Saul Santangelo

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Billet de blog 20 mars 2023

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Sur un Air de Campagne (387)

PER OS - 4/4 - Environ 45 pages

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Chapitre XVI

Et Hop ! Et Tac ! Ce n'est pas plus difficile que ça. Et Hop ! Quentin mit le petit comprimé rose dans sa bouche, et se saisit du verre d'eau minérale qu'on lui tendait. Et Tac ! Et il avala le tout d'une seule traite, en levant le coude pour accompagner le geste de sa main, dans un grand mouvement de tête vers l'arrière, comme un Polonais aurait lampé sa vodka. Ce n'est pas plus compliqué que ça, le bonheur, selon la science ! Pas besoin de conscience... Et Hop ! Et Tac ! La veille, Christelle, la mère du petit Kevin, un des nombreux petits copains d'Eulalie et de Sigismonde, infirmière à l'hôpital de son état – puisque toutes les mères des petits amis de ses sœurs étaient infirmières d'état à l'hôpital – lui avait proposé, en venant chercher Kevin, qui partageait les jeux de la famille, après l'école, de venir regarder la télévision, chez elle. Quentin n'avait jamais eu l'occasion de regarder la télévision et, malgré quelques a priori qui appelaient à la méfiance, il n'avait pas d'avis tranché sur la question ; il avait toujours respecté les choix de ses parents en matière de divertissements, et en matière de divertissements, il n'était pas très demandeur, leur préférant la lecture ; mais la proposition de Christelle avait attisé sa curiosité intellectuelle, et il avait sauté sur sa chaise, à la perspective d'aller regarder la télévision chez Christelle qui, en sus d'être infirmière d'état de son état, lui avait toujours paru sympathique et accorte : elle lui plaisait, beaucoup, et il était prêt à la suivre, dans son sillage de parfums de luxe, jusqu'au bout du monde. Cependant, après avoir passé l'après-midi à jouer avec la télécommande, pour tenter de visionner, à la fois, un documentaire animalier sur la migration des gnous dans le Serengeti, et une émission de télé-réalité, sur la chaîne voisine et dans le même esprit, il présentait tous les signes de l'ennui, de la tristesse, de l'avachissement : il était déjà blasé. Profitant d'un moment de répit, dans la surveillance zélée de la surveillante, laquelle, sous couvert d'intérêt pour l'éducation de son petit protégé, devait en cacher d'autres, des intérêts, il avait délaissé le canapé du salon, pour le fauteuil qui trônait devant la petite bibliothèque, et il avait conclu rapidement, en examinant les ouvrages, qu'il ne se trouvait pas à sa place, dans ce pavillon qui affichait, au milieu de tant d'autres pavillons, qui composaient ce grand lotissement sans âme, tous les signes du mauvais goût et de l'étroitesse petite-bourgeoise. Christelle s'était approchée, s'étonnant qu'il eût déserté son poste – sa place de téléspectateur choyé – et lui trouva une petite mine. Ce n'est rien... juste un petit coup de moins bien ! fit-il pour s'accorder à l'ambiance. Ce n'est pas ainsi que je me l'imaginais, la télévision... En moins de trois minutes, elle trouva la clef du problème, le diagnostic et le remède, la faute et la rédemption : il était bipolaire – ce trouble qui fait subir au moral des variations dignes de montagnes russes, et transporte le malade de phases dépressives, en phases d'agitation et d'hyperactivité maniaque, qui le prennent comme une envie de pisser – que l'on appelait autrefois, au temps de la psychiatrie de papa, psychose maniaco-dépressive. Elle lui avait prescrit un petit traitement, de sa composition, à base de dépakine et de lithium, qu'elle avait sorti, comme un diable de son armoire à pharmacie, remplie de trésors psychoactifs, ramenés de l'hôpital. Et Hop ! Le petit comprimé rose. Et Tac ! L'avaler dans un grand mouvement de tête vers l'arrière. Et si tu ne parviens pas à garder la tête haute, tu n'as qu'à te donner de petites claques, c'est un truc à moi, ça marche vraiment, avait-elle ajouté, en bonne perverse narcissique. Et Pif ! Et Paf ! Une claque de la main droite sur la joue droite, suivie d'une baffe sur la joue gauche de la main gauche. Tu sais, Quentin, dans la vie, il ne faut pas trop se poser de questions. Les actes les plus simples suffisent au bonheur. Pour passer entre les gouttes, il suffit de faire profil bas. Et Hop ! Et Tac ! Et Pif ! Et Paf ! Puis, elle s'inquiéta de son manque de conversation (il n'était même pas capable de commenter avec émotion et empathie le terrible destin des gnous, qui mouraient par centaines, dans cette grande migration, se sacrifiant pour la perpétuation de l'espèce) et lui en fit part, directement. Il répondit, du hop au tac (mais il ne faut pas en abuser, non plus...) qu'il ne voyait pas l'intérêt de discuter avec des individus – mais sont-ce des individus ? – qui affichaient de tels goûts en matière de littérature et de philosophie – le vide absolu – et que, d'ailleurs, pour lui, la conversation n'avait qu'une fonction hygiénique, nécessaire afin d'éviter la folie mais, les paroles restant des paroles, il préférait discuter avec des auteurs intelligents, en lisant leurs ouvrages. Christelle reçut l'assertion comme un direct à l'estomac, suivi d'un uppercut au menton ( mais tous les uppercuts ne sont-ils pas portés au menton?) Et Bam ! Et Boum ! Elle ne savait comment réagir, devant le malade – il faut se méfier des accès en tout genre des bipolaires – et n'avait pas l'habitude de se faire moucher par un enfant, le sien demeurant planté devant la télé durant tout son temps libre (Libre?) Comme le font la plupart des gens comme elle, dans une telle situation, même s'ils n'appartiennent pas au corps médical, elle voulut sauver la face, en faisant preuve d'autorité et, en l'absence du petit Yorkshire qui, voyant le coup venir, s'était carapaté vers une zone moins troublée, se mit à vociférer sur le pauvre Kevin, qui rentrait de l'école, et en prit pour son grade. Puis, alors que Quentin manifesta le désir de rentrer à la ferme, elle ne put retenir quelques larmes de colère et laissa parler ses émotions. C'était bien la peine de venir en aide aux malades ! Et d'apporter la civilisation à un sauvage ! On ne l'y reprendrait plus à faire le bien des gens ! Qu'il fallait faire des efforts quand on voulait s'en sortir ! Et que si c'était comme ça, elle allait le ramener illico dans son taudis de bouseux ! À quoi ça sert de se montrer magnanime ?! (ça c'est moi qui l'ajoute, pour lui clouer son bec, à cette connasse, non mais de quel droit?!) C'est quoi magnanime ? Quentin restait enfermé dans son silence salvateur et son orgueil salutaire. Si la conversation c'est de l'hygiène, le silence est de salubrité publique. Elle le raccompagna, sans un mot, conduisant sa grosse berline allemande comme elle l'aurait fait d'un char d'assaut.

Le lendemain matin, après une longue nuit agitée, peuplée de gnous à têtes de lions et à robes de zèbres, Quentin se réveilla les doigts dans la prise électrique (Comme je vous le dis!) sortit du sommeil la main littéralement branchée sur la prise de courant murale qui, d'ordinaire, accueillait le bout du cordon servant à allumer son globe terrestre, comme s'il eût souhaité, inconsciemment, se transformer en poste de télévision. On ne l'y reprendrait plus. Un petit comprimé, ça ne peut pas faire de mal. Et Hop ! Le cachet dans la bouche. Et Tac ! Une grande gorgée d'eau de pluie. Et une bonne paire de gifles à lui-même, pour garder la tête haute : Et Pif ! Et Paf ! Même si elle s'était moquée de lui, il en ferait un viatique. Il était de nouveau d'aplomb.

Chapitre XVII

Si, selon Rabelais, le rire est le propre de l'homme, les chemins qu'il emprunte, parfois, pour nous ravir à nous-mêmes, sont aussi tortueux que mystérieux, et l'humour, cette faculté de rire de soi-même, de nos jours, a été largement phagocyté par la dérision généralisée qui, plutôt que de régénérer l'âme du rieur, la salit, pour lui faire endosser la disgrâce de son objet. L'un est un rire inclusif, partagé par l'humanité entière, puisqu'il met à jour l'universalité de chacune des parties, l'autre un rire exclusif, qui bannit, et abandonne l'interlocuteur sur le bord du chemin, qui le ridiculise et l'avilit, plutôt que de l'élever. Dans le TER qui les menait vers la grande ville, où ils allaient applaudir, pour la première fois, une célèbre cantatrice, faisant halte, dans sa tournée mondiale, avec sa troupe, à l'opéra régional, Quentin et sa mère affichaient un sourire de circonstance, qui aurait tout aussi bien pu se muer en larmes, s'ils n'avaient laissé leurs sentiments primaires à la maison, pour accéder à un stade supérieur de l'émotion, et devenir capable d'accueillir le sublime. Ils se tenaient face à face, dans le compartiment, qu'ils occupaient, seuls, et un silence ouaté, conjugué aux légers sursauts du wagon sur ses rails, les berçaient d'aise. Ils allaient assister à un opéra de Mozart, et tentait de faire du Mozart, avec le silence d'avant Mozart. Mais, à mesure que le but du voyage, qui se trouvait également être le terminus du train, approchait, le sourire de la Grande-Duchesse lui ridait les coins de la bouche, et celui de Quentin devenait jaune, si jamais sourire pût être qualifié de jaune. Ils craignaient le comportement de travers, la fausse note, le mauvais goût, la faute de style – mais qui ne les craint pas, lorsqu'il s'agit de se rendre à l'opéra ?

Elle le tira du demi-sommeil léthargique, dans lequel il était plongé, comme pour conjurer le sort, d'un air détaché : est-ce que je t'ai déjà raconté la fois où tu as prononcé tes premiers mots ? On venait d'acheter le tracteur, on t'a mis sur le siège, comme sur un trône, on a allumé l'autoradio et, sans prévenir, c'est venu tout seul, tu as chanté La Ballade des Gens Heureux, d'un bout à l'autre, sans te tromper. Avec ton père, on n'en revenait pas, tu nous avais scotché, c'est un bon moment, je m'en souviendrai toute la vie. Oui, maman, tu m'as déjà raconté cette histoire cent fois, sinon mille, fit Quentin, le sourire de plus en plus jaune, pour répondre au rire de plus en plus en coins de sa mère. Car les choses devenaient sérieuses ; il ne s'agissait plus de singer Gérard Lenorman, mais de goûter Mozart, pas de faire preuve d'un talent d'imitation et de répétition, mais de comprendre la grande musique ; et la tension monta d'un niveau lorsque, sur le panneau électronique, accroché au-dessus de la porte vitrée et coulissante du compartiment, apparut, en lettres de lumière, le nom de la grande ville. Est-ce qu'on dit il ou elle, pour cette grande ville ? On dit que : quand paris s'endort, il prend des allures de ville-lumière ; mais que : lorsque Rome se réveille, elle évoque une ville éternelle. Il semblerait que le genre des villes peut changer en fonction du contexte, et peut être déterminé par un autre mot. (Bourg-la-Reine?) Cependant, certains linguistes suggèrent de s'en référer à la dernière syllabe ; le nom de la ville est souvent féminin si la dernière syllabe est muette ou, selon d'autres linguistes, si le nom se termine par une voyelle. Dans le train, devenu presque un train-fantôme, vidé de ses voyageurs au rythme des arrêts, annoncés, pour enfoncer le clou, par la voix du conducteur, dans les hauts-parleurs – Trifouillis-les-Oies, une minute d'arrêt ! - la concentration de Quentin était déjà totale, toute entière tournée vers le spectacle à venir : il avait déjà fait abstraction de sa vie, comme de son environnement, pour s'échapper hors du monde, comme il l'avait appris en fumant du foin, sur le transat, quand venaient les beaux jours. Ils n'eurent pas de mal à trouver le bâtiment, de style germanique, qui abritait l'opéra, et se situait à quelques centaines de mètres seulement de la gare, comme dans une allégorie architecturale du grand voyage. Une jeune femme tirée à quatre épingles, dans une jupe plissée et un chignon strict, les plaça au milieu du deuxième rang, puisque c'étaient les places qu'ils avaient choisies, en réservant, plusieurs mois auparavant, lorsqu'ils avaient entendu, à la radio, l'annonce de la représentation de la La Flûte Enchantée, dans la grande ville, avec La Schneider dans un rôle-titre – cette célèbre cantatrice, dont on avait plusieurs prestations enregistrées, au manoir. Tu n'es pas trop impressionnée, maman ? J'ai lu tout Beckett, tu sais, il y a longtemps... répondit-elle, alors que le noir se faisait, en même temps que le silence, dans la salle bondée. La représentation commença ; le spectacle s'avérait à la hauteur de leurs attentes ; Tamino partit en quête de Pamina, la fleur à la flûte ; sa mère souriait et Quentin était entièrement absorbé, fasciné, comme si toute la beauté du monde lui était livrée, à lui tout seul, sur un plateau, en même temps que la clef de ses rêves. Pourtant, autour d'eux, les rangs s'étaient clairsemés, le vide gagnait, dans des murmures de réprobation, pour le moins gênants. Quand La Schneider, plus grande soprano colorature depuis Maria Callas, plus forte que réellement grosse, et plus fine que maligne, entama l'air de la Reine de la Nuit, Quentin ressentit un trouble, dont il ignorait la cause, comme si sa tête avait doublé de volume : il était farci. La Schneider enchaînait les trilles et les vocalises de l'air célébrissime, avec gourmandise et générosité, la glotte facile, la gorge déployée, le larynx au taquet. Quand, soudain, alors que le public était au comble du plaisir – puisque le public, serait-ce un public d'opéra, n'aime que ce qu'il connaît – La Schneider fut secouée de spasmes et, avant d'avoir pu s'en prémunir, elle éternua bruyamment, dans une débauche de morve et de vulgarité. Elle arrêta de chanter ; l'orchestre se faisait petit, dans la fosse ; le public était stupéfait ; tout le monde abasourdi. La Schneider, sans se démonter, demanda, en français, brisant un silence qui pesait des tonnes : C'est quoi cette odeur ? La mère de Quentin lui souffla à l'oreille : tu empestes le désodorisant fraîcheur lavande. La Schneider n'en démordait pas : Qui a fait ça ?! fit-elle, sur le point de perdre son calme. C'est Maf, qui croyait bien faire, pour préparer ta sortie, fit la Grande Duchesse, au nez et à la barbe de son fils. Je m'en suis rendue compte dans le train... c'est pour ça que le vide s'est fait, autour de nous. La Schneider, alors qu'un murmure montait de la salle, tira un mouchoir de Cholet d'un pli de sa robe bleu roi, se moucha, et le laissa tomber sur les planches. Der Hölle Rache, le morceau que tout le monde était venu entendre et écouter, avait été torpillé par un terroriste à bombe florale. On ferait peut-être mieux de s'en aller... Et de sortir, abandonnant leurs places de choix, par la petite porte, avant que d'être démasqués, confondus et lynchés.

Une fois rendu à la rue, dans le brouhaha du trafic, Quentin semblait déboussolé, malgré l'atterrissage forcé, dans la nuit noire, et sa mère ajouta, première tentative pour le sortir de son trouble : tu te souviens de l'époque où tu n'étais qu'un épouvantail ? Ils rentrèrent par le dernier TER, qui semblait avoir été affrété pour eux seuls, et à leur convenance, avec en tête l'air de la Reine de la Nuit – tout ces rires de gorge qui se transforment presque en cris, dans un déchaînement de féminité primitive – qui leur resterait en tête encore longtemps. Une fois au manoir, la Grande Duchesse rompit le pain et le silence ferroviaire. Elle venait de remarquer que la tête de son fils avait doublé de volume, le chef plus gros qu'un ballon de football mais, après toutes ces aventures urbaines (Vous êtes bien rurbains...) elle ne voulut pas s'inquiéter pour si peu, et le rassura en lui disant qu'il somatisait. Le lendemain matin, Quentin présenta une tête pas beaucoup plus grosse qu'une pomme et, en revanche, il arborait un ventre beaucoup plus volumineux que d'ordinaire, comme si son cerveau, victime d'un oedème, avait fui et s'était réfugié dans l'abdomen. Durant les semaines qui suivirent, il alternerait le ventre rebondi et la grosse tête, sans qu'aucun Ainsi soit-il ni aucun pif-paf ne tinssent – le premier se manifestant plutôt le matin, de bonne heure, et la seconde le soir et la nuit, avant qu'il regagnât le monde enchanté des songes. Y a qu'à manger la nuit ! Oublie... L'opération 'Opéra' se soldait par une descente d'organe et des haut-le-coeur symétriques pour le moins curieux. Et sa mère, qui raconterait cette histoire à qui voudrait l'entendre, des dizaines de fois, ne manquerait jamais de conclure : C'est mon fils qui a mouché La Schneider !

Chapitre XVIII

L'Histoire du monde ne se répète pas, elle bégaie, et les personnages de romans ne ressemblent qu'à eux-mêmes, et se ressemblent tous, car les autobiographies se succèdent, les récits se croisent, en mille miroirs, les héros s'imitent et les anti-héros se moquent de leurs similitudes et de leurs points communs, les auteurs se lisent, et les biographies se copient. Il n'y a pas d'avant ni d'après la littérature, puisque nous ne faisons que sacrifier à la tradition des mythes fondateurs, et à la religion de l'écrit, sans cesse en quête de renouvellement, de versions neuves, de digressions, d'analyses, de commentaires : sacré Quentin... drôle de petit bonhomme ! Tu auras attrapé, en moins de temps qu'il faut pour le dire, toutes les maladies à la mode, sans même te demander s'il s'agissait vraiment de maladies ; tu auras été l'objet de toutes les projections fantasmatiques de tes contemporains, sans même courir le monde ; tu auras porté sur tes épaules tous les malheurs du monde, en restant heureux ; soulevé tous les problèmes psychiques de l'époque, dans un roman qui ne fait pas de psychologie, en ne te fiant qu'à ton cœur d'enfant : quelle audace ! Et quelle santé !

Inspirer, et rentrer le ventre... Expirer, et le gonfler... Inspirer, on contracte... Expirer, on relâche... Respirer.... C'était son père qui lui avait appris le truc : pour reprendre le contrôle, dans un moment d'angoisse ou de simple trouble, il suffisait d'inverser, en le singeant, le mécanisme de la ventilation. Inspirer, rentrer le ventre... Expirer, le gonfler... Et ainsi de suite, durant deux ou trois minutes, avant de reprendre une respiration normale. Mais rien n'y faisait ; le matin, il avait toujours la tête comme une pomme et le ventre comme un ballon et, le soir, la tête d'un hydrocéphale et le creux à l'abdomen. Il avait beau chercher, il ne trouvait rien de semblable dans les annales, il n'avait jamais lu de choses comme ça, et il se demandait bien où ça allait l'entraîner, vers quels abîmes de perplexité, quel nouveau bourbier, quelles situations ubuesques ; et, s'il parvenait à s'identifier à la plupart des personnages des romans qu'il lisait, et à discuter avec les auteurs, il n'avait trouvé, dans la bibliothèque, aucun être de papier qui lui ressemblât. À midi, il se remplissait l'estomac de cochonnailles, et se vidait la tête lors d'une sieste rituelle, sur le transat, devant le manoir, après avoir fumé quelques petites pipes de foin, et s'être balancé, sur ses deux longues jambes, de façon mécanique.

Cette fois-là, ce fut Chrystèle qui le tira de son repos apathique ; nous étions mercredi (mais quel jour sommes-nous?) elle venait chercher Kevina, qui avait joué à la corde à sauter, toute la matinée, avec Eulalie et Sigismonde, sans s'emmêler les pinceaux, sans se départir de son assurance de petite fille gâtée, tout à fait indifférente au sort de l'aîné, toute entière à ses activités sautillantes. Chrystèle était infirmière en psychiatrie, et Kevina lui avait offert un témoignage succinct, pour relayer les paroles de Christelle, de Krystel et de Kristelle, d'un air distant, sans émettre de jugement, en répondant, le plus simplement du monde, aux questions pernicieuses de sa mère. Bonjour Quentin ! Bonjour Madame. J'ai entendu parler de toi. Et je me demandais si tu serais d'accord de passer quelques jours à l'hôpital, avec moi, pour te reposer un peu ?.. Ça va pas la tête, non ! On voudrait juste t'examiner un petit peu, pour savoir ce qui serait le mieux pour toi... Tout le monde a besoin de conseils et de l'avis d'autrui pour avancer, évoluer et grandir. On pourrait te concocter un traitement efficace... Mais je ne suis pas malade, moi ! Pourquoi vous me voulez du mal ?! Et, voilà... la méfiance, la suspicion, la surestimation du Moi et, bientôt, le délire d'interprétation ; on croyait que tu étais bipolaire, avec les C-K-hri-y-stel-e-s, mais tu es peut-être un dangereux paranoïaque ! Ça te pend au nez, si tu t'obstines à n'en faire qu'à ta tête, et à refuser le soutien des amis et les mains tendues ! Il faut écouter les gens qui savent ! Quentin se leva du transat, posa sa petite pipe en écume de mer et, bien que plus petit que l'infirmière, il la fixa dans le blanc de l'oeil – elle avait les yeux rougis – et lui narra une anecdote, qu'il tenait d'une lecture, de l'année passée, sur la Première Guerre mondiale ou, peut-être, sur les réfractaires à travers l'Histoire. Selon son souvenir, lorsque un déserteur - anarchiste ou pacifiste - passait devant le peloton d'exécution, pour haute trahison, il y avait toujours une balle à blanc, dans un des fusils qui le visaient et, ainsi, que le condamné à mort eût accepté ou refusé le bandeau sur les yeux, chacun des soldats qui l'avaient tué, pouvait garder la conscience tranquille, et retrouver le sommeil, étant tous persuadés que leur arme était la factice et leur balle l'inoffensive. Chystèle ne voyait pas le rapport avec l'hôpital et, la tirant d'embarras, on entendit, depuis la voiture, un nourrisson qui pleurait et qui criait. Oh, le petit bout de chou ! Il a faim ! Tu permets que je le nourrisse chez toi, en attendant tes parents ? Il attend son lait. C'est tout ce qu'il a le petit chat... Quentin se risqua : Comment il s'appelle ? Kevin, répondit-elle, sans attendre la permission de rentrer. C'est un joli prénom... Assez courant, mais... Elle s'installa sur le fauteuil, à côté de la comtoise, souleva son caraco et commença à donner le sein au petit Kevin, le bien nommé. Quentin était subjugué; le bébé semblait comme lui, avant – grosse tête, thorax rachitique, et ventre rebondi – il semblait téter sans prendre la moindre respiration ( Inspirer, contracter... Expirer, relâcher...) affamé, totalement dépendant de sa mère, sans cause ni conséquence autres que celles de la digestion, sans que la situation parût dépendre d'aucune logique. Qu'il était beau le tableau, et gros, et rose, le mamelon de Chystèle ! Puis, en pleine action, l'infirmière décroisa et croisa les jambes à plusieurs reprises, en lorgnant sur notre héros. Sans vouloir afficher sa curiosité, qui était grande et qui croissait encore, il aperçut, sans même penser à la convoiter, la grosse touffe de poils pubiens de la soignante, sous sa jupe, qu'elle avait remontée d'un geste preste, avant de s'asseoir, pour se mettre à l'aise. Lorsqu'elle dégrafa ostensiblement son soutien-gorge, pour dévoiler l'autre moitié de sa poitrine survitaminée, il manqua s'étouffer (Quentin, pas le bébé!) ne pouvant plus nier la tentative de séduction. Vous me voulez vraiment du bien ? parvint-il à articuler, la bouche sèche. Et érotomane, avec ça ! Le tableau clinique est complet ! Ils méritaient la camisole (Quentin) et la turbulette (le nourrisson.) C'est alors que, tout entier à un spectacle dont l'érotisme innocent lui avait fait monter le rouge aux joues, il croisa, en une fraction de seconde, son reflet, dans le grand miroir suspendu, à côté de la cheminée monumentale, et opérant un rapide retour sur lui-même, nota que sa tête avait triplé de volume, et que son ventre avait pris l'allure de celui d'une femme enceinte. À mesure que la vue perd de son acuité, en vieillissant, peut-on apercevoir son ombre, dans le miroir ? Parano, ou pas, il était tout à son affaire, et un mince filet de bave coulait du coin de sa bouche estomaquée. La chose lui paraissait d'une puissance formidable, d'un pouvoir indiscutable.

Quand ses parents, qui venaient d'assister à l'enterrement d'une vieille tante, ayant succombé à une fausse route, alors qu'elle prenait le thé et se goinfrait de la madeleine de sa voisine de table, à l'EHPAD du village, firent leur retour au manoir, Chrystèle venait de rentrer ses seins dans leur giron, et s'apprêtait à partir, avec Kevin et Kevina. Sais-tu, Quentin, qu'on finit toujours par ressembler à ceux que l'on a haïs ? Mais, moi, j'aime tout le monde ! Il n'avait jamais vu de choses semblables. Elle tira sa jupe vers ses genoux. Bonjour Chrystèle ! fit la Grande Duchesse, en entrant. Bonjour, madame, bienvenue chez vous ! Ça se passe bien, avec Quentin ? Oh, non... Je crois que les problèmes ne font que commencer ! Et que les ennuis arrivent... Petit vicieux !.. Et Pif ! Et Paf ! En regardant la voiture s'engouffrer dans la grande allée de peupliers, sous une giboulée de mars, comme on n'en avait pas vue depuis au moins l'an passé, il déchiffra, à l'arrière de la petite citadine, un autocollant « bébé à bord » et le modèle, en lettres de plastique bleues : « UP! » Le transat était trempé. Il alluma une pipe de foin. Aspirer longuement. Inhaler dans la gorge. Avaler, dans les poumons. Recracher la fumée, en soufflant. Inspirer. Respirer. Et Pif ! Et Paf ! Mais comment analyser tout ça ?

Chapitre XIX

Ce soir-là, après la scène gênante avec Chrystèle, il avait observé la constellation de la Petite Ourse, devinant sa présence grâce aux indications que son père lui avait fourni sur la Grande, pendant les vacances, debout sur le perron, à l'entrée du manoir, et ses sept étoiles brillantes en forme de petite casserole – ce qui lui ouvra l'appétit – et il demeura ainsi durant une éternité, le nez en l'air, la nuque raide, les yeux dans le vague céleste, et l'âme élevée dans un grand sentiment océanique, dans la fraîcheur de cette soirée de printemps, abandonné au spectacle des beautés offertes à qui sait les regarder ; et il avait compris, dans le silence sidéral, que l'imagination est la fille aînée de la mémoire. Un jour, il l'écrirait, cette histoire. Il est temps de rentrer ! fit sa mère, depuis la fenêtre de la cuisine. À table ! Il reste de la saucisse-purée et du chocolat... Tu vas attrapé la mort, dans le noir, comme ça ! Mais il avait juste attrapé un méchant torticolis et, à bout de fatigue, au milieu du repas, encore enivré du parfum prégnant de l'infirmière, il succomba à toutes ces émotions fortes, vaincu par la fiction et son auteur, au-dessus de son assiette, un morceau de saucisse maison entre les dents ; et sa face tomba dans la purée, elle-aussi maison, agrémentée d'un peu de crème fraîche, comme s'il avait subi un entartage à chaud. Plouch ! Ploc ! Ploc ! Ploc ! Trois jours plus tard, il embarquait sur un ferry pour l'Angleterre, où l'attendait une place de jeune fille au pair.

En regardant les visages d'Eulalie et de Sisgismonde s'effacer, les mouchoirs de sa mère et de Maf perdre de leur vigueur agitée, le chapeau de son père s'envoler au vent, la foule sur le quai disparaître peu à peu, et les côtes françaises s'éloigner lentement, appuyé sur le bastingage, à la poupe du bateau, il refit le film de sa vie qui, bien qu'elle n'en fût encore qu'à ses commencements, lui avait apporté son lot de surprises, de variations, de répétitions, de moments forts, à un point tel qu'il aurait presque pu en tirer un roman. Il avait su faire preuve de courage devant l'adversité, pour surmonter les épreuves, une à une, et elles n'avaient pas manqué, et il allait falloir à nouveau déployer des trésors de volonté et des facultés d'évocation sans pareille, dans sa nouvelle vie d'expatrié – à moins que ce fût un exil – il lui faudrait, seul avec lui-même, devenir un homme. À mesure qu'il s'était éloigné, sur le grand bateau, affrété autant pour le transport des passagers que pour le commerce des marchandises, et que son petit film intime avait déroulé sa pellicule imaginaire, dans son esprit resté serein, il avait gagné en assurance, et son avenir avait tracé un chemin dans le vide, un futur s'était forgé, une route dessinée dans le néant, avec la clarté d'un destin ; sur l'autre rive du Channel, l'attendaient la gloire et la richesse. Ce n'était pas à cause de toutes les maladies, qu'on lui avait attribuées à tort ou à raison, qu'il partait, mais c'était grâce à elles, par la connaissance de soi, dans la bataille de son cœur, qu'il en avait acquis, qu'il réussirait, là où tant d'autres - il se souvenait de ses lectures échevelées - avaient échoué. Ça s'était passé si vite ! Il n'avait pas compris où ça le mènerait. Il prenait conscience qu'il s'agissait d'une sorte de pacte, et que le montant de la rançon, plus encore que la facture du voyage, risquait d'être salé. En position du fœtus, dans sa cabine-couchette, il passa une nuit agitée, ballotté d'un bord l'autre, et rêva de balances Roberval, qui cherchaient toutes un équilibre qui ne venait pas, essayant de peser le pour et le contre, de séparer la part maudite de la chance induite, de discerner le bien et le mal, le diable du bon dieu, la vie et la mort ; son existence était si peu de chose, dans les grands rapports de force qui façonnent le vaste monde, et la solitude qui saisit chacun lorsqu'il se retrouve perdu en pleine mer.

Au réveil, il avait senti une présence – ou, plus exactement une menace – au-dessus de sa tête, comme si une épée de Damoclès était retenue, juste au sommet de sa boîte crânienne, par un fil, un cheveu ou une erse de boucher, qui agitait le spectre d'une fin subite (Oh, non... Pas déjà ! Et bien, si... On y vient...) comme si une grosse pierre n'attendait que de l'assommer. Dans la boutique duty-free, il acheta un bonnet, en livres sterling, pour se protéger ; et le couvre-chef, en laine, arborait, sur le devant, un logo original, cousu main, en forme d'entonnoir renversé. Il prit conscience que, jusqu'ici, il avait été aimé et heureux, et il fut pris d'un besoin impérieux de courir, d'un désir soudain de galoper devant lui, de trotter à travers la plaine, de cavaler dans des champs de fleurs. Mais, on est sur un bateau ; il faut attendre la suite sagement, mon petit Quentin. Tu ne savais même pas, en achetant ce bonnet, que tu allais le porter des années durant...

Chapitre XX

Une ellipse, dans un roman, c'est un mensonge par omission ; lorsqu'elle concerne une période de quinze ans, c'est de la manipulation ; et, si elle intervient, dans le récit, à dix pages de la fin, on frise l'imposture.

Quentin a grandi. Entre une adolescence rebelle, des études de cancre et une vie de patachon, il a passé plus de dix ans, par intermittence, dans une institution psychiatrique, sans que quiconque ne lui opposât le moindre diagnostic un peu tangible, sachant qu'il n'était pas fou, convaincu ne pas avoir mal agi ; pendant lesquels il a lu d'autres livres que les siens, appris à jouer habilement au Trivial Pursuit et au triomino et, parfois, on l'a même trouvé, pour se calmer, coloriant des mandalas, avec des crayons de couleurs. Il n'a pas noué d'amitiés solides, et n'a flirté qu'avec des filles qu'il méprisait, afin de ne pas tombé amoureux, la tête pleine, depuis l'enfance, d'histoires qui finissent mal. Le seul bon souvenir qu'il ait conservé de toutes ces années, c'est lorsque, après des mois de claustration stricte, il a pu prendre une douche, après une infirmière qui avait eu besoin de se détendre d'urgence, dans le service de psychiatrie de liaison, dans des odeurs de parfums suaves, ses remugles de femme de trente ans, et une atmosphère de hammam. Il a suivi l'évolution des maladies psychiques à la mode, en lisant les journaux, et par le bouche à oreille. Il ne les savait pas contagieuses et nosocomiales ; malgré ses expériences infantiles, il a les toutes attrapées, pour de bon. Il a pris, dans l'ordre alphabétique : du Clopixol, du Dépakote, de l'Haldol decanoas, du Lexomil, du Loxapac, du Lormatazepam, du Lysanxia, du Nozinan, du Parkinane, du Prozac, du Risperdal, du Seresta, du Solian, du Temesta, du Tranxene, du Valium, du Xanax, du Xeroquel, du Zyprexa. Le tout à très fortes doses, et selon des fréquences de plus en plus rapprochées, en comprimés, gouttes, suppositoires ou injections, que ce fût sous la marque des laboratoires ou en génériques.

Entre le credo krapaelinien, qui soutient que les maladies de l'âme sont toutes le résultat d'une pathologie physique, et ont une cause et une réalité organiques – profession de foi qui a conduit, dans des temps pas plus troublés qu'aujourd'hui, aux trépanations, aux électrochocs et aux lobotomies (ce dernier procédé ayant valu un prix Nobel à son inventeur, Egas Moniz) – et l'hypothèse ontologique, qui cherche la vérité dans l'environnement et l'histoire du patient, et privilégie le dialogue ; il a affronté de face la violence de la psychiatrie contemporaine, qui ne fait pas preuves de plus d'intelligence que son aîné, l'aliénisme. De nos jours, encore, la réalité de l'enfermement psychiatrique, malgré la vigueur des querelles théoriques, des luttes d'influence et des discours politiques, est bien souvent réduite à la prise massive de médicaments, qui ensuquent et abrutissent les malades, plus imaginés qu'imaginaires, sans même consentir au plaisir, que d'autres, plus intégrés dans la société, retirent de la chimie psychotrope. Comme Platon, Quentin croit que l'âme se divise en trois - l'âme raisonnable, logée dans le cerveau ; l'âme volontaire, abritée par le cœur ; et l'âme concupiscente, dans le foie – et il distingue deux sortes de folie – la bonne, celle des poètes, des devins, des amoureux et des enthousiastes ; et la mauvaise, celle du corps. Il a une bonne tête, un cœur en or, et un certain pouvoir de séduction ; et il sait délirer comme personne. Comme Michel Foucault, il sait que la psychiatrie est un long processus historique et social, dont les raisons premières sont l'exclusion et la coercition, et la finalité sa fonction même, la mise au ban de la société – surveiller et punir.

À présent qu'il est sorti d'affaire, il aurait voulu faire bénéficier de son expérience, et aider à la réflexion sur la santé mentale, mais il n'aime pas les témoignages, tels qu'ils sont publiés, pour vendre du papier, et relatés dans les journaux, pour rechercher le succès de scandale. Alors, comment dire que l'infantilisation abusive, la culpabilisation à outrance, la médicalisation de l'existence et les projections des clichés médiatiques, que l'on reproduit, avec autant de bêtise automatique, que les schèmes de l'enfance, conduisent à la destruction des sujets pensants, au gommage des singularités, mettent en péril les libertés individuelles, et aboutissent à l'autocensure maladive, à la violence arbitraire et à un nouveau fascisme, même soft ? Il aurait peut-être fallu y mettre de l'humour ? Mais, Quentin est bien placé pour le savoir : lorsque l'on parle de psychiatrie, comme lorsque l'on fait l'amour, le rire est banni d'entrée de jeu, parce qu'il désarme autant les automatismes du désir, que les catégories qui encombrent le cerveau des psychiatres. Et, si l'on n'attrape pas les mouches avec du vinaigre, on ne doit pas non plus avaler des neuroleptiques avec le sourire ; c'est même dangereux !

Je suis persuadé que, notre héros, vous le préférez en bonne santé, ce cher Quentin, avec toute son espièglerie et sa malice, son naturel bon enfant et son humour décalé, son intelligence aiguë et ses airs de ne pas y toucher. Alors passons ; le mal est fait ; la messe est dite ; les carottes ont été cuites ; le placement est levé ; l'espoir fait vivre et la cacahuètes apéritives ouvrent l'appétit ; il n'y a pas de mal à se faire du bien. Don tact. De nos jours, on naît vieux ; on vit malade ; et on meurt jeune et en bonne santé. Il fallait que cela fût écrit. Parce que la littérature, seule, permet de dire ce genre de vérités. Alors, le temps d'un petit livre malin et drôle : ni aliénés, ni dégénérés, ni malades psy-choses, ni déments, ni sorcières, ni délirants, ni indigents, ni déviants : soyons fous ! Simplement fous, comme tout le monde, comme au temps du carnaval, à celui du spectacle comique, comme lorsque nous analysons un rêve, au réveil, pour en ôter la puissance destructrice, pour conjurer le sort. Vous voyez ? Quinze ans, c'est court ! Et ça peut aussi être très long... Et, si l'on n'en a pas fait grand-chose, on peut toujours s'en servir pour avancer, a posteriori. C'est comme un songe ; c'est toute une histoire.

Chapitre XXI

Pour faire exister un personnage, il faut lui inventer une enfance. Et pour qu'un enfant prenne corps, il faut lui donner des parents, qui l'imaginent, le désirent, le conçoivent et l'élèvent. Du mieux qu'ils peuvent. Suivant leur propre logique et celle de l'histoire, dans l'intérêt du lecteur et le respect de l'auteur, pour la grande cause de la littérature.

J'étais attablé, depuis une bonne demi-heure, devant mon bock de stout – intouché en raison du dégoût que m'inspirait ce breuvage, dont l'apparence, pour le moins obscure, prête aux soupçons – un livre posé en évidence, à l'ombre du grand chêne pédonculé, à la terrasse de « l'Aurore », lorsqu'elle surgit, aérienne, du large escalier, qui descend de la Rue Haute et monte depuis la Rue Basse, dévalant les grandes marches de pierre, tel un tapis rouge de festival. Dès que je l'aperçus, gracile et altière, fragile et cavalière à la fois, facile et si fière, je sus que ce serait elle, et pas une autre, même si je savais aussi, depuis longtemps, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Qu'elle était belle, dans sa robe d'un blanc immaculé, les cheveux ramassés en un chignon faussement négligé, tenu ainsi, en une apesanteur à la fois fantasque et sévère, par une simple baguette de bambou ; les jambes si fines dévoilées jusqu'aux mollets – qu'elle avait coquets – ; les avant-bras tout aussi gracieux, malgré les quasi-maigreur, parcourus d'un frisson de chair-de-poule ; et, comble de l'élégance, affublée, sur le dos de la robe, d'une petite capuche, qui pendait sur sa nuque, comme une novice ayant rompu ses voeux l'eût portée vingt ans plus tard, ou une racaille des banlieues vingt ans plus tôt, ou l'inverse ; elle était splendide !

Depuis que j'étais sorti de l'hôpital – j'avais fini par les avoir, à l'usure, en abusant d'un humour qui, s'il demeurait incompris, se révéla vraiment à toutes épreuves – je venais, chaque jour, m'octroyer une petite collation, à la terrasse de « L'aurore » et, afin de me donner une contenance, je prenais la pose, me transformant, le temps d'une bière au soleil, en penseur, avec une préférence pour celui de Rodin : assis sur ma chaise en rotin en guise de rocher, les jambes légèrement écartées, le coude droit sur le genou gauche, la main repliée et le menton appuyé sur le poignet, qui soutenait la tête. Face aux rires, aux quolibets et aux moqueries de tous ces gens qui savaient que j'avais été interné, durant des années, dans l'hôpital de leur ville (depuis la psychiatrie de secteur, il y a un établissement psychiatrique dans chaque bassin de 70 000 habitants et, lorsque l'on pénètre dans l'un d'entre eux, on n'échappe, a priori, qu'à tous les autres) je restais de marbre ou, plutôt, de bronze, tout entier concentré sur mon attitude de défense. J'avais arrêté le foin et le tabac, après en avoir abusé – du premier, chez mes parents et, du second, à l'hôpital – et je remplaçais les gestes de l'addiction, et les mouvements parasites, par une immobilité de statue. Ainsi soit-il !

Elle s'approcha, majestueuse, et m'aborda d'un sourire, qui dévoilait des quenottes en ordre de bataille, d'une blancheur hospitalière. C'est bien vous, « Per Os » ? Moi-même ! Tout en encre et en papier... pour vous servir ! Je ne vous imaginais pas comme ça... Vous ressemblez plus à un personnage de roman qu'à un auteur ! fit-elle.

Je répondis : Vous me preniez pour un tigre de papier ? Je vous avais bien dit, au téléphone, que c'était moi, Quentin. Sinon, comment aurais-je pu savoir tout ça ? Vous avez vraiment cru qu'il s'agissait d'un enfant ? Ça fait longtemps que j'ai pris le dessus sur l'auteur... Vous prenez quelque chose ? La même chose que vous. Deux grands verres d'eau de pluie avec une pincée de bicarbonate, s'il vous plaît. Ça marche... Jean-Charles, deux grandes eaux naturelles au bicarbonate de soude, en terrasse ! C'est parti ! Elle me gratifia de quelques compliments d'une banalité affligeante, sur le style et la forme, la part d'autobiographie et celle de la fiction, le passé simple et le plus-que-parfait, jusqu'à ce que nous fussions servis.

De son petit sac à main, au format rectangulaire, pas beaucoup plus large ni long qu'un livre broché ordinaire, elle sortit « Per Os », en petit format, sans se préoccuper de l'effet produit. Il fut bœuf. Je trépignais sur ma chaise en rotin, me promettant de tout lui dire, avant que le rayon de soleil, d'une rareté chère, ne se fût envolé. Le soir tombait, et la fraîcheur exsudait de ce granit breton, dont on faisait les murs, autrefois. Son profil de naïade – le droit, son meilleur – se découpait sous l'horizon, délimité par le faîtage des maisons à colombages. Son nez, aussi délicat que le reste, plongeait, de temps en temps, à la faveur d'un silence, dans l'eau salée, qui ne fumait plus, gagnée elle-aussi par le rafraîchissement de l'atmosphère. Bien ! Très bien !

Elle ouvrit le roman (roman ? vraiment?) à la seule page marquée d'un signet et, d'un air volontaire, porta sa première attaque ; lorsque vous écrivez ceci, je vous cite : « Ainsi, c'était le cœur léger que, chaque matin, dès les premières chaleurs, elle déposait la grosse larve, habillée d'un babygros multicolore et coiffée d'un large chapeau de paille, dégueulasse et criarde, au milieu de la parcelle, afin qu'elle servît enfin à quelque chose – en l'occurrence, d'épouvantail – en guise d'initiation à l'agriculture durable, cette ingrate. » et que vous ajoutez, à la suite, que le héros mange, littéralement, de la terre, voulez-vous dire par là que votre destin était déjà scellé ? Et croyez-vous que c'est en raison de cette terraphagie précoce que vous avez raté votre vie ? Je pris la critique en pleine face, craignant que le premier coup dans l'eau ne se transformât en estocade, et décidai de botter en touche : c'est de l'humour ? Vous n'en manquez pas ! Vous non plus... Autre chose ? Votre livre s'intitule « Per Os »... faut-il y voir un hommage à Georges Perros, l'auteur des « Papiers collés » ? J'aurais peut-être dû commandé quelque chose de plus tonifiant... J'avais cru que le bicarbonate la dériderait, mais c'était elle qui semblait vouloir m'empoisonner. Je ne savais plus quelle attitude adopter, quel profil lui offrir, quelle tête lui faire. Je ne pouvais détacher mon regard de ce personnage d'une féminité quasi mythologique, entièrement absorbé dans sa contemplation, tout entier à la révélation, transporté par cette épiphanie. Mon coude glissa sur mon genou et, en une fraction de seconde, je me retrouvai à terre. Splash ! Je vous demande pardon ? Non, j'ai juste dit oups... Non, c'est moi qui vous demande pardon ! Si ça continue comme ça, elle va me demander de quel côté il est, du verbe haïr. Mais comment peut-on les satisfaire, ces femmes-là ? Trois petits tours. Zou !

Vous savez, fis-je, pour meubler le silence de cathédrale qui s'était installé, suite à ma chute grotesque, alors que les rares clients étaient poussés dedans, par les premières gouttes de crachin, j'ai passé des années à l'hôpital ; ça laisse des traces... mais j'ai eu une enfance des plus heureuses, contrairement à beaucoup de gens qui écrivent. Vous me comprenez ? Vous voulez m'en parler ? Pas spécialement... C'est alors que, emportée par un élan de bile lyrique, déjà à bout de patience, sentant qu'elle n'y avait rien compris, à « Per Os », elle dévoila son vrai visage : Mais vous êtes complètement maso, Monsieur Quentin ! Vous croyiez que j'étais apparue pour vous dresser une couronne de laurier ? Vous n'aurez pas le dessus sur les gens qui écrivent des choses sérieuses ! On est plus fort que vous ! J'aurais dû comprendre, au téléphone, je ne m'étais pas méfié, mais elle se révélait enragée, cette journaliste... Et cessez de sourire bêtement, il vous manque des dents, c'est indécent ! Et puis enlevez-moi, ce bonnet ! Tout ça est ridicule ! Clownesque ! Grotesque ! Mon coude, que j'avais posé sur le rebord de la table, pour que ma main soutînt ma joue, en imitant un autre penseur, qu'il fût de Praxitèle ou de Paul Bloas, glissa à nouveau ; je me rattrapai à son pied central, en renversant les deux remèdes ; je ne pouvais plus penser. Sans pitié, elle en profita pour enfoncer le clou : je vais vous dire, ce que j'en pense, de votre petit caca à la face du monde ! Ce n'est qu'une illustration puérile et innocente d'un syndrome de Peter Pan, tout ce qu'il y a de plus classique ! C'est ça, la vérité, Monsieur Quentin ! Je m'écroulai en moi-même. Celle-là on ne me l'avait jamais faite... C'est l'âge qui doit faire ça... Et, comme à chaque fois que je rencontrais un nouvel interlocuteur à visage humain, en raison de mon empathie – je suis une vraie éponge émotionnelle – je me laissai contaminer par son humeur, je compatis, je me mis à sa place, et, soudain, ce fut moi qui me montrai enragé. Pif ! Paf ! Je me raccrochai à sa colère pour ne pas perdre la face, une fois de plus. Alors, comme je vous le dis, je lui retirai « Per Os » des mains, commençai à en arracher et déchirer les premières pages, et entrepris, sur le champ, d'ingurgiter les boules de papier, qui s'étaient formées dans mes mains. J'ingérai le premier chapitre facilement et ne fis qu'une bouchée des dix pages qui suivaient. Je fis une pause mais, alors que les yeux de la journaliste semblaient lui sortir des orbites, je repris mon drôle de festin, en faisant passer les mots, qui me restaient dans la gorge, avec un peu de Guinness. Hop ! Tac ! Nous ne dînerions pas ensemble... Nouveau silence... de bibliothèque, celui-là. Elle retrouva son calme avant que je ne fusse rassasié. Et me lança, le plus innocemment du monde : vous ne seriez pas aussi un peu papivore ?

Il ne manquait plus que le pied de nez ! (Dans sa forme augmentée, étendue à tout le corps, debout, en passant le bras sous une jambe levée, le pouce sur le bout du nez, les doigts écartés.)

Y a qu'à arrêter là !

J'étais sûr que ça finirait comme ça...

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