On l'apprend hier dans le JDD : Denis Baupin est innocent, mais condamné pour procédure abusive envers les journaux qui l'ont traîné dans la boue ; il est donc coupable aux yeux du grand-public. Depuis la loi sur le harcèlement sexuel, le journal du dimanche rappelle qu'aucune condamnation n'a été prononcée. Pourtant, tous les jours, de nouveaux cas sont relatés en détails par la presse. A droite, à gauche, à l'extrême-droite, à l'extrême-gauche : la chasse à l'homme se déguise en « chasse aux prédateurs. »
Combien de réputations salies, de familles brisées, de jeunes gens déboussolés à l'entrée dans la vie adulte ? Pour quels bénéfices pour le bien-vivre des femmes ?
Masser les pieds, toucher un bras à la chair de poule, envoyer des sms coquins, raconter une blague potache, entrer dans une chambre d'hôtel après avoir demandé le numéro par téléphone, oser penser à l'hôtel à l'heure de la sortie des classes : interdit. Parler de sexe en face-à-face : tabou. Les relations extra-conjugales : bannies. Alors que la pornographie éclabousse de foutre les écrans à longueur de journées... Tout ça à l'aune de la « salope médiatique moyenne » ou de la Wannabe en manque de reconnaissance.
Il y a quelques mois, lors d'une baisse de forme, j'entrai dans un salon de coiffure que je ne connaissais pas, dans ma campagne bretonne, dans une commune du bord de mer. Quand je n'ai pas le moral, j'aime aller me faire chouchouter par les coiffeuses. J'y fus accueilli par une élégante jeune femme brune – le sourire jusqu'aux oreilles, l'oeil vif. Elle me signifia de m'asseoir après m'avoir passé la blouse à manches d'un geste ample. (Il y a des blouses à manches et des blouses sans manche. Ces dernières font souvent dire aux coiffeuses : « pas de bras, pas de chocolat !») Elle s'éclipsa un instant dans la pièce d'à-côté, et revint avec un smartphone et de petites enceintes. Elle cala la playlist sur un classique de la chanson française qui disait « je t'aime » à chaque refrain. Nous étions seuls dans le salon hommes. Elle s'enquit à peine de savoir la coupe désirée en me signifiant qu'elle avait deviné et m'avait cerné au premier coup d'oeil, et commença à me frôler en aiguisant ses ciseaux. C'est pour ces petites attentions que je vais chez le coiffeur. Mais, au bout de plusieurs minutes de forcing, je commençai à me demander si, cette fois-ci, ce n'était pas de réelles avances. La jeune femme, 25 ans environ, toute de noir vêtue, ne répondait que succinctement à mes tentatives de converser, et je doutais. J'étais aux anges. Quand elle alla caler une autre chanson d'amour sur le baladeur numérique, et se mit à me coller d'encore plus près, j'osai poser ma main sur son mollet dodu. Las. J'aurai dû me méfier, depuis le temps que je lis les journaux... En un éclair, la jeune femme éteignit la petite musique, courut dans l'autre partie du salon, et revint en furie, le teint blême, accompagnée de sa patronne. Et les deux femmes de m'invectiver, de crier, de me traiter de « pervers », de me pousser dehors en menaçant d'appeler la police, de me vouer aux gémonies en me poursuivant sur le trottoir. Je démarrai en trombes et quittai, tout penaud, le village maudit, un côté ras l'autre long. En y repensant, je me dis que je n'avais pas fait une grosse bêtise, comme elles avaient tenté de me le faire accroire. Il aurait suffi qu'elle coupe la musique, qu'elle cesse de se frotter avec insistance ou qu'elle dise « non, pas ça », pour que je cesse de rêver à une idylle. Mais il avait fallu qu'elle appelle sa patronne et tente de faire un scandale. Elle aussi devait lire les journaux ; mais pas les mêmes...
L'hystérie est une pathologie relevée par Freud à travers l'analyse d'un cas particulier – celui de Anna O. Elle consiste pour une femme à être perpétuellement dans le registre de la séduction envers les hommes, sans jamais passer à l'acte. Ce jeu perpétuel avec les nerfs poussent ces femmes à des crises de colère théâtrales, à développer des personnalités extravagantes et aux mensonges. Ce genre de femmes malades sont en priorité attirées par des figures paternelles – hommes plus vieux, hommes de pouvoir, célébrités.
On ne lit plus Freud, en croyant tout savoir du fondateur de la psychanalyse avec une mauvaise compréhension du Complexe d'Oedipe. Dans un excellent biopic, « A dangerous Method », on nous rappelait, au début des années 2010, que Freud avait tenté de guérir ces jeunes bourgeoises du Vienne de la fin du 19è par le divan, l'analyse des rêves et la cocaïne ; que Jüng avait, lui, opté pour la culture livresque et l'amitié amoureuse ; tandis que Ferenczi croyait au sexe thérapeutique. Freud s'est exilé à Londres ; Jüng a flirté avec le nazisme ; et Ferenczi est mort oublié. Et l'élan pour la psychanalyse des années 70 est bien loin de nous – remplacé par la psychiatrie médicamenteuse et la psychologisation bébête.
Le pouvoir, sous toutes ses formes, a toujours plu aux femmes. Pas besoin d'être hystérique pour désirer une figure paternelle incarnée par un enseignant, un dirigeant, un leader d'opinion, voire un religieux. Les hommes politiques de tout pays et de toute époque furent des séducteurs. Aujourd'hui, en France et en Europe, suivant comme toujours les Etats-Unis avec vingt ans de retard, la vague puritaine tente de nier cette évidence. Et certaines femmes se mettent à jouer avec le pouvoir pour se faire peur. Hystérie, bêtise, volonté de nuire ? Ou simples désirs non assumés ? Ma coiffeuse était-elle une petite allumeuse sans cervelle, une victime de la mode, une malade, ou juste une mauvaise coiffeuse ? Assiste-t-on à une épidémie psychotique, ou à des cas isolés de malveillance ? Et pourquoi n'évoque-t-on plus les « prédatrices » ? La mode est-elle passée ?
En Suède - pays vanté il y a trente ans pour son modèle économique, puis pour sa transparence politique et, plus récemment, pour ses auteurs de polars « humanistes » – une relation consentie entre deux adultes et un préservatif qui crève par accident peut être considérée comme un viol. Julian Assange en sait quelque-chose. Est-ce cela que nous voulons ? Lisbeth Salander de la saga « Millenium » a-t-elle définitivement remisé aux oubliettes les films de Bergman dans la compréhension des difficiles relations hommes-femmes du Nord de l'Europe ? Assiste-t-on à une nouvelle croisade contre les racines latines de la France ?
Si l'on devait jouer les entremetteurs, le jeune homme de l'histoire serait, quant à lui, commercial en fenêtres PVC. Il aurait passé toute son adolescence devant ses consoles de jeu. A 27 ans, l'âge de la mort des idoles, il a d'abord exercé dans les médias à la sortie de son DUT « techniques de commercialisation » option publicité. Il fait du jogging le week-end, s'habille en costume trois pièces la semaine, fume le cigare pour se donner des airs, joue au poker avec ses amis, et se vante dans les couloirs de la boîte d'avoir fréquenté les clubs échangistes. En réalité, il a juste fait trois ou quatre rencontres sans réel piment via des sites de rencontres, après avoir dû aller se dépuceler à 20 ans dans cette célèbre ville-bordel de la frontière espagnole, accompagné de copains bourrés de skonk et de bière, à bord d'une BMW d'occasion. C'était avant qu'il n'achète une Audi pour trouver une compagne. Dans ces démarches, il trouva du soutien dans la lecture d'Alain Soral et dans la zoologie de pacotille de la théorie des « loups-alpha », pour oublier que sa mère aurait préféré qu'il soit homosexuel, parce qu'elle l'aurait bien vu artiste à Paris.
En tentant d'imaginer le couple que pourraient former nos deux tourtereaux, on ne voit que platitude et désolation. Un mariage ou un PACS, suivant que ce soit la famille du jeune homme ou celle de la jeune femme qui eût pris le dessus dans les tractations ; un enfant venu tôt ; quelques années de calme ; et une séparation à l'image de l'union : sans fracas. Ils se seraient racontés leurs souvenirs inventés, qu'avec le temps ils auraient fini par prendre pour la réalité. Plus tard, elle aurait dit à son fils que son père n'était pas un homme bien, et qu'elle l'avait quitté parce qu'il n'était pas à la hauteur. Elle aurait lu des livres de « développement personnel », non pas pour essayer de comprendre sa vie, mais pour éviter de se poser les vraies questions, en se laissant aller à rêver que son fils était peut-être la réincarnation d'un Lama. Elle ne se souviendrait plus pourquoi ils avaient divorcé. En y repensant, il n'y avait jamais eu d'éclats. Ils croyaient tous les deux que le monde était gouverné par les Illuminati et qu'il ne servait à rien de voter. Ils étaient restés apolitiques et sans avis sur la religion. Ils regardaient « Plus Belle la Vie » en silence, puis des séries sur NetFlix. Ils avaient lu tous les deux « le Traité de Manipulation à l'Usage des Honnêtes Gens » et n'avaient jamais révélé leurs trucs pour essayer de « prendre le dessus . » Tous les deux avaient cru en la vérité du pipi et du caca, et la mauvaise nourriture avait rythmé - avec ses ballonnements, ses diarrhées et ses constipations - les prises de pouvoir consécutives au sein du couple. Quant à leurs relations sexuelles, elles avaient été rares et peu satisfaisantes, calquées sur le modèle de ses vidéos préférées sur YouPorn, les « NF » : strip-tease rapide, lèche-minou sans poil, levrette, missionnaire, pipe, éjac faciale. Toujours pareil.
Après la séparation, elle aurait ouvert son propre salon ; lui aurait changé de voiture et de femme – une française et une blonde (à moins que ce soit l'inverse...) - et se serait mis à vendre des solutions d'isolation défiscalisées pour les maisons, à des vieux qui n'en auraient pas eu besoin. Il aurait récité « tu seras un homme mon fils » à sa progéniture sans jamais avoir entendu le nom de Kipling, et lui aurait répété souvent « ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort » - phrase tirée de la publicité sur laquelle il avait choisi de faire son « mémoire » à l'IUT.
En réalité, nos deux personnages bien réels, mais qui ne se sont jamais rencontrés, sont aussi hystériques l'un que l'autre, et trouvent assez de plaisir dans la marchandisation quotidienne éternellement répétée de leur désir.
Ainsi, les jeunes hommes, jusque dans nos campagnes, sont tiraillés entre les figures dévirilisées de l'homme contemporain véhiculées par les médias, qui permettent d'approcher les filles sans leur faire peur, et « le loup alpha » à la Soral, nouveau « Surmâle » à la Jarry, sans l'humour. Dans les deux-cas, il s'agit de relations faites de domination et de soumission – contraires à toute la tradition française de la séduction, depuis les chants des troubadours, jusqu'à «Baiser Volé » en passant par le « citoyen-citoyenne » de la Révolution, « les Laisons dangereuses » et « Notre-Dame de Paris. »
Ma coiffeuse ne cherchait qu'une chose : une fessée. Le refus de grandir et l'attachement à une figure paternelle archaïque (père absent ou prétendument abuseur) sont bien décrits par la psychanalyse, qui offre un regard expérimenté et intéressant sur ces cas de prétendue « libération de la parole. » La volonté de transparence des médias oublie que les journaux intimes des jeunes filles sont sacrés et que la parole a besoin d'un récepteur de qualité, plutôt que d'être jetée en pâture aux chiens, à l'âge où l'on construit sa personnalité. La place publique, l'agora, le forum, le journal, ne sont pas des lieux pour régler ses comptes.
Malheureusement, le « people » est devenu roi et le grand-public est toujours friand d'histoires de fesses. Sous l'oeil des caméras de leurs ordinateurs et de leurs téléphones, les jeunes filles d'aujourd'hui sont-elles toutes des comédiennes hystériques en puissance ? Et les jeunes hommes de simples instruments pour égayer les vieilles lassées de tout, le temps d'une discussion commerciale ?
Tout ça ne cache qu'une chose, en vérité : la volonté de certains de recodifier la séduction et les relations hommes-femmes, travaillées par des siècles de latinité, et secouées par 68. Après l'Eglise, c'est au tour de la politique et des juges de vouloir entrer dans les lits. « Pas de boogie-woogie avant vos prières le soir » va-t-il être remplacé par un nouvel hymne laïc ? « L'Homme qui Aimait les Femmes » additionnait les conquêtes féminines pour se rassurer et suivait leurs jambes rythmées comme des compas sur les trottoirs ; « Belle de jour » savait jouer avec les conventions et les faux-semblants de son milieu ; tous les deux étaient névrosés mais osaient aller à la rencontre de leur plaisir. Le nouveau séducteur et la nouvelle séductrice ne chercheraient-ils qu'à gonfler leurs ego surdimensionnés « d'enfants-rois » ? Et les trophées ne se gagneraient-ils plus dans les lits, mais devant les tribunaux et dans les rubriques people de la presse ?
Depuis 1992 et la loi sur le harcèlement moral, les lois sur les violences faites aux femmes s'ajoutent les unes aux autres à grand renfort de tapage médiatique. Toutes prétendent protéger le désir des femmes. La dernière en date, celle de mai 2018, punit d'une amende de 90 euros et d'un stage de civisme les gestes déplacés, les commentaires sur le physique, les sifflements, les regards insistants ou obscènes (sic), le fait de suivre à distance volontairement. Elle a été votée alors que les femmes quadragénaires et quinquagénaires sont majoritaires à l'Assemblée. Depuis, les journaux dézinguent à tout-va, aussi bien à droite qu'à gauche, et continuent « d'hystériser » le débat sans jamais regretter les portraits au vitriol, même après les relaxes. Avancées sociétales, pénalisation de la séduction ou redéfinition des interdits ?
Et si c'était une forêt saine qui cache les arbres malades ? Un mille-feuilles de fantasmes petits-bourgeois non assumés qui font glousser les pisseuses, plaqué sur une réalité de ce que sont, en 2019, en France, encore, les viols bien réels et les passages à tabac alcoolisés ?
Cécile Duflot raconte « avec des sanglots dans la voix » que Denis Baupin est entré, une nuit, dans sa chambre d'hôtel – dont elle venait de donner le numéro par téléphone – alors qu'elle se servait d'un tire-lait, et qu'il lui aurait dit : « je savais que tu en avais envie depuis longtemps ». Le reste de la scène est dans tous les journaux. Les faits sont prescrits (re-sic). Il lui faudra prendre plus de risques, à l'avenir, en matière de passion amoureuse, si elle veut devenir une icône, et faire la une des journaux, comme son beau-frère maudit et sa malheureuse maîtresse...
A moins que tout ce spectacle ne soit le message habituel « faites ce que je dis, pas ce que je fais » d'une génération à ses fils et filles, qui l'auraient prise au pied de la lettre par défaut de culture et manque d'imagination.
Saul Santangelo des Regs