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Billet de blog 22 juillet 2022

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Sur un Air de Campagne (331)

Afin de m'adapter à des conditions de vie difficiles et, peut-être aussi, aux nouvelles pratiques de lecture, je n'ai pas trouvé mieux que la forme du 'roman-expresso.' C'est le huitième que je mets en ligne, depuis la création du blog. Entre sociologie sauvage et roman familial. Il s'intitule : « le Prix de la Sainteté. » 2/3 – (env 20 pages)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

- IV -

Lorsque l'on naît dans un chou-fleur, dans cette campagne en ébullition, au mitant des années 60 – début des années 70, trois voies se présentent, au fils de l'homme, à l'entrée dans l'âge adulte. Celle de la fidélité à un passé idéalisé, celle de l'avenir radieux promu par la publicité, et l'autoroute d'un présent qui semble plus intense qu'avant, surtout après les événements de mai 68. Ce choix ardu, il s'affiche, en grosses lettres nouvellement quadrichromes, dans le journal régional, daté du jour de ma naissance, dont le carnet rose confirme ma venue au monde, comme s'il était nécessaire de rendre l'événement vraiment réel, comme pour m'extirper du giron maternel, me ravir aux démons. À moins que ce ne fût le contraire.

En dernière page, sur deux colonnes, la feuille de chou revient sur la carrière de Montherlant, mort la veille, dont l’œuvre romanesque et théâtrale, malgré les accrocs biographiques, a été diffusée jusque dans les campagnes. Avec lui, c'est une manière de faire et d'être qui disparaît de l'histoire littéraire française, qui sombre – celle du culte des vertus antiques et de l'aristocratie lettrée. Celle du vieux pays de Barrès et des prêtres des écoles communales. Des «Célibataires », des « Jeunes filles » et de « la Ville dont le prince est un enfant. » Au jour de ma naissance, je peux affirmer que mon père et ma mère disposaient d'au moins un de ces livres, dans la chambre conjugale. Montherlant s'est suicidé. Il s'est tiré une balle de revolver dans la bouche après avoir avalé du cyanure. Et la mode lui préfère les « Mythologies » de Barthes, avant la déflagration éditoriale qui suivra la parution du « Cheval d'Orgueil » de Pierre-Jakez Hélias, dans une nouvelle collection, « Terre Humaine », chez Plon.

En photo de une, sur la moitié de la page, Georges Pompidou, assis en tenue décontractée – pantalon Tergal et sous-pull en laine – la cigarette au bec, et dont le lecteur contemporain ne peut pas ne pas remarquer les chaussettes orange vif, probablement en fil d’Écosse – concession de l'homme classique à la modernité, à moins que ce ne soit, déjà, une expression de la volonté du président de faire entrer, jusque dans les foyers, les couleurs qui garniront les œuvres du musée, dont le nom sera la seule trace vraiment tangible de son mandat.

Sur cette même une, colorisée depuis peu, un petit encadré renvoie aux pages régionales, pour évoquer longuement la création du port en eaux profondes, à Roscoff, et l'achat prochain, par le groupement des paysans producteurs de légumes, d'un premier ferry, à destination de l'Angleterre, afin d'exporter leur production et, bientôt, des touristes. Depuis la création de la SICA, à la suite des événements de 1961, un vent doux et frais a soufflé sur le pays. Le marché au cadran a réellement donné le pouvoir aux producteurs et, nombre d'entre-eux commencent déjà à percevoir la rançon des batailles menées dans la rue. Donatien Rudennec est devenu incontournable, dans ce coin de terre agricole, et il a mis la main, en sus du syndicat et de la SICA, sur la caisse régionale du Crédit Agricole. En cette année 1972, c'est lui, également, qui crée la B.A.I (pour « Bretagne, Angleterre, Irlande »), qui sera vite rebaptisée Brittany Ferries.

Encore une fois, sa vision était juste. Et, une fois de plus, les pouvoirs publics ont tardé à suivre. Mais, entouré des mêmes copains, devenus inséparables après la prise de la sous-préfecture, dix ans plus tôt, et ayant étendu son aura bien au-delà des frontières du département, il continue à vouloir bâtir, et il continue à voir grand. Cette compagnie maritime, dont le succès ne va cesser de croître, il l'a fondée sur un principe. À chaque fois que, dans son histoire, la Bretagne s'est tournée vers la mer, elle s'est enrichie. Mais lorsqu'elle a préféré le continent, elle s'est appauvrie. Comme d'habitude avec Rudennec : une idée égale un grand projet.

Malgré le montant colossal des aides reçues pour moderniser les campagnes, les liens avec le pouvoir central restent tendus, les relations difficiles, les discussions toujours âpres. Mais Rudennec sait frapper aux portes, prêchant la bonne parole de ses paysans jusque dans les cabinets ministériels, où il n'hésite pas à brandir la menace de nouvelles actions. Depuis la prise de la sous-préfecture, il a appris à parler à tout le monde, y compris aux journalistes. Mais la bataille de la communication s'annonce aussi rude que les combats anciens. Chaque nouveau coup de force, chaque projet qui voit le jour, sont relatés dans la presse régionale, et au-delà. Un passage du Tour de France achève de construire la nouvelle image du paysan léonard : fier, innovateur et solidaire.

Le père, qui s'est installé dans une ferme du Trégor, à quelques dizaines de kilomètres de Saint-Pol, en terres d'élevage, comme d'autres pionniers avant lui, a rencontré la mère. Ils se sont mariés et ils sont devenus mon père et ma mère. Ils ont emprunté beaucoup d'argent au Crédit Agricole, ont pris leur carte au syndicat, et livrent toute leur production de légumes à la SICA. Les débuts sont rudes mais l'espoir est à la hauteur de l'enjeu : devenir des chefs d'exploitation, de vrais chefs d'entreprise, et se servir de tous les leviers économiques et politiques pour perdurer, et s'agrandir. Autour d'eux, et autour de chez eux, d'autres maraîchers dynamiques pour partager le travail qui, lui, reste entièrement artisanal et fait entièrement à la main.

Mais la famille vit les turbulences de l'histoire en marche comme autant de soubresauts intimes. Une sœur du père a épousé un fils de paysan devenu fonctionnaire de police. Et son frère cadet, l'allié de toujours, a, lui aussi, choisit l'uniforme bleu et la casquette. Ils ont gagné la ville et commencent à vouloir étaler leur niveau de vie de consommateurs modernes, à pavoiser avec leur nouveau 'standing.' La maison de la ferme est dans son jus, telle une maison de ferme d'antan, et les dividendes espérés, en retour des investissements, ne sont encore qu'au stade de l'hypothèse économique. Même si l'on en croit les meilleures prévisions, il faut attendre encore longtemps, avant d'atteindre l'équilibre et de pouvoir en profiter. Ils achètent un petit tracteur, bientôt un second, et c'est toujours le cheval qui tire la charrette, pendant la récolte des choux-fleurs d'hiver alors que, chacun d'un côté, à égalité, armés de longs couteaux aiguisés sur la pierre, ils coupent les têtes mûres.

La fuite des bras, dans ces campagnes, a pris l'ampleur d'un exode et, loin de l'image lisse qu'ils montrent durant les vacances - celle du touriste décontracté armé de l'attirail ad-hoc - les nouveaux citadins sont, eux-aussi, soumis à quelques déconvenues, en découvrant la vie urbaine et péri-urbaine. Et tous craignent de devoir se faire face, au sein d'une de ces manifestations qui continuent à émailler la saison, chacun d'un côté de la barricade. Bientôt, on voit le père prendre sa part de colère, lors des rassemblements qui suivent les périodes de surproduction. Il fait également partie du millier de manifestants qui font plier les syndicats anglais et leur compagnie maritime, lorsqu'elle tente de s'implanter dans le port de Saint-Malo. C'est encore Donatien Rudennec qui est à l'origine du projet, et c'est lui qui en a trouvé le financement. Construire, dans la cité-corsaire, le même port moderne qu'à Roscoff, et y asseoir la Brittany Ferries, afin de fournir de nouvelles terres à conquérir aux maraîchers volontaires. Encore une fois, l'audace paie et le coup de force est relayé par toute la presse. Dans cette zone légumière en effervescence, bouillonnante d'idées et d'énergie créative, résolument tournée vers l'innovation, Rudennec est devenu le patron incontesté, le leader que nombre de paysans choisissent d'élire comme modèle et comme unique chef.

Qu'elle est loin la figure du Johnny ! Ces petits paysans qui transportaient leur production frugale d'oignons rosés, en caboteurs, jusqu'aux côtes anglaises, où ils l'écoulaient sur les marchés. Désormais, c'est toute la gamme des légumes primeurs qui sont cultivés et exportés ici. Et cette activité a donné du travail à des milliers d'hommes et de femmes d'ici. Je regarde une nouvelle fois le journal jauni, que ma mère a conservé, toutes ces années, au-dessus de son armoire. J'irai dans un internat privé. Et je deviendrai ingénieur agronome. Mais pourquoi diable faudra-t-il que je préfère lire Montherlant ?

- V -

On dit, dans ces campagnes, qu'il faut habiter trois maisons, au cours de sa vie adulte, avant de se faire un véritable chez-soi. La première, le plus souvent ancienne, comme celle des autres, pour fonder les bases d'une famille, dans l'allégresse de la jeunesse. La deuxième, construite sur ses propres plans, après l'avoir rêvée et imaginée longtemps. Et la troisième pour corriger les défauts des deux précédentes.

Au fond de sa chambre sur parquet de 35 mètres carrés, à l'étage de la nouvelle maison de ses parents, la benjamine, la sœur de la mère, a organisé, dans le réduit qui dissimule la soupente du toit, une petite pièce pour rêvasser, qu'elle a baptisée « le rêvoir au miroir. » Il pleut en ce début juillet. Une pluie légère qui vient battre la lucarne. Une pluie d'Outre- Manche, dirait-on. La tante écoute de la musique sur son tourne-disques gris. Après avoir hésité à mettre Glenn Gould interprétant Bach, encore une fois, pour les petits murmures de la voix du virtuose, qu'elle trouve géniaux, elle fouille dans la pile de 33 tours et, entre Supertramp et Pink Floyd, elle sort la pochette sur laquelle sourit, béât, le visage barbu de Maxime Le Forestier. Son premier album, qui date de 1972, mais qu'aucun autre auteur-interprète français n'a égalé jusqu'alors. Elle imagine un jardin à Fontenay-aux-Roses et verse même une petite larme en passant « Mon Frère » - non pas celui qu'elle a, depuis toujours, et qui vit dans l'ancienne maison de ses parents, mais celui qu'elle n'a pas eu, et qui l'aurait protégée, comprise et encouragée.

La plus jeune des tantes a 19 ans. Elle vient de finir son BTS de bureautique et attend, avec impatience, de partir pour l'Angleterre, pour deux mois, accompagnée de sa meilleure amie. Margaret Thatcher vient d'arriver au pouvoir, les Sex Pistols préfèrent malmener la Reine, et les champs d'artichauts de son père lui donnent des hauts-le-cœur. Non, definitely not, elle n'aime pas les légumes. Pas plus que les enfants, ou les jeunes paysans des environs, qui ne manquent jamais de la complimenter, avec lourdeur, lorsqu'elle les croise, et qui tentent de la séduire. Dans la petite bibliothèque, à côté de deux ou trois Kundera et du Goncourt de Modiano, elle se saisit d'un Agatha Christie, en anglais, et en lit quelques lignes à haute voix, comme si elle regardait son accent, presque parfait, dans le miroir. La douce mélancolie qui accompagne cette pluie d'été, déjà passée, laisse la place au pépiement léger des oiseaux, et porte la tante à une rêverie fleurie, dont elle n'avait pas abusée depuis longtemps. Avec Marie, son amie, fille de bourgeois de Roscoff, elles ont prévu de faire un circuit en auto-stop. De Plymouth à Southampton et de Brighton à Londres. Sans oublier une halte obligatoire à Stratford-Upon-Avon, sur la tombe de Shakespeare, dans son fief. Ce n'est pas la première fois qu'elle visite l'Angleterre. La Brittany Ferries pratique des tarifs de traversées dans ses moyens et, depuis quelques années, tout son entourage vit, pense et mange anglais. Comme si Roscoff était devenue une grand capitale européenne.

Avec ses amis, elle discute de littérature, de cinéma et de mode. Et tout le monde sait qu'elle se voudrait traductrice. De romans, of course ! Une vie de voyages à travers le monde, sans enfant, loin des paysans bretons et de la terre, dont elle n'a jamais crotté ses semelles. Elle s'est déjà essayée à traduire des livres policiers mais, lors de ce voyage, elle espère se faire des contacts plus sérieux. Son amie Marie écrit, elle aussi, mais demeure plus réservée quant à un avenir d'auteur à succès. Alors que le diamant du tourne-disques finit ses circonvolutions, et se heurte, sans fin, au dernier sillon de la galette en vinyle, en faisant crachoter les enceintes, elle retrouve peu à peu ses esprits. Et si elle le rencontrait vraiment, l'écrivain anglais dont elle rêve, lors ce énième voyage qui, dans l'esprit de ses parents, reste un voyage de perfectionnement linguistique ? Bien sûr, elle a aimé Brest, lors de ces deux années d'études, dont le diplôme a marqué l'achèvement, parmi les futures secrétaires. Une ville refaite à neuf, dans une architecture résolument moderne, et de se moquer de tout ceux qui n'y voient que du béton armé. Le charme contemporain d'un dépouillement qui convient, pour oublier les ravages de la guerre, que son père a connu mais dont il n'a fait, devant elle, que des évocations sommaires. Dire qu'il s'en trouve encore pour en vouloir aux Anglais et aux Américains ! Elle y habite un deux-pièces, qui donne sur le port de commerce mais rentre chez ses parents presque tous les week-ends. Mais Londres est tellement plus attirante ! Et son caractère enjoué se marie parfaitement à l'excentricité des Britanniques. Ce n'est pas tant qu'elle cherche à se faire remarquer, mais elle ne peut s'empêcher d'afficher une joie de vivre naturelle comme une démonstration de son être le plus profond. Elle a la langue bien pendue, la répartie facile, et l'humour vache. Un joli minois et un orgueil discret. L'année précédente, elle avait osé écrire à une maison d'éditions dont le siège se situe en plein Nothing Hill, pour offrir ses services. Une version, un thème, un CV et une photo en pieds. Le directeur éditorial lui avait retourné son manuscrit, avec un petit mot, dont elle n'avait préféré ne retenir que l'humour. « Your taylor is rich. But your english is pretty poor. Welcome at London ! » S'en suivaient une dizaine de lignes, dans lesquelles son correspondant l'invitait à passer le voir lors d'un prochain séjour, et envisageait la possibilité d'un stage. Mais elle ne le recontacterait, pas cette année. Trop direct pour être honnête. Il fallait trouver mieux, capter les nouvelle tendances, se fondre dans la mode, se mettre, à nouveau, 'up to date'.

La tante ne savait pas encore, qu'à la suite de deux autres trips, de l'autre côté du Channel, elle serait engagée, grâce au respect dans lequel on tenait le grand-père à la SICA, dans une usine de conserves de légumes, où elle apprendrait, en quelques mois, les rudiments du secrétariat de direction. Ce n 'était pas ce dont elle avait rêvé mais, lorsqu'elle observait la vie familiale de sa sœur et de son frère, tous les deux à la tête d'une exploitation légumière, elle se consolait. De même qu'elle ne comprend pas pourquoi ses parents, qui ont fait construire une si belle maison, s'obstinent à ne vivre que dans la cuisine, seule pièce chauffée durant l'hiver. Ceux-là qui ne manqueraient aucune occasion de titiller son orgueil de petite fille gâtée et choyée, née après la bataille. Il lui faudrait bien de l'humour et du recul, pour se faire une petite place, dans ce milieu qu'elle avait toujours trouvé peuplé de gens médiocres. Pour l'heure, elle part pour l'Angleterre, en compagnie de Marie, et elles vont profiter de tous les attraits que le Royaume offre aux jeunes filles de bonnes familles, lorsqu'elles décident de s'affranchir de leurs tuteurs et du carcan de leurs vies stéréotypées. Et faire le plein d'histoires, pour les écrire, plus tard, dans de longues phrases emplies de prétérit et de fin en -ing, dans son appartement brestois, avec petite vue sur mer, son existence précède l'essence.

- VI -

Le capitalisme des années 80 repose sur la détention de l'information, et sa bonne circulation. À la campagne, comme ailleurs, chez ces cultivateurs d'un nouveau genre, le travail est soumis à la juste appréhension du marché, à sa compréhension, à l'adaptation aux demandes des consommateurs, et à l'anticipation des habitudes d'achat. De la même manière que les cohortes de petits producteurs, suivant l'exemple de la masse de néo-urbains, dans les années 60, couraient après le confort, à présent que le système de vente leur a permis de mettre la main sur les affaires, les paysans recherchent l'argent frais et le développement de leur outil de travail. Ainsi, une course à l'échalote vers l'agrandissement des fermes et la mécanisation est lancée, et, pour encore, elle fait rêver, dans les maisons néo-bretonnes, dont les façades arborent toujours le granit régional. Le remembrement, mis en place avec le concours des pouvoirs publics, permet de réunir les petites parcelles en de plus grandes entités, et il passe souvent par l'échange de terrains. Sans aucun scrupules sur le devenir des paysages – talus, petits bois, chemins creux.

Le père s'inscrit complètement dans cette logique de modernisation et, bientôt, fort de longues discussions 'politiques', avec ses homologues et voisins, il accède à un poste de responsabilité, au sein de la SICA. Il est élu, par ses pairs, membre du conseil d'administration, et se met à œuvrer autant pour la collectivité que pour son propre chef. C'est l'époque des voyages d'étude à l'étranger – Italie et Espagne d'abord, où les campagnes ont pris de l'avance sur les autres pays européens et, en particulier, sur le Finistère Nord. Très vite, le père comprend qu'il faut cultiver, dans ses champs, sur sa ferme de taille modeste, les nouvelles cultures, qui font l'objet de programmes d'expérimentation. Il profite de sa position, au cœur de l'organigramme, pour se renouveler tous les trois ou quatre ans, ayant appris auprès de Donatien Rudennec, le président de ce conseil d'administration, que c'est dans les périodes de test des nouvelles pratiques que l'on gagne le plus d'argent. Et c'est avec un optimisme certain que tout ce petit monde pratique le 'métier de nourrir le pays.' Ainsi, dans ses champs, réunis en deux parcelles, autour du hangar, les céleris raves succèdent aux branches, les oignons aux carottes de terre, et les brocolis aux choux-fleurs. Petit à petit, le père jongle entre les ordres à donner aux saisonniers et ses responsabilités à la SICA, où la parole de Rudennec n'a jamais été mise en cause. Plus qu'un modèle, retrouvant le sentiment qu'il avait éprouvé, à quinze ans, devant son poste de radio, Donatien Rudennec devient le véritable mentor du père.

Pour ces entrepreneurs modernes, qui restent toutefois des travailleurs manuels, la clef se trouve véritablement dans la quête de la bonne information – dénicher de nouvelles techniques, de nouvelles cultures, des produits phytosanitaires plus efficaces, des packagings adaptés. Et, le marketing et de la communication deviennent vite des priorités. Il faut observer ce qui se fait ailleurs, pour avancer, et les voyages d'études l'emmènent jusqu'en Californie – ce grand paradis vert. Le grand-père aussi, ne rechigne pas à voyager et, un jour, alors qu'il fait partie d'un voyage, d'anciens producteurs à la retraite, en Israël, nous recevons une carte postale avec ces simples mots : « Le bonjour d'Israël. »

A présent que la grande machine productive fonctionne à plein, les membres du conseil d'administration de la SICA ne cherchent plus le coup d'éclat mais, dans la bataille médiatique, usent de tout ce qu'ils ont appris, pour séduire ce personnage nouveau, cet individu-concept qui a fait baver deux générations de publicitaires, et fait alors son apparition dans le discours audiovisuel, avec l'importance que l'on sait : « la ménagère de moins de cinquante ans. »

Parallèlement à ces activités, Donatien Rudennec, dans le même temps et le même mouvement, bien qu'ayant toujours affirmé qu'il ne se battait pas pour sa fortune personnelle – ce que même ses ennemis reconnaissent – est devenu l'un des plus grands éleveurs de porcs en France. Rien ne semble pouvoir arrêter ces anciens révolutionnaires, devenus grands patrons et, à cette époque, sort, chez Fayard, à grands renforts de publicité, une biographie de Rudennec. Son titre est un peu tapageur, mais efficace : « Paysan-Directeur général. »

Pourtant, de temps à autres, lorsque les aléas de la consommation, liés à ceux de la météo, mettent sur le marché trop de surplus, et que les producteurs sont forcés de détruire leurs récoltes, de nouvelles échauffourées éclatent. À présent, ce n'est plus le centre-ville de Morlaix qui est pris pour cible mais, plus directement, l'opinion publique par le blocage de ponts, de grands ronds-points, ou de la voie-express – dont Rudennec avait obtenu qu'elle ne soit pas payante, comme dans le reste des autoroutes du pays. Le consommateur est exigeant ; les paysans sont à l'écoute ; ce qui implique des droits et des devoirs. Une marque est crée pour parfaire l'image de ces maraîchers contemporains : ce sera « Prince de Bretagne. »

Un jour, la 'grande sœur', de quatre ans ma cadette, aperçoit son père, aux informations du soir, à la télévision régionale, à l'occasion de la mise en place d'un barrage filtrant, sur le pont autoroutier. Il fixe l'objectif de son regard dur et noir des mauvais jours, parmi ses collègues, qui distribuent des prospectus aux automobilistes, devant une barricade de cageots et de palettes en feu, comme s'il savait que le danger, pour la famille, viendrait de ces journalistes qui, eux aussi, ont renouvelé leurs pratiques. Découvrant ce regard, la sœur cadette éprouve un sentiment de frayeur mêlé à de la fierté, qui la vont la conduire, plus tard, à entreprendre des études dans un lycée agricole. Puis, ce sera une série de longs voyages, de 3 à 6 moi, en Inde, en Afrique du Sud et en Australie. Les voyagent forment la jeunesse.

Dans un de ces grands repas de famille qui sont organisés une ou deux fois par an, et qui réunissent oncles, tantes et cousins-cousines,urbains comme ruraux, la fille du commissaire lui assène, alors qu'elle évoque, avec émotion, cette scène de violence paternelle télévisée : « Tu n'es pas dans ta ferme, ici ! » Tout a changé dans ce coin de terre, mais rien ne changera jamais.

À la fin du BTS agricole, elle effectue un stage à la SICA. Mais ses voyages ne sont pas encore venus à bout de sa timidité. Et ces petites incursions paysannes dans le grand bâtiment de la SICA ne sont pas toujours bien perçus par une administration, qui assiste désormais les paysans, dans la gestion de leurs affaires. La sœur cadette, elle aussi, va chercher la respectabilité dans l'action entrepreneuriale et la découverte de la planète. Mais c'est en-dehors du monde agricole qu'elle finit par trouver son bonheur.

On la voit, à treize ans, aux côtés de son père, dans une manifestation. Un groupe de paysans a laissé la foule silencieuse s'éloigner. Un motard de la police, lui aussi loin de ses troupes, s'approche à vive allure. En voulant éviter la jeune fille, il se couche sur le flanc, à même le bitume, avec sa grosse moto de marque allemande. Le groupe de manifestants l'entourent presque aussitôt. Et le policier, circonscrit et prisonnier de ce cercle humain, prend peur. La tension est maximale lorsqu'il met la main à son ceinturon. Comme pour se saisir de son arme de poing. Le groupe se referme un peu plus sur l'homme en uniforme. La jeune fille observe la scène, un peu en retrait. C'est le père qui raconte, au repas du soir. Il conclut : « S'il avait dégainé, on le tuait... »

Pasolini dit, sur ce mode de la provocation qu'il affectionne tant, à propos des événements de 68, que le peuple se trouve du côté des CRS. Dans notre petit coin de terre, riche en fumure, le peuple paysan a pris le pouvoir économique. Et si la suite logique de ce mouvement de fond menait à présent ses enfants aux postes de décision politique ? C'est tout l'enjeu de la nouvelle guerre à mener : celle de la communication.

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