Sur un Air de Campagne 40)

Pour se remettre de ses nuits d'insomnie, et laisser l'appartement sous les toits à sa femme professeur d'anglais, Cioran, qui n'aimait pas les journalistes, allait déjeuner au Restaurant Universitaire de la rue Mazet. Aujourd'hui, les journalistes se font livrer des sushis. De l'inconvénient d'être nés au journalisme à l'ère d'Internet...

Open-Space climatisé

Santangelo

Le journaliste remplit un journal et oublie au jour le jour. Le diariste écrit son journal et se souvient au quotidien.

 

 

Les journalistes d'aujourd'hui n'ont jamais vu l'homme qui a vu l'ours. C'est pour cela qu'ils hurlent avec les loups.

 

 

Les cours dans les écoles de journalisme sont donnés par des cadors multi-télévisés. Assez de rêve pour dormir toute une vie professionnelle.

 

 

A l'école de journalisme, on apprend à fabriquer des épouvantails. Dans les lycées agricoles, on ne lit plus les journaux.

 

 

Auparavant, dans les écoles de journalisme, on apprenait les vertus des gorges profondes. Aujourd'hui, on apprend à sauter à l'élastique dans les Gorges du Tarn.

 

 

Même les journalistes de radio n'ont plus de sales gueules.

 

 

Pour apprendre à écrire, il fallait vivre sa vie et lire des livres. Pour écrire sur Internet, il suffit de savoir utiliser un ordinateur.

 

 

 

Tous pi-gistes : ici-gît le journalisme.

 

 

 

La liberté de blâmer ne s'use que si on insulte l'intelligence.

 

 

 

Elle avait vu sur Internet que Finkielkraut avait dit une bêtise dans Haaretz. Cette éditorialiste à Télé Magazine avait tout de suite pensé à un refrain de son enfance, sans savoir pourquoi : «  Y'a pas d'arête dans le beefsteak mais y'en a dans tes chaussettes ! »

 

 

 

On n'a plus le droit de fumer dans les salles de rédaction. Et l'on s'étonne que les journalistes ne savent plus écrire de portraits.

 

 

Autrefois, le journaliste était mal habillé, mal rasé, un peu alcoolo sur les bords. Aujourd'hui, elles sont pimpantes et manucurées. Il recueillait des informations dans la rue et dans les bars d'hôtel. Elles se renseignent chez le coiffeur.

 

 

 

Elle avait décidé de devenir une grande journaliste en regardant « Jugé Coupable » de Clint Eastwood. Elle voulait sauver des vies en écrivant. Mais sa carrière avait pris fin quand elle avait donné la vie, par accident.

 

 

 

Dans un temps pas si lointain, les étudiants se promenaient avec Le Monde et Les Cahiers du Cinéma pour draguer. Aujourd'hui, ils s'empressent de cacher leur journal de PQR pour ne pas dégoûter les filles.

 

 

 

Quand elle avait lu la Une et le Chapô du portrait dans Libération, cette journaliste moderne passait aux choses sérieuses sur Internet.

 

 

 

Elle avait longtemps hésité entre le monde de la mode et le journalisme. Elle avait compris trop tard que le journalisme n'était plus à la mode.

 

 

 

Elle avait appris la littérature en faisant de l'analyse textuelle, mot-à-mot. Elle avait appris l'anglais en écoutant du Rock avec une méthode Assimil. Elle avait appris la philosophie avec Wikipedia . Elle avait appris la politique avec son professeur de père. Elle serait journaliste.

 

 

 

On lui avait demandé d'écrire un papier sur ce livre avant midi. Il était dix heures. Elle avait largement le temps d'aller prendre un café avec la chargée d'accueil.

 

 

 

Elle avait un Mont Blanc, comme Anne Sinclair. Elle avait un regard bleu azur, comme Anne Sinclair. Elle aimait écouter les hommes politiques, comme Anne Sinclair. Elle s'était acheté des mohairs. Il n'y avait aucune raison que sa carrière ne la mène pas au rang de Première Dame.

 

 

 

A 7000 euros la scolarité annuelle en école de journalisme, on peut se permettre d'avoir de l'assurance devant la caméra pendant quelques années.

 

 

 

Le journalisme et l'enseignement sont, avec le Barreau, les professions les plus prisées par les jeunes filles d'aujourd'hui. Elles aimaient l'école ; elles veulent le pot de colle, le pot aux roses ou le pot pourri. Comme le dit Dominique A :  qu'est-ce qu'on ne f'rait pas pour le pot ! 

 

 

 

Depuis l'école de journalisme – à l'entrée de laquelle elle s'était endettée pour vingt ans – elle confondait toujours Pierre Lazareff et Laurent Terzieff. Pourtant, elle n'aimait pas le théâtre.

 

 

 

Cette journaliste dans un magazine à la mode ne comprenait pas pourquoi on disait des intellectuels parisiens qu'ils étaient déconnectés de la réalité du pays. On ne pouvait pas l'accuser de parisianisme ; elle passait toutes ses vacances à l'île de Ré depuis son enfance.

 

 

 

Le moraliste apprenait à vivre et à mourir. La journaliste récite sa moraline. Tous les deux sapent le moral.

 

 

 

Avant les européennes, elle avait entendu sa rédactrice en chef dire : « les Français sont des cons, on leur confisque les élections. » A quatre jours du scrutin, cette journaliste à La Croix ne savait toujours pas pour qui voter.

 

 

 

Elle rêvait du Prix Albert Londres. Les Nobel suédois sont attribués à Oslo. Faudrait-il se déplacer à Berlin ?

 

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.