Quand le danger guette, que le mal invisible est partout, que la menace fantôme plane sur le monde environnant, les écrivains sont inspirés. « La Peste » de Camus décrit la ville d'Oran attaquée par la maladie. A travers plusieurs personnages archétypaux, le Prix Nobel 1957 cherche à montrer qu'on peut rester humain à travers l'épreuve. En continuant à aimer, chercher, douter. Entre les lignes, il nous parle aussi du mal fasciste. C'est le livre ultime que dégaine la presse depuis plusieurs jours pour ceux qui veulent prendre un peu de hauteur par rapport aux événements pandémiques.
Pourtant, les grands écrivains ont imaginé d'autres stratégies et d'autres postures pour faire face au mal invisible. « Le Désert des tartares » de Buzzati, tout comme « un Balcon en forêt » de Julien Gracq décrivent la guerre qui arrive mais reste lointaine.Confinés dans des forteresses aussi absurdes que la Ligne Maginot, les personnages sont seuls face à l'attente. Dans ces deux romans, le silence parle fort et la mélancolie est partout. Silence, attente du mal invisible et charme ininterrompu.
D'autres ont imaginé des personnages qui prennent parti pour le Mal. C'est le cas de « Mouchette » de Bernanos. Face à elle, le curé de la paroisse est bien démuni et impuissant. Comme face au Diable lui-même, croisé un soir de pleine lune derrière un talus. Croix de bois, croix de fer et pain béni.
Huysmans, décadence oblige, a décrit le retrait du monde de l'intellectuel trop fragile pour la dureté des temps. Son personnage de Des Esseintes dans « A Rebours » s'est enfermé dans ses goûts précieux. Et ne cultive que ce qui est rare et compliqué. Dans son peignoir de soie, entre deux auteurs inconnus, il soigne ses orchidées. Mots incongrus, grande classe et statues de marbre dans un huis-clos solitaire.
Un autre dandy, Baudelaire, a essayé de tirer parti de la maladie en l'affrontant de face. Il voulait faire pousser des fleurs sur le fumier et dans les caniveaux. « La rue assourdissante, autour de moi hurlait / Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse / Une femme passa, d'une main fastueuse / Soulevant, balançant le feston et l'ourlet. » Dès lors, le poète devient aussi fort que les religieux et les médecins face au mal.
Plus proche de nous, Philippe Sollers a pris le parti des alcôves. Face à la barbarie qui fait son retour, l'écrivain prend le parti de l'amour caché, du couple amoureux contre la société. Il faut s'aimer, il faut fuir, il faut se protéger des autres. Sollers, qui politiquement a erré du maoïsme au papisme, depuis « Femmes » n'a cessé de creuser le sillon de l'amour des femmes et des livres – les deux étant absolument et définitivement complémentaires. Face à la maladie de la société, on choie ses maîtresses et on apprend de la poésie et de la philosophie par cœur pour les réciter. Grands crus classés, hôtels de luxe en Italie et rendez-vous secrets.
Quant à moi, je chante. Et, comme Don Quichotte, je fouette le vent. En attendant que les dérèglements du climat ne provoque l'invasion des criquets ?
Santangelo