Saul Santangelo

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Billet de blog 22 mars 2022

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Sur un Air de Campagne (299)

Si la « Sociologie est un Sport de Combat » pour Bourdieu et ses épigones, d'après le titre d'un film documentaire sorti il y a une douzaine d'années, l'ethnologie peut aussi être un art délicieusement drôle. Parce que la profondeur se trouve à la surface et que les vérités éclosent dans la légèreté. La preuve par 8 avec cette petite série décalée sur l'oeuvre d'Eric Chauvier... (épisode 4)

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Un film de zombi, à la manière de ceux de John Carpenter, dans lequel Charles Beaudelaire tient le rôle principal : voici le programme alléchant, ne s'intéresserait-on pas aux morts-vivants comme moi, proposé par Eric Chauvier dans « le Revenant. » Multipliant les citations pour agrémenter sa balade dans le Paris du XXIè siècle, il nous narre le long calvaire d'un poète-dandy du milieu du XIXè siècle, sorti de sa boîte comme un diable déguisé en diable, afin de pratiquer son activité favorite depuis toujours : flâner. Beaudelaire avait comme projet littéraire de faire pousser des fleurs sur du fumier et ses promenades dans les bas-fonds de la capitale lui ont inspiré ses plus beaux poèmes. Ainsi, la bave aux lèvres, les entrailles à l'air, les diverses blessures purulentes et grouillantes d'asticots, et les ongles comme des griffes, il va trouver sur son chemin, tour à tour, une startupeuse, une vieille bigote, une jeune fille fraîche, des hipsters, des policiers puis le responsable d'un centre d'art contemporain venu en éclaireur dans une zone sinistrée. Quêtant la flamme amoureuse dans le regard d'une passante, comme dans son plus célèbre poème, il va tenter de revenir à la vie mais, à chaque fois, les Parisiens d'aujourd'hui l'en empêcheront, ahuris et scandalisés par cette créature trop étrange. La startupeuse le méprise, la bigote n'a pas assez de pitié pour s'attarder, la jeune fille l'ignore en courant à son rendez-vous sms, les hipsters se croient au défilé du carnaval, et des quidams aidés de policiers vont l'émasculer avec un couteau – puisque ce monstre d'outre-tombe ne peut être, au final, que pédophile et terroriste. Finalement, il tombera sur une prostituée qu'il dévorera comme il l'a fait déjà.

Cette flânerie déjantée, pas si délirante qu'il y paraît, nous démontre avec drôlerie que la poésie n'a plus sa place dans la ville contemporaine – la « ville-monde » - et que le manifeste poétique de Beaudelaire, qui a fondé la littérature moderne, n'est plus applicable de nos jours. « Revenir à la vie n'est plus seulement un défi à la science, mais une authentique aventure poétique » écrit pourtant Chauvier. Mais cette aventure de l'amour qui fait renaître et qui permet d'échapper aux Enfers sera empêchée jusqu'au bout. « Le malheureux ignore que, pour survivre en ce bas-monde, il ne faut jamais céder à l'amour » note-t-il un peu plus loin. Puisque «le monde est peuplé d'ignorants qui ne savent pas distinguer les poètes des zombis » poursuit-il avec cet humour particulier qu'il essaime dans la plupart de ses textes.

Charles Beaudelaire en héros d'un épisode de « Walking Dead », tourné en plein Paris, il fallait oser !

À sa manière, Quentin, lui aussi, a tenté l'aventure de la flânerie poétique dans les rues de Paris. Au cours de ses fugues de l'hôpital, il s'est à plusieurs reprises, au hasard des trains sans destination, retrouvé marchant sans savoir vers où, au milieu de la foule pressée de la ville-lumière. Et, le plus souvent, il a dû conclure, lui aussi, que l'amour de la beauté qui fleurit dans les caniveaux est devenu impossible à cultiver, posséderait-on une bonne connaissance de la poésie. Après une telle expérience, Quentin a écrit quelques vers que l'on pourrait croire inspirés par ceux du grand poète :

Ils ont une maison une voiture et un chien

Dans le port un bateau dans la cour une moto

Ils chevauchent les vélos tous les dimanches matins

Comme d'autres des avions pour le Sud ou le Nord

Et dans les trains rapides ils avancent en solo

Tous sont voyageurs, nomades cosmopolites

Mais aucun n'a senti que l'ailleurs est bien mort

Et que même en flânant dans les rues de Paris

On ne trouve partout que des parfums d'ici

La Camarde elle-même a dû être volée

Et sur leurs corps meurtris elle n'est pas dévoilée

Lors de l'une de ces errances, sans autre but que d'espérer la rencontre providentielle qui prodiguerait son lot d'amour et de beauté indispensables aux grandes âmes, Quentin se trouva rejeté par la foule, seul dans la nuit froide, sous le porche d'une petite église, dont il ne connaissait pas le nom. Il n'a jamais pu faire entrer le plan de la ville dans son petit cerveau de campagnard. Près de l'entrée de l'église : une bouteille de 'Despérado' à moitié pleine. Voilà tout ce qu'il trouva. Mais, contrairement au zombi de Beaudelaire, qui ne rechigne pas à manger des excréments, il ne poussa pas plus l'aventure promise par cette soirée.

L'amour, la beauté, l'amour de la beauté et la beauté de l'amour, tels que recherchés jusqu'à la folie par Charles, sont des mots qui n'ont plus beaucoup de sens de nos jours. La ville contemporaine a tué la poésie moderne. La bohème n'est même plus un souvenir touristique. Et le substrat social qui abritait la sensibilité du poète maudit a été relégué à la périphérie. En guise de Jeanne Duval, notre zombi ne trouvera qu'une jeune prostituée accro au crack, qui n'a pour tout bien qu'un matelas puant la pisse et servant à effectuer ses passes, à même le sol.

Dans sa jeunesse de pilier de bar, Quentin aimait à faire une plaisanterie récurrente, pour amuser la galerie et se moquer de sa propre sensibilité de poète. À chaque fois qu'une jolie jeune femme passait dans la rue, derrière la baie vitrée sans tain, il mimait le coup de foudre et disait, à la cantonade : « cette fois-ci c'est la bonne ; je suis vraiment amoureux ! »

Souvenons plutôt de l'autre poète :

«  Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d'une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l'ourlet »

puis, plus loin :

« Un éclair... puis la nuit ! - fugitive beauté,

Dont le regard m'a fait soudainement renaître »

Et, à la fin :

« Ô toi que j'eusse aimée, Ô toi qui le savais ! »

Finalement, cette histoire de zombi, aussi intéressante, drôle et pertinente soit-elle, permet également, par la qualité des citations, de se remettre en mémoire parmi les plus beaux vers de notre littérature. Et si tous les malheurs de Quentin, perdu dans son village de campagne, ne découlaient que de la même méprise sur son état de mort avancée ? Et si tous les miens disparaissaient soudain par l'effet d'une rencontre inopinée ? Une fois de plus, Eric Chauvier a visé juste : en plein cœur !

Santangelo

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