Chapitre XI
On pouvait compter dix-sept marches, dans l'escalier en bois qui menait à l'étage, et sept autres, dans celui qui conduisait de l'antichambre à la salle à manger et au salon, réunis dans une pièce monumentale, dont le sol en plancher ancien exigeait le port de patins, et dominée par la majestueuse cheminée. Sept. Pas une plus ; pas une de moins. Sept larges et hautes marches, séparées en deux mouvements par un pallier, recouvertes de carrelage marron. Trois, plus une, plus trois. 1, 2, 3, trois petits tours, et 5, 6, 7. Toutes les demi-heures. Du matin au soir. Une quinzaine de fois par jour, depuis que Maf s'était installée avec eux, à demeure, et qu'elle avait pris en charge tout le travail domestique de la famille. Mais attention ! Il fallait absolument éviter de poser le pied sur un joint du carrelage, et il était également interdit de placer le pied droit sur un carreau voisin de celui sur lequel appuyait le gauche, et inversement. 1, 2, 3, trois petits tours, et 5, 6, 7. Et, ensuite en descendant. Et, surtout, il fallait éviter de se faire surprendre par Maf, qui venait à peine, armée de sa grande serpillière, de nettoyer à fond, pour la dixième fois de la journée, le sol du vestibule, incapable, bornée par une étroitesse qui frisait le handicap, de comprendre, avec son esprit simple, pourquoi et comment le carrelage du couloir se retrouvait sali de traces de terre et de marques de pas, alors qu'elle venait à peine (oui mais depuis combien de temps, exactement?) de ranger le seau, plein d'une eau presque limpide, dont l'odeur d'huile de lin lui chatouillait les narines. 1, 2, 3, trois petits tours, et 5, 6, 7. Et Quentin de redescendre, plus vite encore qu'il n'était monté, et Maf, alertée par un sixième sens qui lui tenait lieu d'intelligence, d'intervenir, une fois de plus, remuant difficilement son corps lourd, porté par deux gros jambons, et de passer un nouveau coup de serpillière, assurée que, cette fois-ci (mais la quantième fois, exactement?) serait la dernière de sa longue journée.
Il eut peut-être été judicieux d'embaucher un ouvrier, pour seconder le Grand Chef, dans ses cultures légumières, à présent qu'il avait acheté une autre parcelle, plus grande, mais, suivant un raisonnement, dont la logique foncière échappait à Quentin, plutôt que de faire appel à un agent d'exploitation, c'est madame qui occupait désormais toutes ses journées dans les champs, et c'est une bonne qu'on avait engagée, afin qu'elle s'occupât des enfants, du ménage, et de la cuisine. En guise de repas, c'était tous les soirs patates au lard et aux oignons, puisque c'était la seule recette qu'elle connaissait, et le seul plat dont elle maîtrisait l'exécution ; les enfants se retrouvaient livrés à eux-mêmes ; mais la serpillière était passée vingt fois par jour, et les sols étaient étincelants. 1, 2, 3, trois petits tours, et 5, 6, 7. Et Eulalie, la plus grande des petites sœurs, de s'étouffer de rire, à chaque fois que Quentin faisait son coup, bien cachée derrière la haie de Cyprès, qui bordait la petite cour carrée – ces deux-là allaient vivre une union parfaite, avant que les années ne vinssent user leur bonne entente. Sigismonde, la petite dernière, se reposait dans son lit, à l'étage, opposant une indifférence royale à l'agitation de la maisonnée, comme si elle les dominait de sa superbe, déjà certaine, dans son cerveau à peine formé, d'être la bien-aimée de ses parents - Sigismonde, qui présentait tous les symptômes de la maladie de l'époque : le manque d'esprit critique et la phobie du doute. On lui avait découvert une hernie, située un peu plus bas que le sternum, sur laquelle il suffisait d'appuyer une fois pour qu'elle cesse ses pleurs et ses cris, et deux fois, pour qu'elle se mette à parler. Consciente de sa particularité, et fière de sa différence, elle avait bien du mal à cacher, sous son apparence affable, de grands airs de petite duchesse. Ainsi, n'admirait-elle pas les tours de Quentin, et elle ne participait pas, non plus, à l'hilarité d'Eulalie, même pas imitation. Entre deux numéros de ce cirque perpétuel, et des salves de rire à détente multiple, depuis le début des grandes vacances, Quentin jouait à la balle-au-mur. Il avait été récompensé, pour sa bonne tenue, et un début de sérieux dans son rôle d'aîné, par une raquette de tennis, fuselée et légère, en aluminium et boyaux de chat, et c'était contre le ciment du pignon, qu'il s'exerçait, seul face à lui-même, intrépide au pied du mur. Le soir, durant le seul repas que l'on prenait en commun, Eulalie boudait les légumes, mais ne se faisait plus enfermée dans le noir ; Quentin se plongeait dans sa lecture du moment ; les parents, exténués par le travail, évoquaient le cours des légumes ; Maf passait les plats ou, plutôt le plat de patates au lard et aux oignons ; et Sigismonde, en alternance, suivant la logique de son ernie On/Off, faisait régner le silence, ou se lançait dans de grands discours, à caractère politique et social, bien qu'elle n'eût pas encore appris le français. Eulalie, tu as quel âge ? Elle regardait le fond du verre de cuisine et répondait : 15 ans ! Et toi ? 55 ans ! Alors, c'est qui le plus fort ? Duralex, sed lex. Et le dîner de prendre fin, tous les jours, à le même heure. Si je réussis à terminer mes épinards avant que la comtoise ait sonné les huit coups de vingt heures, demain, je me battrai au tennis, et je serai numéro un mondial, c'est sûr !
Pourtant, après les coups fourrés de la journée écoulée, et les allées et venues, les godillots aux semelles terreuses, dans l'aire interdite par l'humidité, domaine réservée à la bonne, et après avoir gravi les grands escaliers, de 1 jusqu'à 8, trois petits tours, puis de 10 jusqu'à 17, c'est avec un émoi tout nouveau que Quentin, en se mettant au lit, lorgnait sur la forte poitrine de Maf, qui penchait, au-dessus de sa tête, lorsqu'elle lui remontait la grosse couverture jusqu'au menton, en guise d'histoire pour s'endormir, juste avant de lui lancer un baiser, soufflé sur sa main - cette main aux doigts boudinés et maladroits, avec laquelle elle appuyait sur l'interrupteur, pour éteindre la lumière. Il attendait, un peu, dans le silence assourdissant, que son cœur eût cessé de battre si fort ; sortait sa lampe de poche de sous son oreiller ; et se replongeait dans une lecture qui, loin de lui apporter le sommeil, le tenait éveillé jusque très tard. Ce jour-là, c'était « l'Homme invisible ». Et demain ? « Le Château de ma Mère » et « la Gloire de mon Père » ? Bon, encore un peu, juste un peu. Puis, à voix haute, suite aux caprices de sa lampe : Satanée piles ! Si elles tiennent jusqu'à minuit, je serai écrivain. Sinon, ben, sinon, je reste un enfant.
Chapitre XII
Selon mon encyclopédie : « le spirobole est un jeu que l'on pratique autour d'un poteau métallique, auquel un ballon est suspendu par une corde. Les deux joueurs se tiennent chacun d'un côté du poteau. Chaque joueur essaye d'enrouler la corde en frappant dans la balle, avec le poing, l'un dans le sens des aiguilles d'une montre, l'autre dans le sens contraire. Le jeu prend fin quand un joueur parvient à enrouler totalement la corde autour du poteau. »
Depuis qu'il prenait des leçons de catéchisme, suite à un défi, lancé par son père, après un échange tendu avec l'instituteur, au collège catholique le plus proche, tous les samedi, comme d'autres font du football ou du judo, Quentin avait un peu l'impression d'avoir le cul entre deux chaises. Durant la semaine, il poursuivait son programme soutenu de lectures philosophiques et profanes et, le week-end venu, il tentait de comprendre les mystères du divin, de percer le secret de la vie et de la mort, de percevoir les voix du seigneur, qui demeuraient impénétrables. Durant les pauses, en compagnie de sa douzaine de condisciples de la laïque, dont le jeune prêtre plein de fougue entreprenait de sauver les âmes promises à l'Enfer, il pratiquait le spirobole, au cours de parties acharnées, de duels fratricides, comme si le fait d'enrouler le ballon attaché à la corde, autour du poteau, représentait un Graal, un but ultime, une quête vitale. Mais, si ses petits camarades réussissaient, obéissant à des choix tactiques, à l'enrouler dans les deux sens, en changeant de côté, lui, dont la tête restait penchée sur son épaule gauche, ne pouvait qu'occuper toujours la même position, pour enrouler la corde uniquement dans le sens des aiguilles d'une montre, au risque de recevoir la balle en pleine figure. Ainsi, qu'il gagnât ou qu'il perdît la première manche, il ne pouvait jamais disputer de revanche et, a fortiori, de belle. L'isolant, seul dans sa caste, encore plus meurtri par la victoire que par la défaite, touché dans son amour-propre, son handicap, que le curé ne prenait pas plus au sérieux que le reste du monde, pariant sur la simulation, ou quelque chose du même ordre, lui qui, plus fort que l'instituteur, aurait été le seul à pouvoir converser d'égal à égal, commençait à l'emmerder sérieusement. Comme s'il se résignait à l'injustice de son sort, il se tenait, durant la leçon, à l'écart, à l'opposé de sa position stratégique, à l'école, au fond, près du radiateur, à droite. Après quelques semaines d'attention ardente et d'efforts soutenus, autant à l'intérieur qu'à l'extérieur, il finit par se désintéresser du catholicisme, laissant son imagination vaquer et son regard vaguer. Faut-il y voir un miracle ? Un samedi après-midi, alors qu'il s'était contenté d'observer les avions à réaction, qui dessinaient des croix dans le ciel azur, avec leurs traînées de condensation, comme s'il accouchaient de nuages pour y loger des anges, en sortant de la classe, lors de la deuxième pause, Quentin sentit que quelque chose de spécial venait d'advenir. Se dirigeant vers l'un des spiroboles, sur l'étendue goudronnée de la cour de récréation, il comprit que sa tête, à force de regarder le ciel, par la fenêtre, penchait désormais vers la droite. Ainsi soit-il ! Il tenta de l'incliner vers la gauche, comme avant, et son chef vint se poser sur l'épaule senestre. S'il ne pouvait toujours pas garder la tête droite, il était, à présent, capable de jouer au spirobole, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Et d'avancer, dodelinant, la tête sur l'épaule gauche, puis sur la dextre, et inversement, à l'infini. Il lui suffisait simplement de prononcer ces trois petits mots, cette formule à l'emporte-pièce, ce nouveau sésame : ainsi soit-il ! À défaut de briller dans la compréhension, le déchiffrage et la maîtrise, des dogmes religieux, il devint un expert du spirobole, le roi du ballon et de la corde enroulée, et se sentit pousser des ailes. Mais le grand jour de la petite communion approchait ; il allait falloir fournir un effort intellectuel, et travailler, avec sa tête, à autre chose qu'aux jeux de mains.
Dans son petit Larousse, sur la même page, l'entrée « communisme » comportait, à peu près, autant de lignes – cinq ou six – que l'entrée « communion » et, bien qu'il maîtrisât de nombreux concepts complexes, et qu'il eût digéré, déjà, une bonne partie de l'histoire de la philosophie, il n'arrivait pas à comprendre pourquoi, pour la plupart des gens, et en particulier l'instituteur et le curé, ces deux notions étaient inconciliables. De son point de vue, qui n'était pas toujours celui de Sirius, ils désignaient, sinon le même idéal, du moins une intention quasi-semblable, une voie à suivre vers un même bonheur, un chemin commun vers le paradis, la route de la joie, de l'amour, de l'amitié, et des vertus antiques.
Deux mois avant le jour J, après que le prêtre, en charge de leurs âmes enfantines, l'eut menacé de le faire patienter jusqu'à l'année suivante, il s'attaqua enfin un peu plus sérieusement à la doctrine catholique. Il ingurgita deux ou trois encycliques papales, feuilleta une Bible de Jérusalem, découvrit l'oeuvre de Jacques Maritain, et relut ses notes, desquelles il ressortait que la petite communion – ou communion privée – fait entrer l'enfant dans la grande communauté des fidèles, en lui octroyant le droit de communier, c'est à dire de recevoir le sacrement de l'eucharistie – le pain et le vin, le corps et le sang du Christ. En apprenant que, pour cette grande première fois, il serait vêtu d'une aube blanche – grande robe immaculée tenue, à la taille, par un cordon – il secoua la tête, à une fréquence accélérée, de droite à gauche, puis de gauche à droite, sa manière à lui de faire ni oui ni non, dans une synthèse toute personnelle du hochement du bas en haut et de la rotation. Pour l'occasion, sa mère lui rappela qu'il avait failli se prénommer « Tidjez », qu'elle s'était battue pour ça, mais que, après huit ans de réflexion, elle avait fini par préférer Quentin. On organiserait un petit repas, entre nous, pour marquer le coup, à la bonne franquette et sans chichis, c'était pas non plus le bout de monde, cette petite communion et, d'ailleurs, on n'y croyait pas vraiment, à toutes ces histoires de vierges et de sauveur. Il lui avoua son envie de s'inscrire, à la rentrée suivante, au collège privé, sans lui dire qu'il s'agissait surtout de jouer au spirobole, et de manger du chocolat à goûter. Elle balança sa propre tête en tous sens, manière de dire sa profonde désapprobation. Et tiens-toi droit, s'il te plaît ! Trois petits tours. Un pied devant l'autre. Ainsi soit-il...
Chapitre XIII
Da Pa-cem Do-mi-ne / Da Pa-cem Do-mi-ne / In De-bius Nos-tris / La première équipe du canon, composée des voix masculines, avait lancé le chant grégorien. Ils allaient entamer le deuxième couplet, alors que la deuxième équipe, composée des voix féminines, se lançait, reprenant les mêmes paroles, sur les mêmes notes, avec un temps de décalage. Da Pa-cem Do-mi-ne [Qui-a Non Est Al-les] etc. La cérémonie avait débuté depuis une bonne demi-heure, dans l'église Saint Ignace, et les enfants se tenaient sagement dans le choeur, debout dans leurs aubes blanches, tenues par un cordon à la taille, en chaussures vernies, arborant tous une grande croix en bois, sur la poitrine. Ils chantaient en choeur et en canon – Da Pa-cem Do-mi-ne – offrant à l'assemblée la pureté cristalline de leurs voix, qui n'avaient pas encore mué, preuve, s'il en fallait, que l'innocence est éternelle, et qu'elle est l'instrument favori de Dieu, pour trouver le cœur ses hommes, et apporter la joie. Tu trouves pas que ça ressemble diablement à des écholalies ? Fit le Grand Yaka, à l'oreille de son épouse. T'inquiètes ! Il s'en remettra. Il s'en remet toujours... Une porte latérale grinça, sur ses gonds métalliques rouillés, signalant un retardataire, ou quelqu'un qui s'était trompé dans les usages de la discrétion - en pareil lieu il vaut mieux arriver à l'heure, si l'on ne veut pas se faire remarquer. La Grande Duchesse ne put s'empêcher de satisfaire sa curiosité et se retourna. En qualité de parents, ils avaient été placés dans le transept droit, décalés par rapport à l'autel et, jetant un œil vers le fond de la grande église romane, elle remarqua qu'elle était bondée : on n'avait pas vu pareille audience depuis longtemps, dans cet édifice millénaire, qui continuait à défier le temps et à narguer l'air du temps, dont la fréquentation des confessionnaux était nettement à la baisse, ces dernières années. Connais pas ! Depuis qu'ils avaient confié l'éducation religieuse des enfants à des professionnels, elle n'assistait aux messes dominicales, en famille, que pour les grandes occasions – Noël, Pâques, et le 15 août – et ne s'en portait pas plus mal. Pas mieux, non plus. Fier comme un pape, dans son drôle d'accoutrement, qu'on avait loué, puisqu'il ne servirait qu'une fois, comme l'on fait pour le Carnaval, Quentin chantait, en choeur et en canon – Da Pa-cem Do-mi-ne. Pour la première fois de sa courte vie, il allait communier. Il s'était interrogé, à de nombreuses reprises, sur le goût que pouvait bien avoir cette fameuse hostie, morceau de pain sans levain, que le prêtre leur avait présentée sous la forme de petits ronds, moins épais qu'une galette bretonne, et sa curiosité n'avait cessé de croître, tout au long de l'année de préparation, et des leçons de catéchisme. Quant au vin, il n'en avait jamais bu – à l'exception des pommes au vin de sa mère, parmi lesquelles il était cuit – et il n'en aurait qu'une petite lampée ; et il se demandait ce que voulait dire son père, quand, goûtant un bon millésime, il s'exclamait : Un petit jésus en culotte de velours ! Mais ce n'était pas la réponse appropriée, ni le répons qui convenait, en ce jour de Pentecôte, de grand soleil et de communion privée. Il faudrait simplement dire : Amen ! Et c'est tout. Le canon, en choeur, n'en finissait pas d'émerveiller les oreilles des ouailles, mal éduquées, pour la plupart, à ce genre de musique – à peine si on connaissait le Canon de Pachelbel. Da Pa-cem Do-mi-ne. Quelle beauté pure, que cette chorale d'enfants fervents ! On se demanderait, à la sortie de la messe, pourquoi on n'en entendait pas plus souvent à la télé, le dimanche. Le prêtre officiant fit un petit geste de la main, pour signifier au chef de choeur, qu'il était temps de passer à la suite, avant que les fidèles ne s'endormissent. Ils avaient encore du pain sur la planche. Après un silence de circonstance, aussi grégorien que le chant qui l'avait précédé, il se lança dans une homélie passionnée, vantant, en particulier, le courage des enfants de l'école publique, qui n'avaient pas peur d'afficher leur foi, en milieu hostile, et qui étaient appelés à devenir de grands témoins de leur temps, des exemples pour le monde entier, puisque Dieu est partout, tout le temps. Comment le savait-il ? Mais parce que Dieu sait tout. Voyez-vous ça ?! Et que Dieu voit tout.
Le moment de la consécration du pain advint un peu comme un cheveu sur la soupe. Le prêtre apporta sa bénédiction, en s'emparant d'une très grande hostie – symbole de toutes les autres – la soulevant devant lui, à hauteur du visage, comme l'aurait fait n'importe quel prêtre, dans n'importe quelle religion, ou presque. Il s'agissait toujours de manger, à un moment ou à un autre, et le sacré, comme les autres domaines de la connaissance et de la culture, s'il a beaucoup inspiré les hommes, au cours de l'histoire du monde, n'est pas non plus extensible à l'infini. Tout le monde recycle. On ne peut pas tout inventer, tout le temps. Il y a des gestes qui valent universellement ; certains y voient une preuve supplémentaire de l'existence de Dieu. L'heure, tant attendue, arrivait. Si je communie avant le premier son de la cloche, je deviendrai un saint. Les enfants allaient participer les premiers à l'eucharistie, en quittant l'abside, pour remonter vers l'arrière de l'église par les allées latérales, et faire le grand chemin, pour regagner le choeur, de face, par la grande allée centrale, portant un cierge qu'ils allaient allumer en partageant la flamme de ceux qui décoraient l'autel. Quentin sentit son cœur battre dans ses tempes, et le rose lui monter aux joues. Il marchait, solennellement, dans son aube, au devant de la file indienne des premiers communiants, la tête sur son épaule droite, sur ses semelles de bois, quand, soudain, une toute petite voix se fit entendre : attention au pied ! Et, à peine venait-il de saisir le sens de son intuition, dans sa conscience déjà formée, qu'il accrocha le pied gauche de son ennemi juré, sans avoir le temps de le dévisager – la brute du cours moyen, désormais au collège – qui l'avait laissé traîner, sournoisement, depuis sa chaise, qui bordait l'allée. Et patatra !Une seconde plus tard, Quentin se retrouva à terre, le nez dans son cierge et le visage contre le granit, allongé de tout son long, au milieu de l'allée centrale, bloquant le passage à ses camarades, tel un grand pénitent du Moyen Âge, qui serait venu se faire pardonner, au retour d'une guerre fratricide. La file avait cessé d'avancer ; tous les regards se trouvèrent braqués sur le pauvre maladroit (certains s'étaient levés pour mieux le voir) et un murmure enfla sous la nef, pleine comme un œuf ; le scandale allait-il suivre ? Bien sûr que c'est difficile de pardonner. Mais si on n'en est pas capable, un jour comme celui-là, quand le pourrait-on ? Quentin se releva. L'aube de location était foutue, déchirée en son milieu. Ainsi soit-il ! La tête se pencha sur la gauche ; il tendait l'autre joue. La petite frappe ricana et finit par baisser la tête, à son tour. L'incident était clos.
Le reste de la cérémonie se déroula sans fausses notes. On partagea le pain sans levain ; on goûta au vin ; et on rentra chez soi, pour déjeuner en famille, après avoir pris quelques clichés, pour immortaliser le moment. Une fois de retour au manoir, pour la première fois de sa vie, il reçut un cadeau qui n'était pas un jouet : une chaîne en or, à laquelle pendait une croix. Oh, une chaîne en or à laquelle pend une croix ! Il pencha la tête vers l'avant; sa mère la lui passe au cou, bloqua le fermoir, et l'embrassa sur le front. À compter de ce jour, il tiendrait la tête bien droite, dans l'axe, sur ses épaules – les pauvres, si frêles, qui allaient devoir porter ce poids supplémentaire, après tout le reste. L'air du canon était resté dans la tête de sa mère, avec son mécanisme entêtant. Da Pa-cem Do-mi-ne. Il improvisa les repons. On regarda dans le Gaffiot. « Donnez la paix Seigneur, en ces jours, car il n'est autre qui combatte pour nous. » Quelle chute, tout de même !
Chapitre XIV
C'est quoi cette odeur ? Personne ne répondit. La Grande Duchesse ne savait plus par quel bout s'attaquer au problème. Tout ce linge à laver, et à relaver, à lessiver, à rincer, à essorer, plusieurs machines par jour, depuis que l'odeur avait envahi tout leur petit univers, et à sécher, sur le fil, dehors, et les couches lavables, que portaient toujours Sigismonde, et les torchons et les serviettes, il fallait bien faire le tri, même si on n'était pas à cheval sur les principes, qui attendaient leur tour, dans le grand bac en plastique bleu, tout ce linge, mon Dieu ! C'est quoi cette odeur ? Toujours pas de réponse, dans la maisonnée. Mais où il est encore ? Cette fois, Maf, qui passait la serpillière, daigna répondre. Il est au cabinet ! Où ça ? Elle n'avait pas compris. Il est au cabinet ! Encore ?! Depuis que le chef de famille avait entièrement revu le modèle économique de l'exploitation, abandonnant pour de bon, comme il l'avait fait du chocolat, la culture des légumes, pour la remplacer par l'élevage de porcs, en plein air, surfant ainsi sur l'air du temps, il passait la plus grande partie de ses journées sur le trône, le plus clair de son temps assis les fesses à l'air, comme si son corps refusait le changement, comme s'il ne pouvait se résoudre à changer de statut, accroché à l'esprit du maraîchage et revêche aux réalités animales de l'élevage, et des heures durant, tentait de lutter contre une constipation sévère, qui lui tordait les viscères, et provoquait, par effet domino, de nouvelles douleurs dorsales. Il avait tout essayé ; la prière, faire couler le robinet, penser aux ennemis, évoquer les traumatismes de l'enfance, lire le journal, ou un bouquin – rien n'y faisait. Rien n'était bon dans ce cochon, que l'on tuait deux fois l'an, et qui avait remplacé, sur la table, les légumes vapeur d'avant. Quand il n'était pas aux toilettes, il se tenait debout, penché en avant, souffrant, les mains sur les hanches. Et dire que c'était une idée du curé ! Après l'incident qui avait perturbé la cérémonie – cette spectaculaire chute de Quentin devant la croix – l'homme de foi, qui ne croyait pas au hasard, et soupçonnait ouvertement le caractère intentionnel de l'affaire (il avait voulu faire son intéressant!) avait laissé éclater sa colère devant le Grand Chef, lui prodiguant, sans le moindre ménagement, cette vérité qu'il aurait mieux fait de taire : qu'il aurait mieux fait d'élever des porcs, plutôt que de faire un enfant comme ça ! Et que, si son fils continuait ainsi, à se moquer du monde, il finirait schizophrène – lui aussi lisait les gazettes, pas les mêmes, mais c'est tout comme – qu'il entendait sûrement déjà des voix, mais qu'il était loin d'être un saint. S'en était suivi un exposé, à mi-chemin entre un diagnostic sauvage, un mauvais sort et une prophétie, où s'étaient mêlés les mots clivage, anhédonie, déficit cognitif, terrain paranoïdes, catatonie et, surtout, déni. Autant pour oublier ce sombre tableau, que par appât du gain, le Grand Chef n'avait retenu que le conseil initial et, après y avoir pensé durant des nuits, décida de prendre le curé au mot : on allait élever des porcs ! Fini le jardinage à la petite semaine, place aux investissements. Et, retrouvant l'esprit entrepreneurial de sa jeunesse, il avait lancé, un soir, à table : y a qu'à se lancer dans le cochon !
Ils firent venir des cochons noirs de Bigorre, de Bigorre, et investirent, le pécule durement arraché aux dernières récoltes, satisfaisantes, de choux-fleurs et d'artichauts, dans des cases – sortes de grandes niches, en planches, recouvertes de tôle ondulée – pour les loger à leur aise. Et, très vite, l'herbe drue du pré, nouvellement semée, avait fait place à de la boue, une vraie bouillasse de bourbier, un sacré merdier, dans laquelle les truies et le verrat se vautraient, avec leurs petits, tout aussi chiasseux qu'eux. Depuis que son père luttait contre la maladie, aux chiottes, toute la journée, c'était Quentin qui, endossant le rôle de soutien de famille, était chargé de nourrir les gorets et de soigner les porcelets. Mais, depuis l'aventure eucharistique, s'il ne penchait plus la tête, ni à gauche, ni à droite, il avait de plus en plus de difficultés à la conserver haute, sa tête, son menton ayant pris la fâcheuse habitude de vouloir prendre appui sur sa poitrine. Ainsi, lorsqu'il apportait du foin, pour garnir les cases, ou qu'il remplissait les mangeoires, avec un mélange de blé et de maïs, à l'aide de grands seaux, pataugeant dans la boue, dans ses bottes en caoutchouc trop grandes pour lui, arrivait toujours le moment où, baissant la tête face à l'ennemi, une des truies, toutes très alertes et attentives, venait le percuter par derrière, et le renversait à terre, où ce qu'il en restait. Et splash ! De tout son long. Il se remettait sur ses petites jambes et recevait aussitôt autre coup de groin furieux et traître. Et re-splash ! Il en avait partout. Et encore Splash ! Il avait beau s'époumoner, il finissait une nouvelle fois le nez dedans ; et re-re-splash, avant de rentrer au manoir. C'est quoi cette odeur ? C'est Quentin qui revient des cochons ! Et il est où l'autre ? Au cabinet. Ils ne s'habitueraient jamais aux conditions de l'élevage en plein air, même si, pour l'heure, Quentin était le seul à être impacté directement, par ce choix farfelu, d'abandonner le maraîchage, pour une herbe qui n'était pas restée verte très longtemps. Quentin allait se changer. Le Grand Chef le croisait, pantois. Alors ? Toujours rien. Et toi ? Toujours pareil : c'est la merde ! Ces foutus cochons sont fous à lier ! Ils m'en veulent à mort ! Le père, alors, se souvenait du diagnostic du curé, et s'émouvait à nouveau. Et si son fils était vraiment schizophrène ? Il courrait vers les toilettes ; baissait son pantalon ; peine perdue. Quentin se révélait vraiment malhabile aux tâches agricoles, mais fort de ses lectures, il prenait la chose avec philosophie. Il faudrait songer sérieusement à son avenir, et aux leurs, et y songer par deux fois, avant de lui confier un travail ; il devenait chaque jour plus criant qu'il n'assumerait jamais la succession ; et quid de leur retraite ? Puis, par une après-midi pluvieuse, deux ou trois mois après la communion, pour apaiser une culpabilité qui, pourtant, ne devait pas l'empêcher de dormir, depuis que ses mots avaient dépassé sa pensée, le curé vint aux nouvelles (à la ferme, on avait coutume de dire qu'on était ravitaillés par les corbeaux) prétextant qu'il n'avait aperçu personne de la grande famille, aux dernières messes dominicales. Il tomba sur Quentin, qui rentrait du champ où, une fois de plus, il avait chu, parmi les cochons noirs de Bigorre, et qui s'apprêtait à passer au jet. C'est toi, Quentin ? Mais qu'est ce qu'il t'arrive ? C'est votre idée, les cochons, faudrait pas pousser ! On va te chercher un avenir plus reluisant. Tu es doué pour les chiffres et pour les lettres. Mais il faudrait se montrer plus présent, à l'église. Mais pourquoi tu baisses le menton ? C'est juste une mauvaise habitude. On va t'appeler Concorde, si tu piques ainsi du nez. Puis le Grand Chef arriva, le silence se fit, et on proposa un café. Mais non, mais non, ça ne dérange pas, il y en a de fait... Y a qu'à le chauffer au micro-ondes ! Et le curé de descendre son caoua, d'un seul trait. Personne n'avait pensé que ledit café était, depuis le petit-déjeuner du chef Yaka, qu'il prenait à midi, fortement coupé avec du laxatif, pour l'aider à y aller. Et, comme si l'homme de foi réagissait, face aux cochons, d'une manière contraire à la sienne, en présence de Quentin, crotté de la tête aux pieds, il dut faire part de son envie pressante. Il demanda la permission d'utiliser les toilettes, un peu gêné aux entournures ; il était de cette catégorie d'individus qui, sous prétexte de bonne éducation, ne font pas chez les autres. Et Quentin et son père retrouvèrent le sourire. C'est quoi cette odeur ? Personne ne répondit à la mère, qui rentrait du fil avec un panier de linge propre, mais déjà plus vraiment odoriférant. C'est quoi cette odeur ? C'est le curé. Il est où ? Au cabinet. Et Quentin de conclure : ça doit être ça, l'eschatologie !
Chapitre XV
Alors, Concorde, on passe le mur du son ? Depuis que ses deux petites sœurs, la grande et la petite, fréquentaient l'école communale, où on allait leur donner une esquisse d'éducation, leur fabriquer un début de personne, leur inculquer quelques notions rudimentaires nécessaires (mais sera-ce suffisant?) à la construction d'une citoyenne, celles-ci se montraient de plus en plus espiègles, voire taquines, en débordant sur l'insolence. Bien, très bien ! Comment ça : bien, très bien ? Non, je veux juste dire que c'est une bonne blague. Le mur du son, c'est rigolo, répondait-il, avec l'aménité responsable qui sied à l'aîné d'une fratrie. Bien, très bien ! Quentin les regardait avancer, d'un pas sautillant, dans la grande allée de peupliers centenaires, avant qu'elles prissent la petite route, qui serpentait dans la vallée, jusqu'au village, où elles retrouveraient leurs amies et leurs jeux, dans la cour de récréation, d'un œil empli de sollicitude. Mais, d'expérience, il savait que, sous couvert d'éducation, on allait tout faire pour les empêcher de devenir des individus libres, qu'on allait gommer leurs aspérités, rogner peu à peu leur autonomie bienheureuse d'enfants, grignoter leur singularité, les intégrer dans un niveau moyen ; il en était ainsi à l'école de la République, depuis toujours. De telle manière, que parvenues à l'âge adulte, elles auraient la tête farcie de clichés, croiraient vraiment, ces petites sottes, que l'unité de base de la vie publique et politique c'est le couple, et son enfant à venir – papa, maman, pipi, caca – on n'en sortait jamais. Lui en était revenu depuis longtemps et ne cachait pas, derrière une attitude de protection affectueuse et d'équanimité, un certain dédain, lorsqu'il accueillait leurs petits accès de dérision puérile – cette dérision qui est le ciment de l'égalité sans équité, et qui fait qu'un paysan restera toujours un paysan.
Depuis qu'il s'occupait des cochons, il ne faisait rien d'autre ; ses journées se déroulaient sans heurts ; remplir les mangeoires, deux fois par jour et, le reste du temps, réfléchir, à loisir, à la vie et à la mort, assis sur un transat, devant le manoir, dans une position de sagesse qui en imposait à toute la famille, n'eût été sa tendance à baisser le nez et le menton, dans un geste qu'ils ne pouvaient interpréter que par la soumission. Il bourrait sa petite pipe en écume de mer de bon foin, ramassé dans la prairie, près de la rivière, séché au soleil, et coupé en brins d'une finesse surprenante, avec son petit couteau, et il fumait, sur son transat. Bien, très bien ! Il avait attrapé le tic de son ancien instituteur, qui oeuvrait à présent pour l'édification de ses sœurs, et, toutes les trois minutes, qu'il fût seul ou accompagné - et il était le plus souvent seul - sortaient de sa bouche ces trois mots, dont il avait ôté toute notion de jugement : bien, très bien ! C'est que fumer ainsi, comme un homme, lui procurait un plaisir puissant, une excitation entêtante, le plongeait dans des abîmes de méditation, depuis des sommets de réflexion : il se grisait. Puisqu'il était capable de travailler, personne n'avait trouvé à redire à sa nouvelle addiction, personne n'avait songé à y voir un vice dangereux, pour tout le monde, il était différent, avant que d'être encore enfant. Dans son esprit déjà mature, il savait déjà qu'il existe une seule alternative, entre l'action et l'inaction ; les gestes du fumeur. C'est le Grand Chef, désormais presque sur la touche, sur le point d'être vaincu par sa constipation, qui lui avait offert la petite pipe blanche, en lui racontant que l'écume de mer se forme à la surface, là où les courants et les vagues sont les plus violents, avec la matière organique dissoute et, avait-il ajouté, avec un air mystérieux qui l'avait impressionné, avec l'ambre gris des baleines. Bien, très bien ! Le fils en retirait une fierté toute masculine, et il eût été vain d'essayer de l'empêcher de se raconter des histoires, en fumant du foin de qualité supérieure, toute la journée, dans le précieux petit tuyau, assis sur son transat.
Le soir, ivre de fumée et l'esprit repu de pensées arrachées au vide, il montait dans sa chambre, sans mot dire (à part, bien sûr : bien, très bien!) et il se couchait, sagement, attendant un sommeil qui lui allait lui offrir les rêves les plus fantaisistes et les plus fantastiques ; ses nuits étaient plus belles que vos jours. Il posait d'abord la tête, sur l'oreiller, sur l'oreille gauche, le regard tourné vers le halo de lune qui pénétrait par la petite lucarne, refaisait le chemin parcouru depuis l'aube et, lorsqu'il atteignait ce niveau de conscience minimale, qui permet d'entrer dans le monde des rêves sans la moindre appréhension, il se tournait vers le mur, et se laissait emporter par le flot des songes. S'il piquait du nez, tout le jour durant, sur son transat, au tissu rayé en rouge et blanc, c'est la tête haute qu'il s'endormait, et gagnait les rives de l'inconscient, en activant une imagination sans bornes. Eulalie et Sigismonde pouvaient bien rire, de leur rire moqueur et terre à terre, il finissait toutes ses journées dans le monde des merveilles. Et, après une nuit toute en cinémascope, il se levait, réveillant la maisonnée avec, chaque matin, un nouvel air en tête, et se dirigeait vers le petit-déjeuner. Ses sœurs arrivaient, affamées. Puis sa mère. Et son menton aurait déjà voulu se poser sur sa poitrine ; il aurait déjà voulu y retourner, dans le monde des songes merveilleux ; il luttait. Il y en avait toujours une pour faire une blague. T'as une tache! Où ça ? La désignant d'un doigt tendu : sur ton pull. Il baissait la tête, pour la première fois de la journée. Ah ah ah... Bien, très bien ! Tu vas encore faire du rase-motte, Concorde ! Il allumait sa première pipe de foin, la meilleure et, parfois lorsque la blague était réussie – direction : place du Concorde ! - et qu'il était de très bonne humeur, il laissait échapper, en sus du : bien, très bien ! d'un air toujours joyeux , un formidable et très sonore : Excellent !