reviendrait jamais. Quentin avait bien caché son jeu, l'animal ! Se fiche-t-il de nous ? Pour qui il nous prend ?! Il replaça le pouce de sa main gauche dans sa bouche de droitier, descendit le marche-pied du tracteur, et vint gratifier ses parents – sa mère, puis son père – d'un tendre baiser sur les quatre joues. Ainsi va le capitalisme, comblant les désirs puérils, pour procurer des joies adultes. Ils allaient bien voir de quoi ils étaient capables, et de quel bois ils chauffaient l'inchauffable petit château ! La fortune sourit au audacieux, l'appétit vient en mangeant, et la parole délivre du mal. Einstein, non plus, n'apprit pas à parler avant d'avoir atteint ses cinq ans. Et tout est relatif. Sur la plaque minéralogique de l'Avto, ces trois lettres, majuscules : AJC.

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