Sur un Air de Campagne (38)

Je me souviens du 88.11.32 ; c'était le numéro de téléphone de mes parents quand j'étais enfant. On ne recevait pas beaucoup d'appels. Mon premier portable date des années 90 ; on écrivait des textos sans trop de fautes. A présent que l'on s'échange les 07 sur Snapchat et sur Whatsapp, moi j'enregistre des chansonnettes sur un vieux smartphone, dont je ne maîtrise toujours pas les fonctionnalités

Je Rêve que Tu Rêves

Santangelo

Il y a quelques mois, j'ai voulu pendre Christophe Honoré lors d'une balade au Mont St-Michel de Brasparts. C'est une colline surmontée d'une chapelle ouverte aux quatre vents, dans laquelle on allume des bougies et on dépose des ex-voto – pas comme dans toutes les chapelles. La lumière était aussi crue que dans la scène de danse traditionnelle qui clôturait son film. J'attendais un texto qui ne venait pas, depuis dix ans déjà. Il y a dix ans, j'ai voulu écrire un livre sur Christophe Honoré. Son cinéma m'éblouissait, ses livres pour la jeunesse m'intriguaient, ses autofictions me choquaient, son parcours me bluffait. Je lui avais envoyé mon numéro par mail, et j'avais préparé des entretiens. Et puis, j'ai fini par me lasser de son allégeance aux grandes familles. Son adaptation de « la Princesse de Clèves » dans les beaux quartiers avec une pléïade de « fils de » m'a définitivement fâché. Il était tombé dans le piège tendu par Sarkozy.

Christophe Honoré est originaire d'un coin de Bretagne perdue, non loin du lac de Guerlédan. Il a raconté dans une autofiction ses années d'internat à Saint-Brieuc et la perte de son père – qui a tout déclenché. Lancelot intrépide, a-t-il vu les restes de la ville d'Ys en plongeant dans le lac ? Est-ce en envoyant des textos subtils aux enfants de stars qu'il a fait carrière ? Etait-ce pour eux qu'il écrivait des livres « jeunesse » ? Comment a-t-il fait, jeune Breton orphelin, pour avoir le numéro de Chiara Mastroianni aux débuts des années 2000 ?

Dans « Brandt Rhapsodie », elle envoyait péter son mec « - 06.06.06.06.06. » Lui s'accrochait jusqu'au bout, pour l'enfant : « - Mon nouveau numéro : 06.62.73.49.63. »

« Brandt Rhapsodie » c'est la symphonie du frigo, après la petite chanson des textos. C'est un titre issu de « la Superbe. » Cet album de Benjamin Biolay est à la chanson française ce que « Impitoyable » est à l'histoire du western – un enterrement de première classe.

Ce lundi, sur le site de Libération, Camille Laurens se moque avec jubilation des ex qui continuent à envoyer des textos après la rupture. A-t-elle subi les foudres du danseur de tango sodomite de « Index » ? Est-ce pour ça qu'elle s'est mise ensuite à l'autofiction ?

Malgré une passion dévorante pour la lecture et l'écriture, qui m'a occupé pendant trente ans, je n'ai jamais demandé son numéro à un écrivain. C'est peut-être pour cela que je n'ai jamais publié les fruits de mon travail... Dans quels bras, Camille, vous êtes-vous sentie assez en confiance, depuis que vous faîtes de l'autofiction, pour ne pas garder une main sur votre téléphone, au cas où ça dérape ?

Ce week-end, Benjamin Biolay a monté les marches du Palais des Festivals aux côtés de Chiara Mastroianni et de Christophe Honoré. Dans mon souvenir, il n'est pas très bon comédien. Mais qu'est-ce qu'on est heureux de les retrouver tous les trois ensemble à l'approche des élections ! (Le campagnard, le banlieusard et la Parisienne.) On connaît le numéro de la chambre : 212. Un peu comme le 112. Est-ce le numéro d'urgence en cas de péril imminent du cinéma français ?

Je ne suis pas entré dans un cinéma depuis dix ans. J'y ferai peut-être mon retour si une ex accepte de me répondre en toute amitié, et veut bien m'accompagner.

Chiara Mastroianni, est la dernière icône du cinéma français. J'espère que notre réalisateur armoricain ne l'a pas mise à poil - lui qui narrait ses amours compliqués avec femmes et hommes, attachées de presse et pompe à caca, dans un livre des années 2000.

Je suis sans doute un drôle de numéro pour ces gens-là. Est-ce pour cela que je ne reçois plus de textos ? Quand j'ai appelé le O6.62.73.49.63, un soir de frénésie alcoolisée, il y a dix ans, je suis tombé sur un monsieur très gentil, qui en avait marre d'être emmerdé par des admirateurs de Biolay. On a discuté un peu des rencontres saugrenues dues à la technique moderne.

 

Dans « les Chansons d'Amour », je crois me souvenir que les amants triangulaires regardaient déjà leurs téléphones au lit. Je ne sais pas ce qu'il en est dans les livres de Camille Laurens. Du fond de mon affreuse retraite campagnarde, je ne peux que vous conseiller à tous de garder de bonnes relations avec vos ex, pour vous tenir chaud le jour où vous ne recevrez plus aucun texto.

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

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