Sur un Air de Campagne (24)

Le Parlement européen est-il réellement situé à Strasbourg ? Quand on connaît la capitale alsacienne, on peut en douter...

La Bergère et l'Etranger

Santangelo

A Strasbourg, inutile de chercher les parlementaires et leurs nombreux personnels attachés sur le Marché de Noël, dans les bars ou lors des nombreuses manifestations qui égaient la ville tout au long de l'année ; pas plus dans le tramway qu'au « Trolley-Bus Café » ; ni dans la rue ni dans les magasins ; une tête qui dépasse parfois au Jardin des Plantes, mais c'est bien tout.

Les gens de l'Europe ont un quartier (la Robertsau) et ne se mêlent pas au Strasbourgeois moyen. Leur « cathédrale » abritant l'hémicycle – bâtiment magnifique qui dresse sa grande cheminée de verre vers le ciel – est située bien loin du centre-ville, près de l'affreux Tribunal d'inspiration 70, sur des quais aménagés et déserts ; pas loin non plus du gros cube en béton abritant Arte. A l'exception de la journée portes ouvertes annuelle, nul vélo sur la piste cyclable qui mène au Parlement et, trois fois par jour, le lent ballet des bateaux-mouches emplis de touristes, qui vient troubler le calme du bassin, dans lequel s'ébattent quelques cygnes.

Les « Européens » de Strasbourg ont aussi leur école bilingue franco-allemande et un lycée d'excellence. La ville est la seule de province, en France, à accueillir une troupe et un théâtre public (le TNS) , et un opéra d'architecture rhénane trône sur une des places centrales. Par ailleurs, on peut y suivre l'actualité du spectacle contemporain dans une salle dédiée (le Wacken), la chanson française dans une autre, à « Schillik », et le rock à « la Laiterie. »

 

Dans le quartier de la Petite France, près du très tranquille Musée d'Art Contemporain, bâtiment rassurant tout en pierres – qui, dans l'histoire, fut un couvent puis une prison pour femmes – l'ENA abrite les jeunes loups qui dirigeront la France. Eux non plus, on ne les voit pas souvent en ville.

 

Dans les colonnes des DNA, le journal local, nulle mention des affaires européennes ni de l'école des dirigeants de la République. Ces mondes-là s'ignorent royalement.

 

Strasbourg est une ville fascinante et merveilleusement agréable à vivre. Tout le monde y roule à vélo, et a même la priorité sur les voitures aux feux rouges. Les restaurants servent une cuisine du terroir exceptionnelle, les cinémas ont une programmation pointue, la nouvelle médiathèque et l'UGC ont agrégé un nouveau quartier éco-citoyen, et l'on s'y trouve à quelques minutes de voiture des lacs allemands, des vignobles haut-rhinois, des forêts et des monts des Vosges, du tabac bon marché du Luxembourg et des merveilleuses villes suisses. Dans les champs, sur le chemin qui mène de l'aéroport, des houblonnières pour les brasseries, des choux à choucroute pour l'industrie agro-alimentaire et des betteraves à sucre pour la distillerie d'Erstein.

Pourtant, énarques en culottes courtes et gens de l'Europe restent invisibles tout au long de l'année. Faut-il y voir la preuve que, désormais, tout se joue à Bruxelles ? Est-ce qu'ils travaillent trop pour pouvoir se mêler au peuple ? Organisent-ils des réunions secrètes entre-eux pour discuter de notre avenir ?

A la gare de Strasbourg, entièrement rénovée il y a dix ans et dotée d'une superbe verrière qui rappelle la volonté de transparence de l'architecte du Parlement, une artiste contemporaine a écrit en lettres de mosaïque : « L'empathie peut sauver le monde. » Mais, pour qu'il y ait empathie, ne faut-il pas d'abord se rencontrer ?

 

Je me souviens d'une soirée anniversaire chez un couple d'intellectuels de ma connaissance, qui avait inscrit leur fils à l'école européenne. Lorsque j'osai évoquer Thomas Bernhard avec un employé autrichien du Parlement pour le provoquer et engager la conversation, celui-ci s'éloigna avec un air de dédain et en maugréant que Bernhard était un paysan et avait été le propriétaire de plusieurs fermes au pays de Jorg Haider.

 

Et, malgré tout, encore une fois, l'on se met à espérer que les nouveaux députés et leurs attachés achèteront des vélos, comme tout le monde là-bas, et iront se balader un peu le long de l'Ill, et jusqu'à la passerelle Mimram – qui permet aux cyclistes et aux piétons de traverser la frontière en pensant à l'amitié franco-allemande. On ose encore croire qu'ils se mêleront un peu à la population de cette ville à vocation cosmopolite, dans laquelle vit un échantillon représentatif de la population française, et qui voit la forte communauté juive vivre en paix avec les nombreux immigrés Turcs et Maghrébins de la périphérie. Peut-être que cette fois-ci, le dialogue de sourds qui fait l'Europe depuis des années aura-t-il un écho en province...

 

Et si le Parlement européen était réellement situé dans la province française ?

 

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

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